dimanche 30 juin 2019

La princesse aux lèvres de miel

Alors c'est un conte, pourquoi un conte, j'aurais envie de répondre pourquoi pas un conte, peut-être parce que j'en ai lu un hier, un conte en entier, coincée dans les transports alors que je ne prends jamais que ma voiture mais c'était la canicule et ma guimbarde n'avait pas le droit de circuler et d'ordinaire je m'en fous des interdits mais j'avais pas les moyens de me faire aligner alors les transports, et le conte donc, un conte de Grumberg, une histoire de bûcheronne et d'une petite marchandise, balancée d'un train au fond des bois, parce qu'il y a toujours des bois dans les contes, c'est comme ça et pas autrement, alors donc ce conte, pourquoi pas, ce serait l'histoire d'une princesse au goût de miel, et paraît-il qu'elles sont désormais introuvables, et pourquoi on en sait rien et on pourrait répondre pourquoi pas, mais ce serait un peu court jeune homme et les contes expliquent des trucs normalement, alors donc, elles sont introuvables, la princesse aux lèvres de miel ne pouvait être vue par quiconque, sous peine de se changer en abeille et de butiner pour le restant de ses jours, un genre de malédiction, et cette princesse là n'avait pas toujours été une princesse, non non non, avant d'être une princesse elle était indéfinissable, elle était souple comme le roseau jeune et remuante comme les hautes herbes quand le vent leur frôle l'échine, elle était furtive, mais là il s'agit d'un autre conte, il advienne qu'on réunisse les contes entre eux et ça ferait l'Histoire, et pourquoi pas, donc la rosé-eau, souple et remuante s'était piquée un jour de s'habiller avec des vêtements, et de suivre des yeux les camions au bord des routes, et là où elle bruissait, les camions s'arrêtaient et les conducteurs descendaient, qui pour pisser, qui pour se dégourdir les jambes, qui pour piquer un roupillon à l'ombre des arbres, parce que la princesse aimait se fondre dans les branches et se coiffer de feuilles jeunes, se parfumer d'acacia et de tilleul, or un jour, un conducteur de camion s'arrêterait et descendrait, pour une raison inconnue et nous en resterons là pour ce passage, ce grand voyageur aurait constaté navré que les princesses au goût de miel se faisaient rares, tout comme les abeilles qui disparaissent à vue d'œil, et alors il les chercherait, inlassablement, les débusquant à force d'opiniatreté et d'exigence, un vrai travail anthropologique, mais les princesses aux lèvres de miel se cachaient, elles étaient persécutées, sur terre et sur mer, depuis les forêts de la Renaissance jusqu'aux mers de notre temps, elles se déguisaient, en sorcières, en pirates, en institutrices, en photographes, et délaissaient le parfum des arbres et le bruissement des feuillages, pour ne pas se trahir, le problème serait alors qu'elles perdraient leur capacité de mouvement infini et subtil, et qu'en leur absence, la terre dépérirait, Demeter l'ayant désertée depuis des lustres, ainsi il advint qu'appauvrie par l'absence de leur vivacité sur son dos, la Terre pleura et la chaleur de ses larmes fânait les plantes, alors les princesses aux parfums de fleurs décidèrent ensemble de se changer en abeilles dès qu'elles seraient vues, afin de permettre à celles qui se cachent d'enduire leurs lèvres du miel qu'elles leur offriraient. Un conte ne se finit pas toujours et les abeilles se poseraient alors sur des babouches.