dimanche 1 décembre 2019

Zina

Tu viens, on va manger des pois chiches, on va manger pour pas cher et ce sera bon quand même, on va dégouliner de sauce tomate sur nos mentons, on va se brûler la langue, on va sourire dans la cuisine, le nez suspendu au-dessus de la casserole pour guetter le moment où il faudra couper le feu.

Tu viens, on va se réveiller de cette sieste d'hiver, celle qui dure aussi longtemps que celle des gosses, on va trouver le moyen d'émerger de ce rêve étrange et lourd, on court sur un tarmac vide, mais l'avion est déjà parti, on va se réveiller le corps englué, comment se sortir de là, on va cuisiner, voilà, c'est dérisoire, c'est tout ce que ça veut, mais on va dire qu'éplucher les oignons ça va donner une explication rationnelle à un état qui ne l'est pas trop.

On va passer les larmes d'oignons au microscope aussi. 

Tu viens, on va écouter "Zina" et on va penser à tout ce qu'il y a de beau dans ce merdier. On va tenter d'oublier qu'Amazon de sa race vend des boules de Noël avec des photos d'Auschwitz, on va soulever les murs suintant de larmes des CRA d'où on exfiltre des jeunes tout jeunes en pleine nuit, on va souffler sur les mains bleues de ces petits qui sont dehors faute de dedans, on va écouter "Zina" en humant l'odeur des pois chiches, on en mettra une grosse gamelle de côté pour emmener sous le pont de l'Echangeur, on va écouter "Zina" sur le chemin. 

On va tenter de s'écouter battre le cœur et de se caler dessus. 

On cuisinera encore, pour pleurer dans les épluchures d'oignons, pour transformer nos chagrins intimes en plats de pois chiches à la tomate, on va tâcher de se rappeler ce que "Zina" veut dire, et d'ainsi nommer la vie. 

Larmes d'oignons
In Topographie des larmes
©Rose-Lynn Fischer