mercredi 3 juillet 2019

Le tiroir de la pensée

Je savais pas trop quoi penser, alors finalement, j'ai remisé la pensée dans le tiroir, doit y avoir un de ces fouillis là-dedans, faudrait que je m'y penche un de ces quatre, je l'ai même pas rangée, ni pliée ni rien, je l'ai fourrée là vite fait, et j'ai refermé le tiroir et j'ai imaginé le fouillis, sûr qu'en m'y penchant sérieusement j'y retrouverais des trucs utiles, les métiers que j'ai laissé de côté, certaines connaissances utiles et inutilisées, deux trois gars qui dorment ou tapent le carton ou la discute, un bouton de manchette solitaire, une des pipes d'écume d'un des grand-pères, celui qui a stoppé le tabac à l'annonce de ma venue "j'ai acheté mon paquet, j'ai tiré trois bouffées pouf pouf pouf et j'ai jeté le tout dans la mer", j'ai jamais osé lui dire que je trouvais ça finalement assez dégueulasse, pour la mer et les poissons d'abord, pour ceux qui n'ont pas de fric pour s'acheter des clopes ensuite, mais je te parle d'un temps que le moins de trente-cinq ans ne peuvent pas connaître, du temps où les clopes valaient moins cher que cher, bref, mon tiroir, tiens la pensée s'est étalée de tout son long là-dedans, à croire qu'elle y a ses habitudes, j'avais jamais remarqué comme elle se faisait la belle, comme elle faisait sa belle, loin de moi, planquée dans son tiroir, la tête calée contre mes soutifs de minette, du plus loin que me revienne, l'ombre de mes amours anciennes, elle s'est aménagé son coin pépouze, avec les bouquins que je cherche partout, il y en a un avec une lettre à l'intérieur, une ancienne lettre d'amour, qui finissait par "je suis là, laisse toi faire"... de quoi m'en redonner le frisson de la mort, le genre de choses à me damner, les mots d'amour, même faux, même vieux et poussiéreux ont toujours ce chic incroyable, celui de m'avoir été adressé, à moi personnellement, et donc voilà qu'hier ou avant-hier ou il y a un an ou bien dix, ou bien quinze, on s'en fout, voilà donc que je ne savais quoi penser, alors finalement, j'ai ouvert le tiroir pour ma pensée, et je l'ai priée de ne pas trop rester endormie longtemps, parce qu'elle m'était souvent très précieuse, elle m'a superbement ignorée, s'est drapée dans les voiles de la robe bleue, celle du hamac et des yeux noirs des cheveux blancs et m'a demandé de refermer en partant....