mercredi 13 novembre 2019

Acqua alta

Il fallait bien que ça arrive un jour. Je me demandais quand je me mettrais à écrire n'importe où.

Non.
Pas n'importe où.

Dans la cabine du camion. Et c'est probablement le meilleur endroit pour le faire.
À écouter la pluie qui tombe sur le toit et regarder les gouttes rouler sur le pare-brise. C'est l'endroit idéal, pendant que le poêle à mèche réchauffe l'atelier.
Dans la cabine pour ne pas gaspiller la lumière.
Je me suis calée contre le volant, on dirait un pupitre.

N'importe où ça me va.
Il y a tant de beauté.

Tu vois, par exemple, mon rétroviseur et son miroir piqué de rouille.

Et Venise.
La acqua alta.

Elle n'apparaît pas n'importe où.
Elle n'atteindra pas le camion. Elle n'emportera que Venise. Et les îles sous le vent. Et les Vanuatu.
Et pourtant elle nous submerge n'importe quand.

Non.
Pas n'importe quand.

Quand on est assez liquide pour se laisser envahir par elle et ne plus avoir pour seul esquif que la cabine d'un camping-car antédiluvien qui accepte les gouttes de pluie comme autant de baisers minuscules déposés à la saignée du poignet ou du coude.

Quand on est assez loin pour abolir toute distance. 

Quand un pauvre miroir piqué de rouille ne reflète plus rien qu'une acqua alta irrépressible et une herbe piquée de gel. Loin. Assez loin.

Quand un volant devient pupitre et qu'en levant les yeux, l'azur revenu te sourit.