jeudi 11 juillet 2019

Cueilleuse des banlieues bleues de Babylone

Tu ne me verras plus baisser la tête ou soumettre mon corps à d'autre qu'à moi-même et à ce que je crois juste, tu me verras marcher, un cœur en granit paraît-il, tu me verras arpenter les banlieues bleues de Babylone, un sac en tissu dans chaque poche, et tu viendras me demander ce que je fabrique, tu me verras ramasser les mauvaises herbes et les frotter avec amour entre mes mains pour en respirer l'entêtant parfum, tu ne me verras plus dans un bureau, dans une administration, tu me verras plus avec un patron, tu me demanderas ce que je fais, même après que je t'aurais répondu, tu me demanderas pourquoi je le fais, je te répondrais que c'est pour la beauté du geste, qu'on peut choisir la beauté des mauvaises herbes qui poussent aux pieds des immeubles, dans les banlieues bleues de Babylone, sous tes pas, tu ne me verras plus implorer le ciel que les voiles se déchirent devant mes yeux, tu ne me verras plus comme avant, tu me verras déambuler dans un camion peint, tu ne me verras pas m'appeler nomade, mais mobile, tu comprendras quand je te dirais que la mobilité et le nomadisme, c'est pas tout à fait la même chose, tu comprendras que je ne changerai pas de territoire, que les banlieues bleues de Babylone sont des zones de bonheur à l'état pur, enfoui, caché et protégé par les touffes de mauvaises herbes qui poussent aux pieds des barres, à qui l'administration fait la chasse pour rendre enfin ce décor un peu moins fouillis, beaucoup trop propre, sans terre, pour créer des tiers-lieux qui lui ressemblent, qui sont la partie canaille qui lui manque pour avoir l'impression d'avoir du sens, tu me verras à genoux dans les jardins sauvages que le berger protège et  aide à mettre au monde, sage-femme des espaces libres des banlieues bleues de Babylone, tu ne me verras plus marcher sur le trottoirs rénovés, tu me verras traîner non loin de ce qui éloigne les autres, tu me croiseras les mains sales de peinture et l'âme lavée par les rires des enfants et les sourires des vieux, tu me verras descendre du camion, tu y liras son nom, et tu t'arrêteras pour me demander ce que je fais, ce que je vis, tu ne me verras plus chercher l'entente, le compromis, tu me verras les prendre dans mes mains, m'y piquer salement et puis aller chercher cette mauvaise herbe qui chasse le mal, tu me verras planter les mauvaises herbes et les autres aux pieds des tours, tu me verras apprendre aux enfants à ne pas craindre les orties, à ne pas chercher à se protéger, parce qu'ils auront la connaissance, tu ne me verras plus nous retenir de vivre.

Cueilleuse des banlieues bleues de Babylone.