mercredi 18 septembre 2019

La question du bonheur

Et toi, tu es heureux, elle lui demandait en gardant ses lèvres closes. 
La question muette qu'elle posait toujours, avec ses yeux, avec ses mains qui ramenaient ses mèches derrière ses oreilles, ça avait un goût de nouveau ce mouvement, la sensation de ses cheveux sur son dos, alors qu'elle les avait eu courts, très très courts pendant quinze ans.

Mais ça n'a rien à voir, il répondait sans avoir la moindre idée de de la question. 
Il gardait ses lèvres closes et ses yeux baissés. 
Le bout des chaussures doit avoir un magnétisme particulier, un charme infernal pour que tu le fixes aussi intensément. 
Il faudrait y réfléchir à la nuit, une fois qu'elle aura coloré les questions sans réponses. 
Il faudrait sentir pousser les cheveux jusque sous les fesses pour pouvoir se les enrouler autour des coudes en matant le bout de ses chaussures. 

Et toi, tu es heureux ? 
Comment ? 

C'est tout l'intérêt des questions sans réponses. Surtout quand on les pose en silence, lèvres closes et yeux aigus.
Et si on se la pose au féminin, on entre dans un continent inondé de bouts de chaussures et de mèches passées derrière les oreilles et de lèvres avalées l'une par l'autre. 

Il y a un continent de petits gestes qui accompagnent la question du bonheur comme des gamins pots-de-colle.

Mais ça n'a rien à voir, me répondrais-tu en silence sans que je t'aies une seule fois posé la question.

Parce que je préfère me tapoter les dents avec l'ongle de mon pouce, pendant que tu te mâches l'intérieur des joues.

La question du bonheur ne se pose qu'en silence, comme se vit sa réponse. Dans une tête qui se baisse doucement, comme un brin de tabac se retire du bout de la langue, d'une légère pince pouce-index. 

La question qui se capte au bout d'une paire de chaussures. 


BO. Rush across the road, Joe Jackson