lundi 4 février 2019

Le casino de Constanţa


Il n'y a pas de hasards, il n'y a que des rendez-vous. Paul Eluard

Un de mes amis est parti. 
Plutôt loin. Assez pour que nous ne puissions espérer nous revoir dans les mois à venir, voire années. Voire jamais. Cet ami qui est parti est spécial. Cette amitié est particulière. 
En son absence, je déambule nue-pieds sur le sol inégal de ce qui fut un grand bâtiment prestigieux, un casino abandonné du début du 20e siècle. Ses immenses fenêtres mi Art déco, mi Roccoco donnent sur la mer. Et je n'ai jamais bien compris pourquoi il fallait que les casinos d'Europe donnent sur la mer, peu importe après tout. 
J'ai trouvé, au détour d'internet, les images de ce casino, qui ressemble, quand je pense à l'ami qui est parti, à l'état de mon cœur, un grand bâtiment Art déco déserté sans être vide, où résonnent encore les mille murmures ou éclats de voix de ceux qui s'y trouvèrent. J'étais à la recherche du travail d'un photographe, dont j'ignorais le nom, j'ai un problème avec les noms des photographes, je cherchais donc ce travail sur les lieux abandonnés, dont il restitue les vestiges avec une infinie poésie.
J'ai trouvé ces photographies et j'ai pensé, oui c'est ça que je ressens, en pensant à l'ami qui est parti.

Photographie par Romain Veillon, Abandonned Casino, Ask the Dust
Cette amitié est spéciale parce qu'elle ne repose sur rien et sur tout à la fois. Elle repose sur un éventail d'affinités qui s'étendraient de Toronto à Pékin, elle repose sur une connivence de mots et peut-être aussi de maux, elle repose sur des questions sans réponses et des réponses sans questions, elle repose, aussi, sur le désir que peuvent s'inspirer deux êtres qui avaient, avant de se rencontrer, établi cette connivence intercontinentale, elle repose sur l'absolu respect de la vie de chacun et la liberté de nos pensées respectives, de nos dires et de nos histoires, réelles ou inventées pour l'occasion.
Le casino est désert, tout a été emporté, des meubles, des tables, il ne reste rien, il reste les lustres, d'un lustre certain, bien que très poussiéreux et l'on imagine sans peine le faste de cet endroit et l'incommensurable misère de l'extérieur. Hors les murs, rien ne va de soi, jamais. Des moisissures envahissent les plafonds, étendant leur empire sur les peintures coquille d'oeuf et rose qui devaient si bien s'accorder, je suppose à l’électricité naissante de ce début de siècle, ou étaient-ce encore des éclairages au gaz?  Peu importe. 
L'ami est parti et tant qu'il fait encore jour, j'explore seule l'étendue de mon casino déserté, je grimpe à l'escalier, je cherche les fenêtres et la mer, je laisse jouer mes yeux avec les vitraux de couleurs qui n'ont pas été brisés et je respire l'odeur des couloirs et des gonds de porte.
Un de mes amis est parti. Et je ne saurai raconter cette amitié qu'en prenant appui sur celle qui fut incarnée par Marcello et Sophia dans Une journée particulière. Cette amitié est spéciale parce qu'elle s'enracina dans une journée particulière. De ces journées qui peuvent faire dérailler le cours d'une existence tout en laissant le train suivre sa route, bizarrement, de ces journées d'évasion et de découverte de soi, comme celle d'un trésor caché tout au fond d'une grotte recouverte par la marée, sauf un jour par an. 
This Abandoned Casino Was Once The Most Magnificent ...
Photographie par Romain Veillon, Abandonned Casino, Ask the Dust

Maintenant la marée a repris ces droits sur la caverne au trésor, et le casino désert surplombe la mer et recouvre tous les rochers alentours. 
De toutes façons, on n'emporte jamais les trésors hors de la grotte.








Par hasard, en découvrant ces photographies, j'apprends que mon casino se trouve là où l'ami est parti...

https://romainveillon.com/portfolio/constanta/