mercredi 7 août 2019

Tranches de souffle

Il m'a dit d'écrire tous les jours, il m'a transformée en travail, les pieds dans de lourdes chaussures, comme si gravir la montagne était la promesse d'un paysage à découper le souffle en tranches, il m'a dit d'écrire chaque jour, il m'a transformée en astreinte, et les chaussures sont lourdes sur le chemin de rocailles, la route austère, la solitude forcée pour arpenter les ruelles escarpées de ma langue, il m'a dit d'écrire tous les jours, le travail et non plus l'impulsion des bulles qui pétillent dans ma pensée, les lourdes chaussures et la pente raide, mais la promesse d'un paysage à découper le souffle en tranches, et peut-être l'espace d'une reprise d'air, je pourrai embrasser l'immensité d'un vol de cigognes sur les nuages crémeux et m'étendre sur une roche plate et ôter ces foutues godasses, l'espace d'une reprise d'air, je pourrai étouffer mes cris silencieux dans le fond de ces foutues godasses, il m'a dit d'écrire chaque jour et tous les jours, il m'a transformée en randonneuse, mes mains baladeuses de stylos en haut de ma falaise, j'y laisse des bouts de peau, des fragments de genou, des morceaux de temps, des lambeaux d'âme, escalade à corps nu d'une page blanche, putain que ce cahier s'amenuise, il m'a dit d'écrire tous les jours, il m'a transformée en foutues godasses de rando, ça va pas idéal avec ma robe de bal mariée, en plus il me faut remonter mes jupons, filer à l'autre bout du monde, sur le toit de la pensée, cinquante mètres en retrait du tourbillon de la vie,  la pente est raide mais je monte sans envie de redescendre, il m'a dit d'écrire chaque jour, rien que le travail, l'astreinte, l'ascension, ça me découpe le souffle en tranches, sans même regarder le paysage alors t'imagine si j'ouvre les yeux, si je lève le nez de la feuille, si je déploie les ailes, j'aurai le souffle en explosion, je resterai en haut, happant goulûment l'espace d'une reprise d'air pendant que les godasses dévaleront la pente.
Il m'a dit d'écrire. Alors voilà.