vendredi 22 novembre 2019

Banlieue bleue mon amour

Tu l'as pas vue ma dalle, ni le hall du centre social.

Tu l'as pas vue ma banlieue bleue qui se fissure sous les coups de boutoir, sous le viol des bulldozers.

Tu l'as pas vue ma piscine des années 70, où on tire les gamins au sort faute de place pour les cours du soir.

Tu l'as pas vue ma banlieue bleue quand le soleil s'éteind et que le feu pare les fenêtres de la tour de la rue Lénine, quand les gosses rentrent de l'école.

Tu les as pas vu les murs du centre social, ni les rats, ni les trous sur la chaussée, ni les fringues au pied des bornes relais.

Tu l'as pas vue ma banlieue bleue, si tu tardes trop, tu la verras jamais, vouée qu'elle est à se soumettre aux coups de boutoir des bulldozers, dominée par la rapacité  de ceux qui ne sont pas assez riches pour le paraître mais le sont assez pour les brindilles qu'on aurait pu maintenir en vie.

Tu l'as pas vu mon quartier, dont le mortier est fait de chair humaine, agglomérée par les patois différents, par la farine dont on fait les pains de semoule, par les sacs plastiques qu'on suspend à la grille de la bergerie, du pain pour les poules, y'en a toujours trop.

Tu l'as pas vu mon parc, il est tellement beau sous mes fenêtres, peu importe la saison. Même sous la pluie, même sous la nuit.

Tu l'as pas vue ma banlieue bleue, on dit bleu parce que c'est joli et pour la rime, mais elle fut longtemps rouge, et moi je la vois moirée. Elle n'a pas de couleur définie, puisqu'elle est la couleur. Elle est écarlate, or et brume, elle est poudrée à l'aube et il n'y a que les mauvaises langues pour dire que c'est à cause des particules fines.
Elle étincelle et pourtant elle est sacrément zonarde par endroits, même moi elle me rassure pas.

Tu l'as pas vue ma fierté d'en faire partie, de me couler doucement dans son béton, d'y introduire peu à peu l'image un peu déglingue de mon camion. Tu peux entrer tant que tu vois la porte ouverte.

Tu l'as pas vu le ventre du camion, il est étriqué autant qu'il est vaste de possibles, il est coloré, il a de l'histoire et de la géographie.

Tu n'as pas vu ma banlieue, ma dalle, mon quartier, mon parc bleu, ma bergerie, mes voisins, les gamins de la piscine, les anciens et leur patois, les jeunes qui survivent.
Je laisse le camion ouvert.

Tu viens quand ?

Blue Moon, 2019
©Marion Moire 


Pince-moi

Pince-moi, je crois que j'ai rêvé un peu trop fort, un peu trop dur.

Pince-moi, je crois que ça me fait du bien finalement, même si j'ai les lèvres au bord du cœur, je savais bien, je savais bien, il y a des choses que la tête sait, cette garce, mais qu'elle se garde bien de dire.
C'est bien de ne pas tout savoir. 

Pince-moi. 
Non pas là. Parce que là ça m'excite et tu vois c'est plus l'heure, il faut que je rentre chez moi, tu sais, parce que c'est chez moi justement et que j'ai pas d'autre endroit pour mon corps.

Pince-moi, je crois que j'ai failli déposer mon âme au creux des fumées d'un feu de joie, et je garde les braises en lisière de mon cœur, pour avoir de la lumière quand je voudrais me balader en dehors de mon corps, quand je voudrais fermer la porte de chez moi.

Pince-moi. Oui là.
Écrase ma salope de peur de l'abandon entre tes doigts. Dissous mon orgueil entre tes doigts. 
Je sais que c'était pas moi. 
Mais tu vois, il y a des choses qu'on sait et qu'on emmerde royalement, à cause d'un arbre à kakis, d'une flaque de soleil après la pluie, à cause de l'envie de se déguiser, de changer sa peau et de se vouloir au cœur de tes pensées.

C'est un joli nom que le mien et joli aussi celui que je me suis choisi pour ici. 
Mais je comprends qu'elle est double et cette double me pince ce soir. 
Elle en a gros, elle va se saouler la gueule elle m'a pas dit avec quoi, elle va rêver un peu trop fort, un peu trop dur.

Va falloir que je la réveille demain. 
Je crois pas que j'aurais la moelle de la pincer...

Sans titre, 2019
©Marion Moire