mercredi 20 février 2019

Pudeur

Alors, t'as écrit dernièrement?
J'étais contente de cette question, et en même temps  un peu interdite. 
Oui, non, je sais pas, j'en sais rien du tout, oui, je crois que j'ai écrit mais tu sais depuis le dernier écrit, il s'est passé des choses, alors des grandes et des petites, et puis j'en sais rien, si j'ai envie de parler de ce que j'écris, parce que bon. Mais toi aussi tu le sais. Parce que toi aussi tu écris et que tu restes interdit quand on t'en parle. Et pourtant, putain si tu savais comme j'aime parler de ce qui anime cette écriture, cet élan, cet appétit, comme j'ai l'envie en moi.
Voilà, c'est de l'appétit, une faim d'ogresse et puis une fois la faim satisfaite, je ne sais plus rien.
Mais oui j'ai écrit.
J'aurais aimé écrire aussi et ça c'est très différent.
J'aurais aimé écrire le poids du petit pois dans ma poche tout le week-end. J'aurais aimé écrire la chaleur du soleil sur mon visage et la fraicheur de la terre sous mes pieds. J'aurais aimé écrire la lumière de cette balade, la découverte du lavoir et mon désir d'y rester seule des heures. J'aurais aimé écrire que le Loup me manque, parfois, nos conversations surtout, et que penser à lui continue de me rendre triste. J'aurais aimé écrire la mise en terre du petit poi(d)s, et puis non, pourquoi ça n'a pas été possible et qu'il s'est retrouvé tout flétri dans ma poche, dans ma main qui l'entourait comme une pépite d'or et mon cœur un peu plus lourd. J'aurais aimé écrire sur la douceur de l'air, l'odeur de mousse et le réveil des insectes. J'aurais aimé écrire les mains de ma fille dans le sable et la fin de sieste avec mon fils, pour le réveiller. 
Tu sais (je sais que tu sais) comme il y a des raisons d'écrire et autant de ne pas le faire. Comme il y a des raisons d'en parler et autant de ne pas. Parce que quand on écrit sur soi, avec son bordel, ça remue, ça heurte, ça gêne ou tout autre chose mais ça fait pas rien, ou alors on en parle pas, mais quand j'écris de la mort en mon ventre ou du désir en mon ventre pour d'autres que l'Amoureux, forcément...
Quand j'écris la vérité, celle qui vit au moment ou je l'exprime. 
Oui mon ami, j'ai écrit dernièrement, j'écris tout le temps dans ma tête et dans mon corps, et je n'en parle jamais. 
Jamais pour de vrai.
C'est con la pudeur. Mais je crois que tu comprends ça.
Un jour, on en parlera.