samedi 9 mars 2019

Shallow

Ça se serait pas vu si j'avais voulu le cacher, ça se serait pas vu si j'avais voulu le garder pour moi. 

Je crois que personne n'aurait pu le voir, le savoir, ce que je cache dans mes bas-fonds, ce que j'ignorais moi-même, ce qui restait dans l'ombre, ça dormait d'un sommeil agité de mauvais rêves, comme un être séquestré, à passer, condamné, toute sa vie dans un placard exigu et sale, toute sa vie dans le noir et le froid, dans l'ignorance et la honte. 

Tu crois qu'on se grandit de se regarder dans les yeux, de se prendre dans les bras et de se reconnaître, et de se demander pardon, tu crois qu'on vit mieux à partir du moment où on ouvre la porte du placard et qu'on se laisse sortir et lentement remonter des bas-fonds de son corps, tu crois qu'on est pas mort entièrement quand on commence à souffrir de sa propre absence?

Ça se serait pas vu si j'avais voulu le maintenir attaché et maintenant, je ne sais pas quoi en faire. 

Je ne sais pas comment le faire vivre, je ne sais pas comment l'épanouir. Je crois encore que tout doit venir de moi. Je ne sais pas pourquoi je l'ai enfermé. J'ai toujours aimé plonger, et cette histoire de pêche au poulpe a résonné d'une drôle de manière, tu crois qu'un jour je réussirai à me trouver belle et puissante et fière d'être ce que je suis, juste moi et pas mes enfants, l'Amoureux, les amants, les couleurs, tu crois que je parviendrai à considérer mon corps avec la même indulgence que celle que je porte à mon intelligence, tu crois qu'un jour je n'aurai plus besoin de la valeur que je cherche en d'autres yeux que les miens?

Ça se serait jamais vu si je n'en avais pas ressenti l'absence aussi fort.

Je veux retrouver l'extase qui irradiait mon corps, tout mon corps quand j'étais enfant, cette impression de ne plus appartenir à la terre, mais de monter tutoyer les nuages pleins d'orage ou bien cette sensation d'oreilles bouchées, de plus en plus, quand je descendais au plus profond de la mer, dans les roches pour regarder bouger les oursins, je veux retrouver le feu de mes joues et les battements de mon cœur, et la sensation de ne plus appartenir à la terre, juste parce que le soleil filtrait dans les feuilles au bon moment, au moment où le premier garçon déposait le baiser sur mes lèvres closes de fillette de 12 ans, je veux retrouver l'air brûlant dans mes poumons et le volcan de mes jambes quand je quittais terre pendant ces courses que j'adorais disputer.

Ça se serait jamais vu si j'avais continué à mentir, et toute vérité n'est pourtant pas bonne à dire.


Je sens parfois la nuit la succion des poulpes contre mes jambes tendues.