vendredi 15 novembre 2019

Il y en a pour qui

Il y en a pour croire que le corps d'une femme, c'est fait pour être violé. 
Il y en a pour croire que le corps des pauvres, c'est fait pour brûler ou pour trimer. Ou pour mourir en silence dans des appartements miteux, loin, très loin de leurs trottoirs propres et désespérément vides de toute vie humaine. Ou alors elle se cache, loin très loin dans des renfoncements d'âmes étiolées et  amoindries.

Il y en a pour croire que tout s'achète, le corps des femmes, la vie des pauvres, le temps des enfants, que tout ça a un prix et rentrera sans sourciller dans les tableurs misérables d'un plan, d'un projet.

Comment leur faire comprendre qu'un corps de femme, d'homme, de pauvre, d'enfant, un corps humain, rit, bave, brave aussi, écarte les carcans de l'existence, comme d'un papillon sa chrysalide, que l'exploit d'une vie humaine, c'est de s'abandonner à la beauté d'une feuille morte sur une rivière, c'est de s'adoucir devant un sourire muet, c'est de trembler sous le froid ou sous la chaleur d'une étreinte.  

Il y en a pour qui la seule force est la violence. 

Comment leur faire comprendre que ce n'est qu'une faiblesse, une réponse morbide et triste pour conjurer sa propre mort.

Je veux m'engloutir dans la chute d'une feuille morte sur la surface d'une rivière, je veux mon corps poussiéreux, rassemblant ses atomes une ultime fois, dans l'or des arbres en automne et dans le chant des oiseaux, je veux habiter l'espace de ce que j'aurais été, je veux oublier la beauté que j'aurais voulu avoir pour moi-même et la retrouver sur une feuille libre à peindre en or et givre.

Il y en a pour croire que la vie a un prix mais pas de valeur. 
Il y en a pour croire que l'âme des enfants n'est pas faite pour danser. Mais pour se courber sans cesse plus bas, sous le poids des tâches à accomplir.

Comment leur faire comprendre la délicatesse d'un frisson, l'imperceptible feulement d'une peau tendue entre les arceaux d'un tambour, entre deux désirs, l'abîme des questions des tout-petits et l'angoisse devant des lendemains où toute musique aura été abolie.

Il y en a pour détruire et éructer tout leur soûl, pour saccager les élans d'un corps composé de millions de personnes. 

Comment leur faire sentir leur propre corps en fragments, comme n'importe quel corps normal, nous sommes des fragments à recoller, patiemment, minutieusement. Comment leur faire entendre que le viol d'un corps, la violence, symbolique ou non, accentuent les fissures, entaillent les êtres de façon irrémédiable, alors qu'une humanité se construit par des frôlements, des alternances d'inspir et d'expir, et que ces souffles nous viennent de partout.

Je veux m'envahir du bruissement des herbes et des eaux froissées*, je veux éprouver sans trêve le poids de ce corps dans mon dos et le chant de la neige qui tombe en silence, je veux la vie une fois que je me serai éparpillée sur le sol.

Je fais partie de ceux qui croient que la vie a une valeur et n'a pas de prix.
Il y en a pour y croire.

















*deux mots et une photo emprunté.es à Jaume Saïs