lundi 5 août 2019

Un peu plus

 il m'en aurait fallu plus et c'est pas un petit bracelet en cornaline qui va changer quoi que ce soit à l'affaire, malgré tout l'énergie  contenue dans cette petite pierre rouge rouge-orangée, une pierre à l'énergie joyeuse et sexuelle, tout ce que j'aime, il en faut plus pour me démonter que toutes nos années séparantes, j'ai jamais été à ça près, n'est-ce pas, il m'en faudrait plus, de pages pour tous les jours  accompagner ma rêve-volte, et c'est pas tous les ateliers d'écriture du monde qui vont changer quoi que ce soit à l'affaire, il en faut plus des plantes qui pousseraient dans l'ombre, en lieu et place de cette étendue grillée que j'ai sous les yeux, heureusement que l'ortie, la ronce et le plantain, résistent à tout, plantes sacrées et coriaces auxquelles rien ne résiste, plantes sorcières entre toutes, souveraines des herbes sauvages, elles sauvent de tout, il en faudrait plus, comme il faudrait plus d'instants volés à la vie, ou alors il faudrait changer de focale, instants volés à la vie ou instants donnés par la vie, il faudra bien un jour choisir son camp, de plus en plus, il en faudra plus, des courageux qui sacrifient leur peau, mue douloureuse devant la barbarie des temps, humbles et résistants, coriace comme la ronce, l'ortie et le plantain, il m'en faut plus des rêveurs insomniaques pour veiller sur mes sommeils profonds, il faut plus d'hibernation et c'est pas les neiges sur les banlieues bleues qui vont changer quoi que ce soit à l'affaire, il me faudra plus d'audace et de patience que je n'en ai jamais eu et c'est pas l'amour irradiant du quartz rose qui pourra y changer grand-chose, tu connais cette sensation de faim insatisfaite n'est-ce pas, comme les enfants qu'on envoie se coucher sans sommeil, affamés de la nuit qui colore à peine le ciel de ses tons mauve et feu, il en fallait plus pour me mettre à genoux, si on dort on meurt, et va dire ça à ceux qui dorment profond, va me dire ça à moi avec tes yeux orage qui ne se ferment qu'à contre-nuit, en contrepoint, va me dire ça avec les loups qui arpentent les Abruzes dans le crépuscule mauve et feu, en chantant dans mon sommeil, il en faudrait plus des espaces de sauvagerie et de beauté pure et calme, comme une oreille posée sur un ventre aimé, soulevée par ma respiration d'endormie, il en faudra plus des Zones à Dormir, Danser, Défendre, Dynamiter, Dialoguer, Détendre, Détremper, Damner, des Zones à Dire, il en faut plus et c'est pas nos kilomètres de vie en rose et nos âmes séparées qui vont changer quoi que ce soit à l'affaire. 
Il m'en faut plus que ça. 

L'âme de pierre

Tu crois que si les pierres avaient une âme, elles se feraient l'enfer comme nous pour avoir une place spéciale, chaque pierre sa place dans la construction de la maison, parce que nous, je parle de nous les humains abâtardis de la société occidentale, nous les pauvres en âme (du coup à quoi ça sert) nous passons notre vie à quémander une place, nous tournons sans cesse autour de la table pour y suivre la lumière du soleil, et malheur à qui occupera la 13e chaise, et on est un coup à droite, un coup à gauche et puis quelle place on pourrait bien occuper, quelle place on tient dans les cœurs, quelle forteresse sommes-nous obligés de défendre pour ne pas mourir seul comme une pierre ?


Je sais que toutes les pierres ont eu une âme avant que de servir à bâtir les maisons ou à avoir une quelconque utilité, les arbres arrivent à maintenir à la vie l'un des leurs qui meurt, par la solidarité de leurs racines, je sais que tout ici est en liens et que les liens vivent, se tendent et se détendent, je sais que pour avoir une existence dans le cœur, il ne s'agit pas forcément d'être présent, il faut être relié, je sais qu'il ne s'agit pas de rajouter une 14e chaise pour conjurer le mauvais sort, je sais qu'où que je soies, la place que j'occupe est celle que j'aurais choisie et que, si j'étais une pierre, je n'aimerais pas qu'on me taille pour faire une maison, je préférerais être un promontoire dans une forêt, un caïrn, une pierre plate dans une rivière, ou un caillou à fourrer dans sa poche et à oublier jusqu'à ce que ta main me retrouve.



En chemise

Elle était bleue, elle sentait le bois de oud, un parfum qui jamais ne s'oublie, elle n'était pas ordinaire tout en restant simple, un tissu fin et pourtant lourd du poids de celui qui la portait, j'avais 22 ans alors ou 23, il y a des choses qu'on oublie comme le temps qui passe, on oublie comme la chemise fut ôtée, comme elle est tombée au sol, et d'autres qu'on oublie pas, comme les feuilles des arbres étaient rouges et l'air encore doux, l'herbe piquante et je suis tentée de me demander si j'ai établi une liste de mes amants, de mes amoureux ou s'ils marchent éternellement autour de moi comme des danseurs, sans se toucher tout en m'embrassant encore, les chemises sont éternelles et j'ai gardé celle qui est bleue, ainsi que le flacon de parfum vide, l'odeur du bois de oud emprisonnée à jamais dans le flacon de verre comme dans mes narines, elle était rouge, posée sur de larges épaules, le tissu léger et pourtant lourd du corps  qui la portait, il y a des choses qu'on oublie pas, comme le vent qui jouait avec les pans de la chemise rouge, comme si elle avait une vie propre, il y a des choses auxquelles on pense comme par magie, par exemple que le bleu d'une robe et le rouge d'une chemise e'de frabriqueraient une autre, violette, toujours les mêmes larges épaules.

La chemise bleue et parfumée au bois de oud et au rouge des feuilles d'automne est éternellement suspendue dans mon placard, parfois j'en éprouve le poids sur mon corps n'y ajoutant rien d'autre qu'une respiration du flacon vide, je n'ai pas établi une liste de mes amants, pas plus que de mes amoureux, éternellement ils se confondent, en marchant dans mes pas, j'ai 17 ans, puis 21, puis 23, puis 26...

Puis 36 et je garde les chemises sans rien y ajouter d'autre que mon propre parfum, j'aime porter les chemises de mes "amourants", afin qu'ils dansent éternellement dans ma vie.