lundi 20 avril 2026

Antirouille



 C'est pas que j'aurais la trouille, mais un peu quand même, comme si j'avais plus confiance en mes jambes après un accident, comme si j'avais plus confiance en mon cerveau après une atrophie involontaire, comme si j'avais plus confiance en mes mots pour me dire, comme après une angine de mille ans, bah quoi, y'a bien des princesses qui dorment cent ans et moi on viendrait me faire chier pour une angine de quelques années, bah quoi, ça arrive jamais de se taire, de se retirer, de s'enterrer les verbes parce qu'on a trop parlé à tort et à travers, parce qu'on a un peu trop ricoché dans l'éther, parce qu'on s'est recouvert le cœur de rouille, c'est pas qu'il n'a jamais été utilisé, non c'est pas ça, c'est au contraire qu'il a été trop utilisé, un peu à tort et à travers, un peu trop arrosé, un peu trop essoré, bah quoi, y'a bien des éponges qu'on tord jusqu'à leur faire rendre toute leur eau, jusqu'à les déchirer, et moi on viendrait me faire chier pour un cœur en éponge, pour un mot qui aurait un peu rouillé, c'est pas comme si j'avais la trouille de m'effriter moi-même sous mon propre regard, parce que, voilà un truc nouveau, mon regard m'importe, plus que le tien désormais, ça fait un moment que j'ai envie d'être mon propre antirouille, ne t'en déplaise, ça fait un moment que je tente de me dévoiler à moi-même et j'ai pas trouvé meilleur antirouille que la trouille, tu vas voir un peu comme mon verbe se bouscule derrière mes doigts engourdis, comme mon cerveau se déplie comme une vieille lettre d'amour au fond d'un tiroir, comme mon cœur se dérouille à force de patience, bah quoi, y'a bien des résiliences à plus savoir qu'en foutre, pourquoi on viendrait me faire chier avec mon antirouille.

Ça veut rien dire de toute façon, c'est pas prévu pour avoir du sens, c'est juste prévu pour avoir un peu de rythme, un peu de pulsations, c'est prévu pour ouvrir les côtes, pour desserrer le nœud de ma gorge, pour nettoyer les scories, pour traiter la (t)rouille. 

 

mercredi 15 octobre 2025

Quatre fois quatre saisons

Et si les quatre saisons existaient à l'intérieur de chaque saison...

Le printemps de mon printemps, si doux, je me souviens des grains de poussière dorés dans l’entrebâillement des volets lorsqu'enfant je faisais la sieste. Je me souviens de mon désir ardent de les attraper et de les manger.

Je me souviens de cette sensation de vie intense et de profond épuisement quand j'avais usé toute mon énergie à faire je ne sais plus quoi. Je me souviens que la moindre chose avait une saveur, une odeur, une valeur toute particulière et très forte. 

Tout est tellement plus fort quand la vie est une succession de premières fois.

Je me souviens des jeux, des fourmis, du téléphone à cadran, des moustaches de mes grand-pères, de la sensation brûlante du sable, il fallait courir jusqu'à l'eau pour se soulager les pieds, je me souviens des gros chagrins et des histoires sans cesse répétées, je me souviens de l'été de mon printemps.  

Je me souviens de l'immense maison et du baiser tout aussi immense, je me souviens des corps plaqués l'un contre l'autre comme des soles. Des grains de poussière dorés dans l'entrebâillement des volets quand je suis sortie de cette étreinte pour reprendre ma respiration. Je me souviens avoir pédalé plus vite que mon ombre alors que je déteste le vélo, mettre mes pieds dans la rivière, vite vite... C'était l'automne.

Je me souviens des douleurs, au dos, sac trop lourd, mais putain qu'est-ce qu'il pouvait bien y avoir de si important à apprendre pour charger comme ça ce sac? Les lunettes, les points noirs et les poils... 

Pitié, si c'est ça, je veux mourir, je me sens dépossédée, je ne peux plus courir sans avoir un mal de chien, je ne peux plus courir, je ne peux plus sauter, je ne peux plus danser. Je me souviens des moqueries et de la méchanceté, et de ma langue qui claque comme un fouet, on appelle ça la répartie, même maintenant tu peux pas test. Je me souviens de ma première cigarette en douce un matin d'hiver...

Et puis c'est à nouveau le printemps, les mauvais jours sont derrière. L'éveil doux dans un corps presque apprivoisé, il faut bien préparer ses pauses maintenant, il faut savoir contrôler la machine. Je me souviens des grains de poussière dorés dans l'entrebâillement des volets après ma première nuit d'amour, je me souviens du fou-rire et du regret que ce ne fut pas le garçon du premier baiser. Je me souviens avoir adressé une prière aux grains de poussière dorés. Je me souviens du corps aimé, touché et de la peur sourde, comme tapie derrière une tenture, je me souviens d'une forme de honte, parfois c'est le corps qui maîtrise et pas le cœur, encore moins l'esprit. 

Tout est tellement plus fort quand la vie est une succession de secondes fois. 

Je me souviens des solitudes choisies et même ardemment désirées, des solitudes faites pour se réparer, pour carrément se construire, et être, loin de celle qu'on me dit d'être, loin de celle que je suis et plus proche de celle que je voudrais être, sous les grains de poussière dorés, comme une douche bienfaisante, qui attire à moi l'éclat brûlant de l'été.

 Il faudrait rentrer dans un miroir qui aurait reflété toutes ces saisons et ouvrir une énième porte, qui finalement s'ouvre d'elle-même, et bascule le monde vers un tourbillon, l'amour que je n'ai pas vu venir. 

Je me souviens que j'avais comme une sorte de torticolis du cœur, tourné vers le garçon du premier baiser, vers celui de l'amour sous l'orage, vers celui du kilomètre plus près du soleil. Arthrosique la fille. Je me souviens de l'intensité de l'amour et de l'éperdue soif d'être le cœur des pensées de quelqu'un, d'illuminer son âme à la manière de grains de poussière dorés brillant dans l’entrebâillement de volets un matin d'automne. 

Je me souviens du froid glacé qui transperçait ma peau alors que dehors il faisait 30° et qu'il ne m'aimait plus. Je me souviens du blizzard en plein mois de juin. Je me souviens de l'absence de sa main dans la mienne et du trou dans mon cœur et les grains de poussière dorés s'étaient subitement changés en cendres. Je me souviens avoir moi-même mis le feu au jardin et joui de la chaleur de ces flammes sur ma peau. Je me souviens d'une pierre qui serait comme tombée au fond d'un lac et de la brume en plein hiver.

 Tout est tellement plus fort quand la vie est une succession de fois définitives.

L'automne a un odeur de printemps tout neuf, le vent a soufflé sur la fumée et les cendres ont disparu. Je me souviens de mon corps douloureux, mais bien en vie, les courbatures de l'âge sont plus intéressantes que les langueurs de la jeunesse. Je cours à nouveau, je peux courir, je peux danser, je peux écrire, je peux aimer, le garçon du premier baiser est resté dans l'immense maison, les volets en sont désormais définitivement clos, celui de l'amour sous l'orage a-t-il péri foudroyé? Je me souviens du cœur ressoudé dans le noir d'une chambre pleine de larmes la nuit. Je me souviens de l'empreinte de sa main à l'intérieur de la mienne, et de sa main qui revient prendre sa place. Je me souviens de la danse des grains de poussière dorés au petit matin et de mon ardent désir d'en saupoudrer sa peau et de les manger.

Tout est tellement plus fort quand la vie se répète, saison après saison...


 

 

 

mardi 14 octobre 2025

There and back again, Dialogue In

Y' a quelqu'un?

...

'tends, j'arrive pas à voir. Tu pourrais pas nous mettre un peu de lumière?

Tiens, ça te va comme ça?

T'étais pas obligée de m'ouvrir en plein les rideaux dans la gueule aussi, en plus ils sont plein de poussière,  heureusement que j'ai pas d'asthme, ça va pas de laisser ma pièce puer le renfermé comme ça, t'étais où d'ailleurs?

J'étais partie retrouver ma vie, si ça te fait rien. J'étais partie retrouver le soleil, l'amour et le temps normal, j'en pouvais plus de ton putain de temps suspendu. Je m'étais tellement suspendue qu'on aurait pu croire que je m'étais pendue. Tu te rends compte que t'as failli me tuer? 

Oh ça va. T'avais bien aimé ça quand même, faire la petite pute littéraire, ose me dire que t'as pas kiffé une seule minute! 

Tu as raison, j'ai adoré ça.

Voilà!

Mais il y a un truc que je voudrais que tu saches.

Ferme le rideau

Ce que je voulais que tu saches, c'est que si le prix est trop élevé pour faire la pute, je ne veux pas le payer. Je ne veux pas me suspendre au temps jusqu'à ce qu'on pense que je me suis pendue.  Jusqu'à ce que je m’asphyxie moi-même, jusqu'à disparaître à mes propres yeux et devenir ce que je ne suis pas.

Tu me fais marrer. Mais déjà ma petite chérie tu parles en double. Alors pour...

... pour savoir ce que je ne suis pas, je suis passée par le fond de la poubelle de mon âme et je suis remontée, et je n'ai rien perdu de l'amour que j'avais meurtri. J'ai jamais eu autant de chance dans ma vie. Et il y a un autre truc aussi. Ici c'est chez moi, même si tu squattes. 

Donc, les rideaux...

Ils resteront ouverts. Et si la poussière te gène, je t'en prie, fais le ménage!

 


 

 

mercredi 15 septembre 2021

Far and well

 J'ai fermé la porte, faut pas m'en vouloir, j'ai foutu la clé je sais très bien où mais j'ai un peu envie d'oublier où, j'avais jamais vécu ça, l'impérieuse nécessité de partir sans un regard en arrière sans quoi ma vie serait partie en morceaux, même pas bout par bout, mais d'un bloc entier, tout par terre, et les bébés avec l'eau des larmes que j'aurais alors versées en guise de bain, alors j'ai claqué la porte et balancé la clé, et je l'ai rattrapé, pour ne plus jamais le lâcher, parce que c'est mon amour, mon amour choisi et consenti et que je suis le sien, et que je l'ai blessé plus que je n'aurais pu l'imaginer, vraiment parfois on fait des trucs dégueulasses à ceux qu'on aime, et le jour où ça tombe, ça tombe et il y a intérêt à prendre des décisions, des choix qui bousculent, j'ai choisi pour ma part, de le rattraper et de ne plus le lâcher, lui et nos bébés qui se noyaient dans le bain, sans que ça m'émeuve, on fait parfois des trucs dégueulasses à ceux qu'on aime, parce qu'on aura décidé de s'aimer plus fort qu'on ne les aime eux, mais ça, à part envoyer la vie dans le mur, je vois pas ce que ça procure de durable et de profond, parfois il vaut mieux fermer la porte et ne plus se rappeler où on a foutu la clé. 



samedi 20 mars 2021

Flocons de sel

 Il fait encore si froid par instants, le vent qui coupe et s'il se mettait à neiger, ce serait comme s'il pleuvait du sel.

Il fait encore si froid que le vent coupe et la coupure à la jointure des phalanges brûle et tire comme si elle était mangée par le sel.

Ne pas voir le rapport, mais se dire c'est ainsi, ça l'a toujours été, on a toujours été un peu égoïste, on s'en est toujours défendu, par des attitudes promptes à démentir cette vérité coupante comme un vent de cristaux de sel.

Ne pas répondre quand on ne sait pas quoi dire. 

Ne pas vouloir reconnaître quand ça arrive, et en faire une habitude d'aveuglement, une posture vaguement coupable, mais ça ne dure pas, de moins en moins, et se persuader que ça n'aura pas d'incidence.

Égoïste, ne te rends  pas compte que tu neiges en cristaux de sel sur la peau d'un monde vivant. 

Que ce peut être très beau, mais que ce froid brûle profondément, et creuse et crevasse.

Alors je dis, parfois je ne réponds pas, parce que je ne sais pas quoi répondre. 

Parfois je m'en fous. 

Parfois je suis fatiguée.

Parfois j'ai pas envie.

Parfois j'ai honte et je me cache.

Parfois rien. Rien du tout.

Égoïste, oui. Parfois.


Il fait encore si froid par instants. S'il se mettait à neiger, ça neigerait probablement des flocons de sel.

On serait bien emmerdé avec notre peau et toute cette brûlure.

 

Depuis j'ai entendu.

Depuis je m'en fous moins.

Depuis j'ai envie.

Depuis j'ai honte. Encore un peu.

Depuis un peu mieux que rien.

Égoïste, oui. Mais plus aveugle. 

 

Je prépare des baumes et des huiles pour adoucir les crevasses.

J'ai diminué le sel.