mardi 31 décembre 2019

Bestiaire, Dialogue In

On a le bestiaire qu'on peut. 

J'embrasse tendrement tous les 
Oiseaux sur le bec
J'enroule 
Les poulpes 
Autour de mes jambes 
J'encercle les flancs
Des chevaux blancs
Je couve des yeux 
Les poules nombreuses. Précieuses. 

On a des années animales
Végétales 
Minerales
Ça dépend du temps qu'il fait. 

J'enfouis mon museau dans l'échine odorante des loups des forêts, je révère leur sauvagerie écumante. 

N'étaient les jours trop courts, on s'ennivrerait bien ensemble.

Les nuits sont assez longues pour s'ennivrer De chaleur
De vin
De sourires 
D'odeurs de feu et de paille
D'amour 
D'yeux pétillants au bord du bidon du feu 

Une drôle de race, moitié plumes moitié poils, en rond dansant dans la nuit qui gèle les vitres des voitures. 

J'enverrai des baisers brûlants de feu à travers la nuit 
Assez longue pour atteindre 
Les becs des oiseaux
L'échine des loups

Demain. 
On aura le bestiaire qu'on veut. 

Coquille

C'est très fragile un œuf, et tellement plein à la fois.

On ne sait jamais ce qu'il peut advenir d'un œuf, omelette, poussin, pourriture, dragon, cocotte, serpent... 

Il peut être énorme et dur, ou tout mou et translucide. 

Un œuf contient des promesses et peut se briser ou se déchirer, poissant à jamais la main qui en a répandu le contenu. 
Un œuf est porteur de vie, qu'on le mange pour rassasier sa faim, ou qu'on le voie éclore. 

Un œuf est la peau durcie du matin calme et des sons purs de l'entrechoc, sa rondeur tourne autour du soleil entre les doigts de l'homme, au bord des frontières du nid de branches ou sous une mince couche de sable. 

C'est très fragile un monde à venir.
Et ça tient dans un œuf. 

vendredi 20 décembre 2019

Hors de mon corps

Je ne le fais pas exprès, parfois je n'ai envie de rien faire. 

C'est quand je sors de mon corps, comme on quitte une maison et il ne reste plus qu'une enveloppe inutile que je reconnais à peine. 

Ni des mains ni des yeux, rien ne me touche plus en moi-même que le regard que tu y plonges. 
Finalement, ce n'est pas toi qui voles. C'est moi. 

Le temps passe. Je m'évapore sur le bateau, dans le camion, le temps n'a plus de sens, au-dessus des immeubles, au bord de l'eau.

Je ne fais pas exprès de ne pas être là. 

Je ne m'appartiens plus parfois je crève de l'envie de sauter de l'arbre, de larguer les amarres, comme le vent m'appelle aujourd'hui...

Je ne fais pas exprès de ne pas tomber dans le vide. 

Il n'y a que les corps incarnés pour me tenir au sol. 
Deux petits corps. Et un grand. 

Ailleurs, les souvenirs d'autres. Plus loin. Plus en amont de mon fleuve. 
Si je m'envole, tu comprends, tout cela se terminera. Je ne suis pas prête. 
Trop petits. Trop doux. Trop tout.

On a combien de vies qui s'offrent à nous au moment de la naissance ? 
Existe-t-elle cette vie dans laquelle on peut devenir un être complet, un animal total ? 

Troque cage contre nid à flanc d'if.

Je secoue ma tête et te voilà, avec la tienne et tout ton corps du dessous pour lever les yeux et suivre les planeurs dans l'azur. 

Je n'ai pas fait exprès de trouver un sens impossible à ma vie. 

Et pourtant je l'aime jusqu'à la dévoration, je la chérirai jusqu'à mon dernier souffle avec toutes les larmes qu'elle me prend et tous les sourires qu'elle m'offre.

Je ne sais pas où tu vas mais sache que j'ai envie d'y aller avec toi, et que dans ces moments là, je quitte mon corps et je pars voler toutes les vies qui s'étaient présentées à moi.

Je navigue autour du monde, je renfile une chemise bleue sur une montagne feu, je marche dans une nuit chaude en ne suivant que les virages, je chante dans une cafétéria, je mets au monde mes deux petits corps, j'enterre un petit poi(d) s, je lis Harrison pour la 333e fois en regardant le vent dans les arbres. 

Je ne fais pas exprès de sentir toutes ces vies qui volent en moi. 

Je détache mes cheveux et j'abandonne mon présent.

Americans, 1958
©Robert Franck


jeudi 19 décembre 2019

Silence intérieur

On en a encore bien des choses à arracher mon ami, mon frère, mon amour, mon camarade, si on veut réussir à vivre beau. 

Je n'écris pas vivre bien t'as remarqué ? 
J'ai fait exprès, parce que j'ai envie de vivre beau. Dans la beauté de ce qui m'entoure, les arbres, les chants d'oiseaux. 

J'ai attrapé hier cet extraordinaire, un chant d'oiseau justement, à l'heure où ils commencent à se taire, à l'heure où les mères rentrent, la main de leur petite calée, petite pelote dans la leur. 

L'air de cristal, suspendu dans le silence. 

Et il a empli la rue, s'en fichant complètement, il a envahi la montée de son petit chant.

J'ai l'impression d'avoir été seule à l'entendre, ou du moins seule à l'écouter. 
C'est ça qui est beau, mon ami, mon frère , mon amour, mon camarade, une seconde de silence intérieur transpercée par un petit chant d'oiseau au crépuscule.

On a encore bien des choses à arracher pour conserver cette beauté du silence intérieur et la possibilité d'un chant d'oiseau.

The sound of silence
©Marion Moire 


mercredi 18 décembre 2019

Le sommeil du coquillage

Le sommeil des enfants est fait de la nacre des coquillages ramassés en bord de mer. 

Les yeux jamais totalement fermés, ils voient plus loin, plus profond, sans s'en souvenir jamais.
Mais demande-t-on au coquillage ce qu'il a vu au fond de la mer, avant qu'il ne se retrouve sur une plage, puis dans la poche de l'enfant qui dort ? 

Le sommeil des enfants ne connaît rien de nos insomnies d'adultes, de nos soucis, de nos doutes, de nos désirs et de nos amertumes.
Il reste, implacablement, doux et froid comme la nacre des coquillages.
Il chatoie derrière leurs yeux mi-clos, comme les trésors qui brillent sous la surface de la mer. 

Et je veille sur le sommeil de mon enfant, ma petite coquillage, endormie en boule sur le fauteuil. J'ai à peine eu le temps d'ôter mes chaussures. 

Moi aussi ma petite coquillage, je dors les yeux ouverts sur ton sommeil, c'est une chose que vous avez prise de moi, ces yeux mi-clos sur la nuit et le repos.
Sans doute, il y a tant à voir au cœur du sommeil. Il y a une eau sans profondeur atteignable, sans laquelle nous ne saurions vivre, sans doute.

Dans mes abysses, ma petite coquillage, je sommeille éveillée et quelle belle promenade à fleur de sable, à peau de souffle. 
On ne dirait pas, à voir tes yeux mi-clos, mais je dors avec toi ma petite coquillage, et les grains de sable sous mes yeux proviennent du creux de mon cœur. 
Ils ont consolidé mes os et se sont solidifiés. Ils ont tournoyé à une vertigineuse vitesse pour me donner sang et langue, avant de sedimenter, cheveux et tête de bois. 

Et nous voilà mes amours, avec nos yeux pas tout à fait fermés, nos rêves éveillés et notre sommeil de nacre.

Sommeil de nacre
©Marion Moire





mardi 17 décembre 2019

À ce soir ma puce

J'en ai connu un de CRS triste.

C'était en 2003 et c'était le père d'une camarade de fac. 

Nous manifestions contre le CPE et nous l'avions retrouvé sur le cortège. Ma copine avait promis de venir le voir, et l'embrasser. 
Il faisait son travail, et il a discrètement embrassé sa fille, avec deux trois larmes dans sa voix, un truc imperceptible dans son "À ce soir ma puce", avant de reculer vers ses collègues en nous disant de faire attention. 

2019. Elle a raison ma copine, ça faisait un joli sujet de texte, le CRS triste. 

Parce que j'en ai connu un et que c'était tellement triste aujourd'hui, ces keufs perchés sur la Bastille, j'avais encore jamais vu ça. 

C'est plus tard, plus loin, que j'ai repensé à ce père de ma copine de 2003. À sa tristesse de père, devant ce travail qui le mettait face à la révolte de son enfant. 

Boulevard Beaumarchais. On a marché en se tenant par le bras, quand on longeait les cordons de ces keufs passés du côté obscur. 
Ça n'a pas toujours été comme ça. Si ? 

Et puis heureusement dans notre marche, au-delà des keufs qui font peur tant leur regard est vide de vie, au-dessus des fumées qu'on avait évité, on a échangé nos souvenirs, le type d'homme qui nous plaît, elle a les goûts affirmés, moi un peu moins, c'est tout ce que ça veut tant que "ça pue le mec doux", tant que je peux jouir de la manière dont leurs corps occupent l'espace, une gare, une place, une rue, une question d'allure, de démarche j'en sais rien... 

On a parlé des amours passées, présentes et à venir. 

On a parlé des échanges de baisers sous les slogans et la Justice éborgnée, magnifique marionnette portée par le Théâtre du Soleil. 
On a eu l'amour partagé par nos mots sous les yeux morts des keufs et au milieu des cris de révolution. 

2003. À la manif suivante, c'était un dimanche, le père de ma copine, de repos, avait défilé avec sa fille.

Paris, 17 décembre 2019
©Marion Moire 




dimanche 15 décembre 2019

Vent d'écume

Le vent s'est mis à rugir, les branches s'affolent, comme de toutes jeunes filles ou comme de très craintives créatures, c'est le ballet des feuilles, des sacs en plastique.

Il y a un baquet d'écume, collé à mes basques, collé à mes cheveux, nuque raide et mains froides. 

Elle aurait donné quoi notre histoire d'amour ? Elle aurait tenu au-delà du premier rugissement des vents, au-delà des nappes d'écume qui recouvrent les bancs sur une plage de Normandie ?
Elles auraient donné quoi nos nuits et nos journées entre ma terre et ta mer, elles auraient tenu le coup ?

Le vent d'un coup est tombé, les branches cassées jonchent le sol, j'ai vu une paire de baskets dans un arbre et le vent n'y était pour rien.

Elle aurait donné quoi notre histoire d'amour ?
Elle aurait donné son avis, sûrement, sur l'amour, justement, sur ses intimités avec la révolution, elle aurait franchi avec fracas, on sait pas, les quarantièmes rugissants, peut-être pas, elle ne nous aurait pas survécu, elle aurait donné ça.
Elle aurait donné les mots qu'elle nous aurait pris, elle aurait nourri et affamé, elle aurait donné ce que nous n'aurions pu nous offrir. Elle aurait venté entre nos têtes, nous laissant nous accrocher aux branches.

Il y a un banc.
Quelque part en Normandie.

J'ai rêvé m'y asseoir, y laisser l'empreinte de mon cul figée dans l'écume déposée par le rugissement du vent.
Il donne quoi l'amour à nos histoires ?

Houlgate, décembre 2019
©Ba'di Normandie, retouche Marion Moire





mercredi 11 décembre 2019

Re-trancher, Dialogue in

Qu'est-il arrivé mon cœur?
Un coup qui pousse vers les retranchements. 
Retrancher c'est soustraire, c'est
Trancher deux fois, ou un peu plus d'une, 
Soustraire c'est...
Fais chier
Qu'est-il arrivé mon cœur?
Une onde ouverte
Une plaie béante
Un truc qui suinte
Sans tison pour cautériser
Un truc dément
Fallait trancher
Fais chier
J'aimais bien comme tu bougeais
Un truc bandant
Qu'est-il arrivé mon cœur?
Un truc d'animal
Un deux trois
Un peu moins
Non
Plus loin
Qu'est-il arrivé mon cœur?
Jamais aimé les soustractions
Il n'existe rien en maths pour dire qu'on bouge plus
Ni en avant
Ni en arrière
Ni n'ajoute
Ni ne retranche
Reste là, oui là
Je fourbis mes bras
Fais chier
Qu'est-il arrivé mon cœur?
My arms
J'aimais bien comme tu les prenais
Ce geste additionné
A tous les autres
Un truc pour moi
Une attraction
Fallait soustraire
S'y ? Si!
Fais chier
Stop!
Attends que je me
Re-tranche
J'sais pas où
Bouge plus

Albino Sword Swallower at a Carnival, 1970
©Diane Arbus 








mardi 10 décembre 2019

Vintage

Je dois les aimer un peu élimés, un peu usés vers l'extérieur des semelles. 

Je dois les aimer la démarche souple et le corps dense. 

Je dois les aimer avec leurs airs d'envergure en retraite, tu peux pas savoir comme je les aime un peu râpés, un peu râpeux, un peu détachés. Moins de prise sur la vie et des preuves à donner désormais accessoires.

Je dois les aimer libres de corps et d'esprit, tu peux pas savoir comme je les aime affranchis. 

Je dois les aimer au fond des bacs de fringues oubliées, je dois aimer leur odeur de cuir et de laine, fuck le neuf, je dois aimer leur texture compacte et douce. 

Je dois les aimer la démarche dense et le corps moins souple. 

Je dois les aimer un peu abîmés, un peu esseulés, un peu tannés, un peu recollés sur les bords, tu peux pas savoir comme je les aime tels qu'ils sont. 

Un peu désabusés, parfois émerveillés. 

J'suis une meuf vintage.

Jeff Bridges 2009, ©Greg Gorman



lundi 9 décembre 2019

oiseau d'enfer, oiseau de paradis

Il y avait l'oiseau d'enfer et l'oiseau de paradis au faîte du grand chêne, une mélodie difficile à traduire quand on ne parle que le langage grossier des deux-jambes, une alliance douloureuse de trilles, de virago guttural, de coups d'ailes en foudre, l'oiseau de paradis, et de longs trémolos et d'à-pics vertigineux et sifflants, on comprenait rien, l'oiseau d'enfer.

Ils sont les gardiens, les veilleurs. 

Sur la poudreuse de lune dans le noir du soir, ils glissent des mots d'oiseaux au fond des rétines, les font ruisseler d'enfer, de paradis, au choix, même quand tu choisis pas. 

Ils chantent leurs chants d'amours, leurs chants de morts, leurs chants de naissances , j'espère qu'ils en chanteront une ce soir, une spéciale, puis deux puis trois, parce que j'aimerais célébrer ces trois choses ce soir, ces trois chaos intimes que mes doigts ont tapé tout seuls, sans que je m'en rende compte, c'est toi l'oiseau de paradis?
Chante un chant d'amour et envoie-le loin dans les chevelures de sorcières des chênes...
Chante un chant de mort et transperce la terre jusqu'aux racines de l'arbre torsadé, dis à ce tout petit amour que sa maman pense souvent...
Chante un chant de naissance et siffle sur le ventre de ma très chère amie, c'est l'heure...

Sur la plus haute branche, j'attends l'oiseau et je polis mes petits cailloux, qu'ils soient doux dans ma poche, qu'ils soient doux dans ma bouche, suce mes plumes oiseau d'enfer, ça va devenir un roman cette histoire, un bijou sauvage, un caillou poli dans la boîte à secrets des enfants, où voisinent les dents de lait des petits avec tous les trésors glanés ça et là, cette vie glorieuse, te voilà oiseau de paradis.

Il y avait un rouge-gorge assommé dans une cuisine. 
Il n'a rien pesé dans ma main, au moment où il a choisi de s'envoler.

L'ordre des oiseaux, Georges Braque (1882-1963)

mercredi 4 décembre 2019

En absurdie

Je t'ai dit que tu me manquais, et que c'était aussi absurde qu'une tâche de sang sur une robe blanche, ou une chemise. Je crois pas te l'avoir dit.
Absurdie quotidienne.
Je t'ai dit que je me touche plus depuis que je ne te touche plus, et que c'est aussi incongru qu'une banane dans une baignoire. Je suis sûre de ne pas.
Absurdie des jours.

Je t'ai dit qu'on vivait des temps absurdes, en des latitudes absurdes, avec des obligations absurdes et des heures absurdes. Je pense pas te l'avoir dit.

Comme je crois pas non plus t'avoir dit que je me manquais tout en étant bien, que j'avais parlé avec ma sœur pendant deux heures en essayant de lui faire entendre que non elle n'était pas folle, mais peut-être plutôt absurde et qu'il n'y avait aucun mal à ça, je te jure, ça n'a rien de fou d'être absurde, c'est peut-être le seul moyen que t'as trouvé pour être toi sans te foutre en l'air, mais un jour crois-moi, tes pieds toucheront terre, j'espère et s'y enfonceront pour que tu puisses prendre racine, je crois que je vais boire un petite verre.

Je t'ai dit que j'ai pas bu de vin... ah si tiens. Voilà que ma mémoire se barre en absurdie. 
C'est malin.
Je t'ai dit que je rêvais beaucoup de plein de trucs absurdes, de cheveux qui poussent, de carreaux lavés, de serpents.
Absurdie des nuits.
Je t'ai dit que je ne pensais pas à toi tous les jours et que je considérais ça comme une petite victoire, une pincée de sel pour absorber la tâche de sang sur ma chemise.

Comme je crois pas non plus t'avoir dit que je considérais que cette tâche, c'était en réalité mon propre sang qui en était la cause.
Absurdie mensuelle.
Fais pas attention.
Si. Fais attention.

Je t'ai pas dit que j'attendais la fin de journée pour souffler, pas tous les jours, je peux pas, mais quand je peux, j'aime bien, j'aime bien ce calme absurde, je suis sûre que ma sœur n'est pas folle, mais juste malheureuse jusqu'à l'absurde, je suis sûre que tu es heureux quelque part, pas complètement mais un tiens vaut mieux que deux tu l'auras,sans doute sans doute, je suis sûre que je suis à ma place, même si là, je me sens aussi absurde qu'une banane dans une baignoire, je suis sûre qu'il n'y a rien qu'un peu de sang sur ma chemise blanche.

La Reine Margot 1994

dimanche 1 décembre 2019

Zina

Tu viens, on va manger des pois chiches, on va manger pour pas cher et ce sera bon quand même, on va dégouliner de sauce tomate sur nos mentons, on va se brûler la langue, on va sourire dans la cuisine, le nez suspendu au-dessus de la casserole pour guetter le moment où il faudra couper le feu.

Tu viens, on va se réveiller de cette sieste d'hiver, celle qui dure aussi longtemps que celle des gosses, on va trouver le moyen d'émerger de ce rêve étrange et lourd, on court sur un tarmac vide, mais l'avion est déjà parti, on va se réveiller le corps englué, comment se sortir de là, on va cuisiner, voilà, c'est dérisoire, c'est tout ce que ça veut, mais on va dire qu'éplucher les oignons ça va donner une explication rationnelle à un état qui ne l'est pas trop.

On va passer les larmes d'oignons au microscope aussi. 

Tu viens, on va écouter "Zina" et on va penser à tout ce qu'il y a de beau dans ce merdier. On va tenter d'oublier qu'Amazon de sa race vend des boules de Noël avec des photos d'Auschwitz, on va soulever les murs suintant de larmes des CRA d'où on exfiltre des jeunes tout jeunes en pleine nuit, on va souffler sur les mains bleues de ces petits qui sont dehors faute de dedans, on va écouter "Zina" en humant l'odeur des pois chiches, on en mettra une grosse gamelle de côté pour emmener sous le pont de l'Echangeur, on va écouter "Zina" sur le chemin. 

On va tenter de s'écouter battre le cœur et de se caler dessus. 

On cuisinera encore, pour pleurer dans les épluchures d'oignons, pour transformer nos chagrins intimes en plats de pois chiches à la tomate, on va tâcher de se rappeler ce que "Zina" veut dire, et d'ainsi nommer la vie. 

Larmes d'oignons
In Topographie des larmes
©Rose-Lynn Fischer