lundi 13 janvier 2020

Allume moi comme une barricade

C'est pas une barricade, c'est mon cul que t'escalades, quand je pense à tes écailles, caïman, à arracher de ta peau, dos à dos, je prends des allures de bayou, de mangrove, une fois pénétrée, on en sort plus.

C'est pas une barricade, c'est mon cul que t'enfouis au milieu des bois à mettre en feu, quand je pense à ta langue, caméléon, j'ai envie de fabriquer des allumettes, qu'on se les taille dans le bois dont on fait les pipes, qu'on s'amadoue, qu'on se frotte, qu'on s'étincelle, qu'on s'enfume.

C'est pas une barricade, c'est mon cul que t'enjambes, retourné comme une tortue sans défense, vois comme elle bat des pattes arrières, ça tient plus qu'à un fil, quand je pense à ta peau, crocodile, je limone mon corps et j'inonde les berges alentour, imprévisible mousson sur l'asphalte des villes.

C'est pas une barricade, c'est mon cul que t'empoignes pour le hisser haut, y foutre le feu pour barrer le passage, quand je pense à ta queue, iguane, le souffle me manque, mes poumons ne fonctionnent plus, je m'étire dans ma boue soufrée, je fais la morte.

C'est pas une barricade, c'est mon cul que t'embrases.

Poésie de rue, photographiée par T.Briet, janvier 2020

Forgive me I forgot

On avait dit qu'on oublierait jamais, jamais les antichambres de la mort, jamais les massacres et les viols de masse en temps de guerre, jamais les plumes souillées des oiseaux et les pailles en plastique, jamais les crânes rasées des femmes de 45, jamais les ventres gonflés des enfants affamés, jamais les bidonvilles, jamais les jeunes morts d'avoir été danser en Floride, jamais les coulées de boue si rouge qu'on dirait des torrents de sang, jamais les tours immenses de cheveux, de lunettes, de vêtements, on avait dit qu'on oublierait jamais.

J'ai oublié mes clés, mon code de carte bleue et même la date du jour.

J'ai pas oublié en revanche le regard hagard de ma grand-mère et sa question revenue dix fois en une demie heure, qu'est-ce que tu veux boire, rien ça va, j'ai pas oublié sa date de naissance et son parfum qui s'estompe et fait désormais place à une autre odeur, antichambre de la mort.

J'ai pas oublié le picotement de l'air d'hiver sur mon cou quand je suis sortie sans écharpe la dernière fois, j'ai oublié quand. Ni le chant des étoiles qui s'installent pour relayer les cigales fatiguées de tant de soleil, j'ai pas oublié comment on plante un couteau dans la terre, comme si c'était une cible, comme dans les sept mercenaires, j'ai pas oublié mes efforts d'enfant pour y parvenir à tous les coups, j'ai pas oublié mes premières chaleurs dans les bras de ce garçon ni ses baisers brûlants, j'ai pas oublié les battements de mon cœur. 

On avait dit qu'on oublierait jamais et j'ai oublié comment on écrit ornithorynque, j'ai dû le chercher dans le dictionnaire ce mot pour l’épeler à mon fils qui commence à écrire et qui voulait un mot difficile. Jamais plus ornithorynque, esperluette ou cacochyme, jamais plus de plus que parfait du subjonctif, jamais plus de déclinaisons latines, pour ce que ça change, ce n'est pas vrai, ça change tout une esperluette.

On avait dit qu'on oublierait jamais les enfants cachés dans des placards, les caves, au fond des canots ou dans les trains d’atterrissage des avions, jamais les fosses communes et les tombes anonymes.

J'ai oublié mes clés, mon numéro de Sécu et même la date du jour.

J'ai pas oublié en revanche le bruit des talons aiguilles de ma mère ce jour d'école où tous les garçons sont officiellement tombés amoureux de la maîtresse, j'ai pas oublié la boite à musique, ni la pièce à charbon chez mes arrière-grand-parents. Ni le sable sur mes cuisses frotté dans la voiture, j'ai pas oublié la longue route au petit matin, j'ai pas oublié les moustiques, j'ai pas oublié de remercier en silence pour les larmes dans mon cou et l'aveu magnifique, c'est la première fois que je suis heureux tu comprends, ni le front buté, j'ai pas oublié comment je m'appelle.

J'ai pas oublié comment s'ouvre une boite de conserve, ni comment mettre un pied devant l'autre. 
J'ai pas oublié la suite Bergamasque numéro 3, ni le bruit de la neige qui tombe sur la neige, j'ai pas oublié l'odeur des lauriers roses, ni l'amplitude de sa main sur ma chatte et son corps plaqué dans mon dos, ni les réveils à 6h pour préparer des crêpes et foutre le bordel dans la cuisine avec mon grand-père, j'ai pas oublié de mettre de la fleur d'oranger.

On avait dit qu'on oublierait jamais les forêts passés au napalm, ni l'extinction du dodo, on avait dit qu'on oublierait jamais les millions d'esclaves et Little Big Horn, on avait dit qu'on oublierait jamais Hiroshima et Tchernobyl, jamais l'église d'Ouradour, jamais le permafrost, jamais les morts de la Seine.

J'ai oublié mes clés, le mot de passe de la messagerie et même la date du jour.

J'ai pas oublié en revanche le chemin qui mène jusqu'à  mon cœur, ni les bourrasques, j'ai pas oublié de rapporter des os de seiche pour les oiseaux de ma grand-mère, ni le poids du rouge-gorge dans ma main, ni celui de la mort dans mon ventre, j'ai pas oublié le goût du cresson et la fraicheur de l'eau, ni la voix de Léonard Cohen, j'ai pas oublié les mouvements compacts de la foule, ni les mouvements compacts de nos corps, j'ai pas oublié le quai de gare, ni la piscine Joséphine Baker, j'ai pas oublié la poussière des ateliers SNCF sous mes pieds, j'ai pas oublié comment on fait une tresse plaquée, ni la taille du nid des cigognes, ni les conjonctions de coordination, j'ai pas oublié la fin du poème, the gods wait to delight in you,

J'ai oublié mes clés, et même la date du jour.