lundi 25 février 2019

Les amants

T'en trouveras pas deux comme moi, même si tu faisais le tour du monde, t'en trouveras pas deux, ça fait peut-être un peu prétentieux ce que je dis, mais je le pense, enfin, de cet enfin définitif qui affirme que oui, t'en trouveras pas deux comme moi au monde, ça vaut sans doute mieux, t'en trouveras pas deux qui ont réussi ce tour de force, sans forcer je te jure, faire pleurer les amoureux, ouvrir en eux des failles si béantes, par la seule force de mon amour, qu'ils ont préféré refermer le trou et m'enterrer dedans, ils sont plusieurs, mais si on leur posait la question, ils ne diraient pas comme moi, je crois, et pourtant je te mens pas, t'en trouveras pas deux comme moi, qui prennent l'amour comme il vient, et quand il vient, sans poser de questions, sans attendre de réponses, qui laissent l'amoureux du moment être l'homme qu'il est et qui lui laisse entrevoir par mes yeux l'homme qu'il pourrait devenir, un homme bon, généreux un homme digne d'amour, et c'est ça je crois qui est difficile à vivre, ce décalage entre la réalité et ce qu'elle peut advenir, c'est l'Amoureux qui me l'a confirmé, tu sais, m'a-t-il dit, ce qui est étrange avec toi, c'est que tu savais déjà ce que je pouvais être et que je ne le savais pas moi-même, pire, je résistais à devenir ce mec bien que je suis avec toi, parce que tu m'aimes tel quel, et que j'aime ce gars là, il n'y en a pas deux comme toi au monde, voilà, en une petite conversation de petit déjeuner, entre les brosses à dents et les chaussures à lacer, il m'a embrassé la nuque et puis ça, c'est pour ça que j'ai envie de te dire que t'en trouveras pas deux comme moi, t'en trouveras d'autres, des plus jolies, des plus gentilles et plus intelligentes, des plus aventurières,des plus guerrières ou des plus nunuches, des plus sensuelles, mais des comme moi, jamais, non, je suis aussi puissante qu'un nouveau-né et aussi fragile qu'un arbre centenaire, j'ai quelques heures et mille ans contenus dans mon âme, rien ne me fait mourir que la mort et je voulais te le dire parce que personne ne me l'a jamais dit jusqu'à ce baiser sur la nuque de l'Amoureux, et que plus grave moi-même je ne me l'étais jamais dit, même si je le savais, et qu'en réalité même si t'en trouveras jamais deux comme moi, pour toujours je vis en toi et tu vis en moi, qu'on le veuille ou non, qu'on trouve ça chiant ou non, je vis en toi, je t'ai marqué par l'amour que je te porte pour toujours, comme l'amour que je porte à tout, comme un monde en soi, vivant à l'intérieur de mon cœur, à ce bestiaire unique de mes amants, t'en trouveras pas deux comme moi au monde.


Paradoxal mother

La porte s'est refermée sur sa petite queue de cheval blonde et la cage d'escalier qui résonne de leurs voix, de leurs rires étouffés, il ne faut pas déranger les voisins, et le caillou soudain qui tombe sur ma poitrine, le vide attendu et redoutable de leur absence et la douceur du temps qui pour deux semaines va m'appartenir avec son goût de cendre et de miel, et me regarder dans le miroir, je fais souvent ça, une fois qu'ils sont tous partis, pour chercher la femme solitaire que j'étais avant leur irruption dans ma vie, je regarde et je mets de plus en plus de temps à la trouver, même le regard a changé, on en parlait il y a trois jours, après le hammam, où nous n'avons pas trop traîné, l'entrainement n'est plus là, on a eu chaud sa race et on avait les joues rouges et la peau douce, juste comme il faut, juste comme il y a dix ans et qu'on croquait la vie les épaules et les culs à belles dents, avec nos yeux de biches et nos voix de cristal éraillé des cigarettes de fin du soir, on se regardait et on se disait qu'en même pas deux ans, on avait parfois du mal à reconnaître nos propres visages, la forme de nos corps.
Son petit baiser un peu morveux déposé sur ma bouche, sa tête était déjà ailleurs, tournée vers le jardin de ses grand-parents, le soleil qui pointe sur les barres d'immeubles et le parfum de Mamie, et le coup de fouet de sa queue de cheval blonde sur mon cœur, la tête de son frère appuyée sur mon cou, dans la petite étreinte qu'il retient maintenant qu'il grandit, la pudeur s'installe entre lui et moi, mon petit Kong qui n'était pas encore là il y a six ans jour pour jour, ce sera demain et pour la première fois, je n'y serai pas, tu te rends compte, je regarde le miroir et je cherche un sens à ce caillou dans ma poitrine, alors que j'ai attendu cette solitude pendant plusieurs heures, limite à cocher sur le calendrier, et entourer le moment où nous allions nous retrouver enfin seuls avec l'Amoureux, et faire l'amour sans conditions de temps, de sommeil et de bruit, et voilà, le caillou.
Miroir, mon beau miroir dis-moi... Non rien, ne me dis riens, finalement mes yeux peuvent bien voir, et c'est très bien comme ça, ce caillou me va bien,même s'il m'oppresse un peu, il va se dissoudre, plus vite que je crois, si ça se trouve.
L'amour, dans le miroir, change aussi de forme et de nature, il ne bouffe plus les culs et la vie à belles dents, il creuse des sillons et pare mon regard d'ombres pas dégueulasses, ça donne un petit côté mystérieux que j'avais pas avant, un peu comme on repasse aux aspérités sonores du vinyle après le lisse du CD, comme si un petit baiser absent, une queue de cheval et une cage d'escalier qui résonne, donnaient  ce relief qui manquait à mon visage dans le miroir.
Comme un caillou dans ma chaussure.
Qui te rappelle que tu as des pieds en état de marche.