dimanche 6 janvier 2019

Après la nuit, avant le jour, dialogue in

Une larme coulait sur sa joue un peu rougie par l'aveu à demi-mot qu'elle nous fit, ça a explosé dans ma tête, cette sororité inversée.
Elle se fait jouir toute seule, en convoquant des fantasmes orgiaques.
Une larme coulait dans ma matrice, à l'entendre, ce vide en elle de ne vivre sa jouissance qu'ainsi, depuis l'enfance, elle se masturbait en classe avec ses livres d'école, cachée derrière sa table, jusqu'à ce que qu'on lui dise que non, il valait mieux pas.
Elle a de beaux yeux bleus doux cette sœur inconnue, et cette autre avec sa voix de velours à gros grain, et celle-ci cheveux coupés et regard d'ombre, et une autre encore, aux gestes timides et au courage d'airain.
Elle a pleuré de ne jouir que seule.
Dans le silence de la grande salle, quelle vie se vivait au fond de chacune d'elles, guidées pas la voix de Sophie, comment découvraient-elles leurs corps nus devant le miroir, comment comment se faisaient-elles l'amour en pensée, au rythme lent et profond de nos respirations mélangées, comment comment?
En retenant votre inspir, contractez votre périnée, ressentez.
Une fleur qui s'ouvre, un pépin de raisin qui éclate sous la pression d'une dent, la tête de l'escargot hors de la coquille, le jeu de l'évanouissement, une main en coupe sous ma chatte qui s'y appuie.
Je me suis sentie bander.
Sur la crête du sommeil guidé, de cette sorte d'hypnose dans laquelle le corps s'extasie d'exister, une larme, celle de ne jouir qu'accompagnée.
En soufflant, émettez un son. 
Quelle sororité dans cet air expulsé de nos bouches, dans ces sons, dans ces murmures de femmes, comme si nos âmes s'échappaient par nos bouches, petites lucioles ardentes, pleines de tout ce que nous sommes- inspire- et de tout ce que nous ne sommes pas -expire.
Je n'ai pas reconnu ma propre voix dans l'air qui a chuinté  de mon corps, 
Un murmure d'amour grave et sombre, je bandais toujours.
J'ai contemplé mon corps nu dans le miroir, longtemps puis j'ai revêtu la petite robe noire des vacances, les fines bretelles et les traces de sel sur les seins et les hanches. Rien d'autre.
Nous avons rejoint la grande salle, je suis redescendue de cette crête de sommeil. Nous avons ouvert nos yeux et j'ai découvert mes sœurs au sortir de leur érotisme, au réveil, joues rouges et regards évanouis, pensées en retour vers la grande salle, un troupeau de pensées à rassembler en vitesse avant de redescendre dans la plaine, parmi les vivants.
Joli, valeureux, naturel, ceci est mon corps.
J'ai regardé la joue rougie de ma sœur qui ne jouit que seule. 
Ma sœur inversée, moi qui ne jouit qu'accompagnée.
En cercle, en-fin, nous avons partagé une dernière humanité, avant de tremper nos lèvres dans ce vin bienvenu pour le retour au monde, les fantasmes de nous autres femmes, de ces histoires qui nous font bander et jouir de nous-mêmes. Pudeur et sourires, yeux baissés et voix de même. Proches et lointaines.
Je veux faire l'amour dans les champs
Dans les clairières, dans les taxis
Je veux faire l'amour partout
Même sur les toits de Paris
*
 
En être un.
Mon fantasme, le voilà.

*Fauve, Les hautes lumières