mardi 9 juillet 2019

Tout le monde

Tout le monde?
Je m'interroge sur cette bizarrerie, comment se fait-il qu'on vive une vie entière à côté des autres, tout en étant pas comme tout le monde, parmi toutes ces choses qui arrivent à tout le monde, le fameux "oui mais moi je ne suis pas comme tout le monde" , comment se fait-il qu'on puisse passer une vie à se sentir épargné de ce que vivrait tout le monde? 
Tout le monde?
Tu te rends compte quand même, qu'à quelques minutes près, j'aurais quitté mes enfants, l'Amoureux, la vie, sans plus jamais les revoir, sans plus jamais sentir les baisers mouillés, les bras maigrichons autour de mes épaules, l'odeur de chaud et de sueur du sommeil.
Tout le monde?
Je n'arrive pas bien à percevoir la gravité des choses, sans doute est-ce mieux, j'ai pensé longtemps au lambeau de Lançon, à ses mots sur la vie et l'état incertain de qui ne meurt pas, et sur les minutes où la vacuité de l'existence vient te transpercer et t'étourdir sous sa fragilité, et ce matin j'étais déjà en train de déménager des tas de machins pour l'année prochaine, comme si rien ne s'était passé, comme si j'avais pas de bleus sur les bras et les mains, à l'endroit des perfusions, comme si j'avais pas les jambes qui tremblaient et le souffle court.
Tout le monde?
C'est moi qui, comme tout le monde, pense que j'étais pas tout le monde, qu'il y avait des choses qui ne m'arriveraient pas.
On ne devrait jamais vivre ce jour comme si c'était le dernier. On devrait vivre ce jour comme n'importe quel jour, mais en y ajoutant la pensée que ce jour se termine toujours et laisse sa place à la nuit, la lune, les étoiles et les constellations, en y ajoutant la pensée que ce jour est habité, par l'air, le vent, les autres vies qui s'y trouvent, on devrait vivre ce jour les yeux grands ouverts et le sourire aux lèvres, le cœur rempli par ce panthéon des menues choses, les souvenirs, les pensées, les fantasmes, les cailloux ocre, les petites billes et les cigarettes des grands-pères, toutes ces menues choses qui appartiennent à tout le monde.
Tout le monde?
L'envie de dire est forte, l'envie de dire la vie, de la partager, j'ai été voir le berger pour lui dire que j'avais pensé à lui et sa colère d'il y a deux jours, lui dire pour passer le message, c'était important, j'ai écouté l'Amoureux et sa peur, fugace, emportée par l'urgence, de se retrouver dans la posture qu'avait vécu son père, se retrouver seul avec ses enfants, j'ai dit aux enfants que c'était fini, que j'allais mieux. Je ne sais pas si c'est la vérité. Et en même temps si. 
Tout le monde?
Je ne sais pas de quelle manière ce jour m'a transformée. Je me suis promenée dans la ville et à l'endroit où les arbres avaient été abattus, j'ai trouvé les rejets de leurs racines. J'y vois un bon signe, l'existence, si fragile soit-elle, se rejette dans le monde, dans tout le monde. 
Et les louves arpentent inlassablement toujours la terre, sous la protection des constellations.
Et le vent remplit éternellement les babouches de sable.
Et les petits grandissent inexorablement. 
Et tout le monde vit sa vie, indifféremment.
Tout le monde?
C'est moi