vendredi 29 novembre 2019

Faire silence, Dialogue In

C'est curieux ce besoin
Faire silence
Et puis non
On est trop
Toi et moi
Et toi et moi
On est trop
À se parler
Dans ta tête
Ou bien la mienne 
Trop de trucs
Pas assez d'essence
Dans le moteur
Du monde qui tourne
À l'envers
Les yeux habités des bébés 
Parfois je les entends
Faire silence 
Qu'est-ce qu'il y a de mal à ça ?
Je veux je veux je veux
Retrouver le temps d'avant
Le langage
Le temps organique
Des langues muettes 
Des gestes vivants
Des chats sauvages
Et des grillons comme seule musique
Faire silence 
Paisible adresse
Lancée aux éclats de lune
Au fond d'un verre d'eau

Abandonned buildings
©Christian Richter





mercredi 27 novembre 2019

On reste là

Voilà. On reste là.

Ils l'ont dit ceux qui ne parlent pas le même langage. Ils l'ont dit avec leurs mots. Avec leurs codes. Il a fallu qu'on traduise et qu'on reformule. Qu'on passe outre leurs 5 millions de pertes. 

T'en verras rien Pasqualino. 

Mais voilà. On reste là. 

T'en verras rien parce que ce soir j'ai appris que tu étais mort. 
Ceux qui ne parlent pas le même langage n'ont sans doute jamais trouvé un Pasqualino mort au matin et c'est ce qui nous différencie à jamais et pour toujours. 

Notre monde à nous nous voit nous affliger de la mort d'un chevreau qui n'aurait pas grandi plus mais qu'on aurait voulu voir rester là. Avec nous. Voilà.

Parce que ce soir, on a traduit qu'on restait là et que ça leur coûte 5 millions d'euros, deux bâtiments de 7 étages et... 

... Et que ça nous promet un fragment de temps supplémentaire pour un bout de terre où d'autres chevreaux viendront peut-être faire la joie des gamins du quartier, comme tu as fait leur joie, Pasqualino.

Voilà. On reste là. 
On est contents. Mais avec un peu les boules aussi puisque tu n'y es plus.
Qu'est-ce qu'ils y entendent à notre langage de rien, à nos gorges serrées, à tout ce qu'on braille par fierté, à tout ce qu'on tait par pudeur ? 
Rien du tout.

On reste là. Voilà.

Don Pasqualino, juin 2018
©Sylvie Biscioni 

lundi 25 novembre 2019

Quand à la fin tu meurs

Je la connais moi cette sensation où tu te dis que tu vas mourir.

J'ai failli manquer d'air, c'est comme si mes poumons se remplissaient d'un voile noir et mon cœur,  Ô mon cœur, que je savais même plus comment il battait, s'il cognait fort où s'il allait s'arrêter dès que mon souffle se serait interrompu.

Depuis, j'ai du mal à remplir ma cage, l'air se fait rare, et bon. 
J'ai eu peur, alors je fume. Je tapisse d'un voile gris. Pas pire.

J'ai failli manquer d'air et je me suis endormie, ou presque sous les mains de C., elle est sacrément forte, j'ai eu mal et peur, j'ai rejailli six mois en arrière , j'ai pensé, on s'en fout, Tenon c'est à deux pas, si jamais ça déconne on est pas loin.

On meurt combien de fois par vie?

Depuis, j'ai des frissons dans tout le corps et j'ai envie de coller des têtes à droite à gauche, j'ai envie de sortir ce voile noir de mes poumons, je crois pas que je réussirai un jour à respirer comme quand j'étais gamine.

Il paraît qu'en médecine chinoise, les poumons sont le siège de la tristesse.

Voilà.

Depuis, j'ai les yeux qui piquent et la gorge nouée. Et je fume.

C'est la tristesse ou la fumée qui aura ma peau?

J'ai failli sentir mon cœur tomber dans mes poumons et se noyer dans son propre battement, j'ai eu peur, mais j'ai bien retenu ça, la tristesse empêche de respirer.

Depuis, je cherche à comprendre pourquoi je suis triste. Il y a plein de raisons et il n'y en a aucune. Alors je fume. 

La fumée me le dira, tu crois?

Le problème c'est que je la connais la sensation où tu te dis que tu vas mourir. 
Le problème c'est que ce que je voudrais, je ne sais pas le demander.


Le problème c'est quand à la fin tu meurs.

Quisas-Quisas, 2009



samedi 23 novembre 2019

Nous toutes

On est pas toujours d'accord et ce serait bien de foutre une bonne fois pour toutes la notion de définition au fond des chiottes.

Au moins pour ça.

Parce que je me dis coquette
Cocotte
Pelote
Jolie
Souris
Amène
Sensible
Furtive
Futile
Sensasse
Pétasse
Avachie
Étourdie
Dégourdie
Alanguie
Éternelle
Mortelle
Sage
Volage

Je me dis Femme.

Et la liste est longue, tu verras tous les feux s'éteindre avant qu'on ait terminé.

Je nous dis
Tout feu
Tout femmes* 

Nan Goldin, Variety série 83

*merci Kamel pour cette jolie formule 



vendredi 22 novembre 2019

Banlieue bleue mon amour

Tu l'as pas vue ma dalle, ni le hall du centre social.

Tu l'as pas vue ma banlieue bleue qui se fissure sous les coups de boutoir, sous le viol des bulldozers.

Tu l'as pas vue ma piscine des années 70, où on tire les gamins au sort faute de place pour les cours du soir.

Tu l'as pas vue ma banlieue bleue quand le soleil s'éteind et que le feu pare les fenêtres de la tour de la rue Lénine, quand les gosses rentrent de l'école.

Tu les as pas vu les murs du centre social, ni les rats, ni les trous sur la chaussée, ni les fringues au pied des bornes relais.

Tu l'as pas vue ma banlieue bleue, si tu tardes trop, tu la verras jamais, vouée qu'elle est à se soumettre aux coups de boutoir des bulldozers, dominée par la rapacité  de ceux qui ne sont pas assez riches pour le paraître mais le sont assez pour les brindilles qu'on aurait pu maintenir en vie.

Tu l'as pas vu mon quartier, dont le mortier est fait de chair humaine, agglomérée par les patois différents, par la farine dont on fait les pains de semoule, par les sacs plastiques qu'on suspend à la grille de la bergerie, du pain pour les poules, y'en a toujours trop.

Tu l'as pas vu mon parc, il est tellement beau sous mes fenêtres, peu importe la saison. Même sous la pluie, même sous la nuit.

Tu l'as pas vue ma banlieue bleue, on dit bleu parce que c'est joli et pour la rime, mais elle fut longtemps rouge, et moi je la vois moirée. Elle n'a pas de couleur définie, puisqu'elle est la couleur. Elle est écarlate, or et brume, elle est poudrée à l'aube et il n'y a que les mauvaises langues pour dire que c'est à cause des particules fines.
Elle étincelle et pourtant elle est sacrément zonarde par endroits, même moi elle me rassure pas.

Tu l'as pas vue ma fierté d'en faire partie, de me couler doucement dans son béton, d'y introduire peu à peu l'image un peu déglingue de mon camion. Tu peux entrer tant que tu vois la porte ouverte.

Tu l'as pas vu le ventre du camion, il est étriqué autant qu'il est vaste de possibles, il est coloré, il a de l'histoire et de la géographie.

Tu n'as pas vu ma banlieue, ma dalle, mon quartier, mon parc bleu, ma bergerie, mes voisins, les gamins de la piscine, les anciens et leur patois, les jeunes qui survivent.
Je laisse le camion ouvert.

Tu viens quand ?

Blue Moon, 2019
©Marion Moire 


Pince-moi

Pince-moi, je crois que j'ai rêvé un peu trop fort, un peu trop dur.

Pince-moi, je crois que ça me fait du bien finalement, même si j'ai les lèvres au bord du cœur, je savais bien, je savais bien, il y a des choses que la tête sait, cette garce, mais qu'elle se garde bien de dire.
C'est bien de ne pas tout savoir. 

Pince-moi. 
Non pas là. Parce que là ça m'excite et tu vois c'est plus l'heure, il faut que je rentre chez moi, tu sais, parce que c'est chez moi justement et que j'ai pas d'autre endroit pour mon corps.

Pince-moi, je crois que j'ai failli déposer mon âme au creux des fumées d'un feu de joie, et je garde les braises en lisière de mon cœur, pour avoir de la lumière quand je voudrais me balader en dehors de mon corps, quand je voudrais fermer la porte de chez moi.

Pince-moi. Oui là.
Écrase ma salope de peur de l'abandon entre tes doigts. Dissous mon orgueil entre tes doigts. 
Je sais que c'était pas moi. 
Mais tu vois, il y a des choses qu'on sait et qu'on emmerde royalement, à cause d'un arbre à kakis, d'une flaque de soleil après la pluie, à cause de l'envie de se déguiser, de changer sa peau et de se vouloir au cœur de tes pensées.

C'est un joli nom que le mien et joli aussi celui que je me suis choisi pour ici. 
Mais je comprends qu'elle est double et cette double me pince ce soir. 
Elle en a gros, elle va se saouler la gueule elle m'a pas dit avec quoi, elle va rêver un peu trop fort, un peu trop dur.

Va falloir que je la réveille demain. 
Je crois pas que j'aurais la moelle de la pincer...

Sans titre, 2019
©Marion Moire 


mercredi 20 novembre 2019

En tigre de faïence

On sait pas ce qu'on aurait cherché aussi profondément dans la faïence de la salle de bains.
Dans les grains de la céramique industrielle, et jusqu'où peuvent se cacher les étoiles qui doivent filer normalement ce soir. 
D'ailleurs on sait pas, on sait pas pourquoi des chattes tuent des rouge-gorges et les planquent au milieu des mulots. 
Aussi profondément caché dans la faïence d'une salle de bains, qui reflèterait en flou les troubles profonds qui vont toujours avec une vie qui bascule. 
On ne sait pas comment le corps se fait tigre*, avec le temps sans doute, et se jette en basculant dans l'espace, ouvrant la gueule aux étoiles qui ce soir devront lui filer dans la fourrure.
Jamais aimé Bataille, mais pourtant, ce qu'il écrit est parfois d'une beauté transperçante et me laisse incrédule, comme au bord d'un vertige.
Peut-être que je retrouverai un peu de cette beauté au fond d'un carreau de faïence, on sait pas.
Peut-être que je mangerai ses mots, peut-être que j'ai déjà perdu la mémoire de la flèche*.
On sait pas, le tigre croisera dans l'espace une flèche dissoute, je crois que j'ai laissé ton corps quelque part dans le temps, je crois que l'acte sexuel qui nous est épicène est dissous dans le temps, je crois que c'est désormais - merci Bataille- dans la pluie d'étoiles qu'il pourra demeurer, il se love patiemment, comme le tigre du poème, à l'abri dans la faïence de la salle de bains.
Les chattes sont-elles des tigres miniatures?
On sait pas ce qu'on écrit à la troisième personne, pour te dire -mais au fait, qui est ce "tu"- que je crois à mon corps comme à celui d'un tigre dans l'espace, à cause de l'acte sexuel dans le temps épicène. 
Que je crois que les chattes ne sont pas des tueuses d'oiseaux, pas que. 
Que je crois qu'on est tout près de l'endroit poétique où le verbe pourra -merci Bataille- atteindre le moment où la flèche se perd, se dissout dans l'air de la nuit: jusqu'à la mémoire de la flèche est perdue, ne reste alors que le tigre, l'espace qu'il occupe. 
Dans les grains de la céramique industrielle, et jusqu'où peuvent se cacher les étoiles qui doivent filer normalement ce soir. 


Sans titre
©Marion Moire 2019 




* George Bataille

"L'acte sexuel est dans le temps ce que le tigre est dans l'espace", 
La part maudite 

" La poésie est une flèche tirée: si j'ai bien visé, ce qui compte -que je veux- n'est ni la flèche, ni le but mais le moment où la flèche se perd, se dissout dans l'air de la nuit: jusqu'à la mémoire de la flèche est perdue.",
Le coupable

mardi 19 novembre 2019

À paillettes

Tais-toi encore un peu mon amour, que je prenne une grande respiration.

Un oiseau s'ébroue sur une branche. C'est moi.

Je crois que je vais allumer les lumières et me barbouiller la figure de paillettes. Entrer en piste. 

Tu sens le poum-poum-poum-poum de mon sang, parfois c'est pas en rythme mais ça sonne du tonnerre, ça danse, ça pulse, ça vit, ça monte, je te répète, une poignée de paillettes sur le torse et ça flow comme il faut, i'm through with you, mais c'est pas sûr je crois, c'est pas que...

Y a comme un truc qui s'accroche et qui tangue, qui balance comme sur un trapèze, j'ai mon sang qui voltige en saccades et ça me gicle aux parois de l'âme, ça me repeint tout en rouge et en paillettes, ça dilate et ça monte. 

Y a que la musique et le sexe pour expliquer ce mouvement de bouilloire et de redescente souple de féline. 
Parce que s'il existe des mots pour cette chose qui me transe-porte, je ne les connais pas. Tu m'aideras ? 

Attends attends, ça remonte alors tais-toi encore mon amour, je crois que je vais aller au bout du cahier sur une course d'unijambiste, poum-poum-poum-poum des battements de cils et mes dents sorties, y a des musiques comme ça qui te font sortir les crocs au bon moment et t'ébrouer les ailes, secouer la tête et te lover comme un serpent. 

Le cul barbouillé de paillettes, debout sur une balançoire de sons et de vibes cuivrées, la musique, comme le sexe, annule la masse des corps et y a rien qui résiste à cette puissance de feu, à cette énergie brute qui me pénètre les tympans comme un amant impétueux, y a rien qui peut raconter ça... 

Laisse moi prendre cette respiration et lâcher les chiens, mon amour, pour le temps qui me reste, laisse moi voler le temps d'une course vers la dernière page du cahier, écumer de tout mon corps pendant que je pourchasse cette sensation indicible, cette magie qui transpire par-dessous ma peau, I think i'm gonna... 

Tais-toi mon amour et explique moi la musique  avec tes yeux, ton dos, le vibrant de ton souffle et le cuivre de ta peau, à n'être plus qu'une bête sauvage, la musique, comme le sexe, qui me délivre de la domestication, j'envoie valser poum-poum-poum-poum toutes les pesanteurs et redescends souple parmi les vivants. 
Y en a qui ont réussi à expliquer tout ça.

All that jazz, Bob Fosse, 1979 


lundi 18 novembre 2019

Coupe, vas-y. Saison 2

T'avais raison Quisas, l'autre, moi, nous, je savais pas comme tout ça était bon, c'est le privilège de la jeunesse d'ignorer comme tout est si bon et de se couper les cheveux à sec pour se remettre de la vie, au bout des tiges, je l'ai fait moi-même il y a dix ans, tordre une mèche, entortiller, coupe, vas-y il s'appelait le texte, t'avais raison Quisas, il y a dix ans, je, nous, moi, tu savais pas comme tout était bon, comme la solitude avait un goût safrané et comme tu t'en rappellerais dix ans plus tard jour pour jour et que tu te reverrais nue devant ton miroir, les dents grinçantes et le ciseau en action.
T'avais raison Quisas, et les petits bouts de cheveux qui tombaient dans le lavabo te le confirmaient, parce que c'était bon de se refaire la tête façon punk, pour mettre de la distance entre toi et ce qui allait t'advenir, tu savais pas comme ça allait être bon les années à venir et comme t'allais en baver ma poule, t'en savais rien, ni comme t'allais en jouir comme une démente, parfois il vaut mieux ne pas savoir, c'est le privilège de la jeunesse de n'avoir jamais peur et je, toi, l'autre, nous n'avons pas vieilli puisque nous n'avons toujours peur de rien ou alors je sommes un peu con sur les bords ou inconséquente c'est possible, pourtant l'âge vient, je sais comme tout ça est bon maintenant, et j'ose plus me couper les cheveux à la diable, nous sommes plus vieilles maintenant c'est sûr, mais je revois encore ces pointes de cheveux morts tomber au ralenti dans le lavabo et m'écrouler en larmes sur le sol, sans savoir à ce moment précis comme tout cela était bon, elle se prenait pour une moissonneuse-batteuse échouée sur une plage, le genre incongru, elle est pas tombée loin, elle est tombée camping-car échoué au pied des tours HLM, comme quoi, elle savait peut-être comme ça allait être bon, comme tout ce qui se meut, qui s'émeut à l'extérieur d'elle et lui joue sur le plexus une musique qui l'aide à respirer, parce que les petits bouts de cheveux coupés, finalement ça étouffe, je, l'autre, nous, tu vois qu'il fallait les couper finalement, t'avais raison Quisas, t'as souvent raison, ma soeur mon halte-erre, quand c'est pas toujours et là, tu me dis quoi? tu me dis, que l'autre, nous, moi ignorons total à quel point ça va être bon...
Bon.


dimanche 17 novembre 2019

Echolalie, Dialogue in

Si il fallait tout dire
Faudrait piocher à droite
A gauche
Des bouts en morceaux
Et larguer les amarres
J'aurais besoin 
J'aurais besoin
Goutte d'encre sur charbon*
Son obscure clarté au faîte des arbres
Chevelure de sorcière
Si il fallait
Ressasser, recaler, ânonner, psalmodier
Et écho
La lie
Je crois pas
Je crois pas
Qu'écholalier existe vraiment
Ni à droite
Ni à gauche
Rien au bout de ma pioche
Rien au fond de ma poche
J'aurais besoin
J'aurais besoin
Charbon liquide en goutte d'encre
De la chevelure des arbres ensorcelés
En mieux
Boire la lie
Larme de spleen
A force de rester dans le vague
J'écholalie
Ici-même
Goutte d'encre sur charbon
Son obscure clarté
Anonnant 
Ressassant
Le soleil fuit 
Ici la Lune*
Karl Otto Götz, Mymel, 1960
* in Les Furtifs, Alain Damasio

vendredi 15 novembre 2019

Il y en a pour qui

Il y en a pour croire que le corps d'une femme, c'est fait pour être violé. 
Il y en a pour croire que le corps des pauvres, c'est fait pour brûler ou pour trimer. Ou pour mourir en silence dans des appartements miteux, loin, très loin de leurs trottoirs propres et désespérément vides de toute vie humaine. Ou alors elle se cache, loin très loin dans des renfoncements d'âmes étiolées et  amoindries.

Il y en a pour croire que tout s'achète, le corps des femmes, la vie des pauvres, le temps des enfants, que tout ça a un prix et rentrera sans sourciller dans les tableurs misérables d'un plan, d'un projet.

Comment leur faire comprendre qu'un corps de femme, d'homme, de pauvre, d'enfant, un corps humain, rit, bave, brave aussi, écarte les carcans de l'existence, comme d'un papillon sa chrysalide, que l'exploit d'une vie humaine, c'est de s'abandonner à la beauté d'une feuille morte sur une rivière, c'est de s'adoucir devant un sourire muet, c'est de trembler sous le froid ou sous la chaleur d'une étreinte.  

Il y en a pour qui la seule force est la violence. 

Comment leur faire comprendre que ce n'est qu'une faiblesse, une réponse morbide et triste pour conjurer sa propre mort.

Je veux m'engloutir dans la chute d'une feuille morte sur la surface d'une rivière, je veux mon corps poussiéreux, rassemblant ses atomes une ultime fois, dans l'or des arbres en automne et dans le chant des oiseaux, je veux habiter l'espace de ce que j'aurais été, je veux oublier la beauté que j'aurais voulu avoir pour moi-même et la retrouver sur une feuille libre à peindre en or et givre.

Il y en a pour croire que la vie a un prix mais pas de valeur. 
Il y en a pour croire que l'âme des enfants n'est pas faite pour danser. Mais pour se courber sans cesse plus bas, sous le poids des tâches à accomplir.

Comment leur faire comprendre la délicatesse d'un frisson, l'imperceptible feulement d'une peau tendue entre les arceaux d'un tambour, entre deux désirs, l'abîme des questions des tout-petits et l'angoisse devant des lendemains où toute musique aura été abolie.

Il y en a pour détruire et éructer tout leur soûl, pour saccager les élans d'un corps composé de millions de personnes. 

Comment leur faire sentir leur propre corps en fragments, comme n'importe quel corps normal, nous sommes des fragments à recoller, patiemment, minutieusement. Comment leur faire entendre que le viol d'un corps, la violence, symbolique ou non, accentuent les fissures, entaillent les êtres de façon irrémédiable, alors qu'une humanité se construit par des frôlements, des alternances d'inspir et d'expir, et que ces souffles nous viennent de partout.

Je veux m'envahir du bruissement des herbes et des eaux froissées*, je veux éprouver sans trêve le poids de ce corps dans mon dos et le chant de la neige qui tombe en silence, je veux la vie une fois que je me serai éparpillée sur le sol.

Je fais partie de ceux qui croient que la vie a une valeur et n'a pas de prix.
Il y en a pour y croire.

















*deux mots et une photo emprunté.es à Jaume Saïs

jeudi 14 novembre 2019

Murmuration, Dialogue in

On appelle ça une murmuration...
Je ne sais pas ce que c'est
Un souffle dans le cou
Un battement d'ailes
De coeur?
Un fil de laine
Tendu entre les îles
Et ça fait un archipel
Un atoll, une baie
Qu'on cueille et qu'on croque
Un peu de jus sur la langue
Quelques graines coincées
C'est quoi une murmuration?
Je ne sais pas
Un ensemble
De respirations
Sur l'asphalte noir en plein hiver
De mains reliées
Par des fils d'encre
Un ensemble
De regards contraints
Qui soudain lèvent la tête
Par des fils de joie
Des murmures qui s'enflent
Au fond des gorges
Par des fils d'air libre
C'est quoi une murmuration?
Je ne sais pas
C'est une entité
Moi je sais
Un vol d'étourneaux
Et nous serons des millions
Un ensemble
Juste frôler
Sans se percuter
Une harmonie du mouvement
Une direction commune et connue de personne
Un fil de plumes
Tendus entre des Ils
Et ça fait un archipElle
C'est quoi une murmuration?
Un joli mot
Pour parler Amour
Tissage
Circulation
Ensemble
Atolls
Où s'en vont nicher les oiseaux
Dans un vol parfait
Un nuage noir vif et habité
Une murmuration ça s'appelle


mercredi 13 novembre 2019

Acqua alta

Il fallait bien que ça arrive un jour. Je me demandais quand je me mettrais à écrire n'importe où.

Non.
Pas n'importe où.

Dans la cabine du camion. Et c'est probablement le meilleur endroit pour le faire.
À écouter la pluie qui tombe sur le toit et regarder les gouttes rouler sur le pare-brise. C'est l'endroit idéal, pendant que le poêle à mèche réchauffe l'atelier.
Dans la cabine pour ne pas gaspiller la lumière.
Je me suis calée contre le volant, on dirait un pupitre.

N'importe où ça me va.
Il y a tant de beauté.

Tu vois, par exemple, mon rétroviseur et son miroir piqué de rouille.

Et Venise.
La acqua alta.

Elle n'apparaît pas n'importe où.
Elle n'atteindra pas le camion. Elle n'emportera que Venise. Et les îles sous le vent. Et les Vanuatu.
Et pourtant elle nous submerge n'importe quand.

Non.
Pas n'importe quand.

Quand on est assez liquide pour se laisser envahir par elle et ne plus avoir pour seul esquif que la cabine d'un camping-car antédiluvien qui accepte les gouttes de pluie comme autant de baisers minuscules déposés à la saignée du poignet ou du coude.

Quand on est assez loin pour abolir toute distance. 

Quand un pauvre miroir piqué de rouille ne reflète plus rien qu'une acqua alta irrépressible et une herbe piquée de gel. Loin. Assez loin.

Quand un volant devient pupitre et qu'en levant les yeux, l'azur revenu te sourit.



lundi 11 novembre 2019

Derrière les plis de mes paupières

Je perds ton visage dans les plis de mes paupières.
Pas toujours.
Par moments, ton visage éclate en lumière, derrière les plis de mes paupières.

Pas que le tien d'ailleurs, et là je te parle d'un temps où mon père était jeune, et mon Il vivant.

Mais son visage à lui reste et s'étale tranquillement, déplie les plis de mes paupières. La faute à toutes nos années d'amour, le temps s'imprime alors derrière les yeux et pose sur le présent son voile subtil et les morts nous survivent.

C'est son odeur et son âme qui me manquent.

J'aimerais repasser les plis de mes paupières, pour y retrouver tout ce qui me manque, l'ourlé de ta bouche, la malice de ses yeux et ses lèvres fines, le mouvement des mains de mon autre grand-père, un frottement des doigts, comme le froissement de sa force qui s'en va.

Je perds ton visage, dans les plis de mes paupières, je perds ta voix. Alors je ferme les yeux de toutes mes forces et je me force à allumer les lumières derrière les plis de mes paupières.
Et revient ton timbre à mon oreille, revient l'ourlé de ta lèvre inférieure et ton œil orageux.

Comprends-tu maintenant pourquoi j'avais besoin de lumière ?

Je te parle d'un temps où mon désir était jeune et mon amour vivant.

J'ai retrouvé une photo. Un père jeune. Un Il vivant.
Je les avais perdus dans les plis de mes paupières.
Ils ont coulé, rivières à mes pieds, emportant dans leur flux ma respiration bloquée.

J'aimerais tirer sur les plis de mes paupières, les tendre comme une toile ou un écran de cinéma et mettre le projo sur tous ceux qui me manquent.



mercredi 6 novembre 2019

Étoile de verre

Pluie d'étoiles dans la face. 

C'est le pare-brise qu'a tout pris.

Parfois les cœurs ça fait comme les pare-brises, ça part en étoile,

T'entends crrr... crrr... crrr..., 

Tu arrêtes tout, même de respirer, sinon ça va partir en super nova et te crever la peau.

Étoile de verre, il suffit d'un impact, un tout petit pour que tout explose et se dilate en mille miettes.
Ça s'étiole pas les pare-brises.

Pourquoi je pense à ça ?

Pourquoi je pense à Pessoa ?

Être moi n'a pas de mesure*

Un pacte plus loin, l'impact plus tard, 

Crrr... crrr... crrrr...

C'est le son de mon sable dans ta bouche, mes bris de verre entre tes dents et mon sang sur ta langue la dernière fois.

L'abîme est ma clôture.*

Étoile de verre, il suffit d'impact, pacte hein, et ça crisse et ça se frite, je sais que tu aimes, pourquoi je me mords celle ?

Pourquoi je pense à Pessoa ?

Crrr... crrr... crrr... 

Sable compact, je sens des pas. Du poids sur mes bouts de verre, t'as une allure à diffracter la lumière en mille grains coupants.

Impact à se faire racler la couenne, à se faire dépiauter à vif, lambeau par lambeau, sous les mugissements du sable en fusion. À finir en étoile de verre.

L'abîme est ma clôture.
Être moi n'a pas de mesure.*

C'est le pare-brise qu'a tout pris.

*Fernando Pessoa, Poèmes ésotériques

Hot couture

Vas-y, on efface tout et on recommence, mais tu sais bien que c'est pas possible et je me disais en écoutant mon amie me faire le bilan de ses dernières semaines, tout ça pour ça, et pourtant, malgré l'horreur, c'était pas si mal finalement.

Cerveau et cœur disponibles, malgré sa sensation d'être amputée.

C'est fort, très fort cette image. Qu'il faille s'amputer pour se sentir à nouveau libre.

Vas-y, on reprend là où ça a commencé. Sous le soleil et les voiles bleus.
Non. C'était pas là. C'était plus tôt. C'était quand ?

Vas-y, on s'invente un nouveau point de départ, je pars non ?
Ou alors on laisse passer l'hiver et les jours qui meurent à l'heure du goûter, je vais me recoudre et tâcher, tiens, de ne pas oublier le goûter de la gosse, ni l'heure de la sortie d'école, oui c'est ça, on va laisser passer l'hiver, je vais tâcher de me recoudre, je vais en profiter pour m'améliorer un peu, pourquoi pas, ça va être super.

Je déteste coudre.

Vas-y, on va laisser passer ces nuits interminables sans trop y penser, putain toutes ces nuits sans fin, t'imagines ?

Je vais me recoudre et sans cesse, je me connais, je vais tirer sur le fil, j'aurais dû m'appeler Penelope tiens, ça aurait été plus parlant.
Et puis toi, tu fais un Ulysse nickel impeccable en plus.

Vas-y, on efface rien et on recommence.

Je me suis piqué le doigt.
Quand je disais que j'aimais pas coudre...

BO. Amputee, Scott Matthew

mardi 5 novembre 2019

Sous le signe du feu

Dans les braises du feu mourant, je me rappelle ces mots, il paraît qu'il faut aimer pour savoir allumer un feu. Il paraît que le feu le sent.

Ce que j'en sais, c'est que l'amour d'allumer un feu donne foi et persévérance, comme celui d'allumer le feu chez un homme.

Souffler sur la chaleur en devenir s'apparente à la montée d'un désir.
Le feu qui vient est affaire érotique.

Je souffle donc doucement et j' attends que viennent les petits crépitements.

Une minuscule flamme en dessous, je sens que tu viens, il ne manque pas grand chose, je sais que tu me récompenseras de ta chaleur et de ta lumière.

Amoureuse des feux. Sorcière allumeuse.

Demain je remets ça et j'irai vivre dans une autre vie, seule et nue et hirsute dans une cabane entre forêt et océan, j'allumerai des feux et des hommes en séchant les plantes à mon désir de braise.

Les flammes lèchent les sarments de vigne et prennent leur essor.

On peut se laisser tomber dans le feu, s'imprégner les vêtements et les yeux de l'odeur de fumée, parfum hors d'âge qui animalise et ensauvage les humains.

Les feux me manquent, à chaque fois que j'en fais un.
J'aime faire les feux. J'aime les feux. J'aime.

Je suis née sous un signe de feu.

lundi 4 novembre 2019

Impuissances, Dialogue in

Pas quoi faire...
Pas grand-chose
L'impuissance et la
Puissance
Indissociables
Indiscutables
Insupportables
Pas quoi faire
Pas grand-chose...
Apprendre
Ne rien dire
Vouloir pourtant
Dans le dos
Bras croisés
Mains en vrille
Inconsolables
Imperturbables
Désespérance totale
Je t'en prie
Béance totale
Des impuissances conjuguées
Puissance 
Innateignable
Pour quoi faire...
Pas grand-chose
Voler
Un vélo
Dans le dos
Yeux crevés
Trombes de pluie
Sentiments
Inflammables
Inondables
Impuissances
Insondables
Puissance 
Démontable
Pas grand-chose
D'autre à faire
Qu'apprendre
L'eau des pluies
Les chevelures des arbres 
Au vent des tempêtes
Les noms des villages
A coucher dehors
Déboulonner 
Les croyances
Les bois de lit
Les carburateurs
Les jantes
Les impuissances
Tenir malgré tout
Imperturbable
Imaginer
L'inimaginable
 


dimanche 3 novembre 2019

Os de seiche

"on s'été, on s'éther. On s'éternité" 

J'écris, quand il n'y a rien d'autre à faire, j'ai vu quelque chose de très beau ce matin, on aurait pu y passer des heures, ce que d'ailleurs...

Quand il est question d'amour, quand ça enveloppe le crâne et lui tient chaud par grand vent.

Le corps se fait vent lui-même sur une plage immense, les mains dans les poches, piquée de quelques flaques salées.
Je finirai par tomber en amour de l'océan à marée basse, son gris se confond avec le gris du ciel, avale l'horizon dans le grand flou.

Avec le vol gracieux des oiseaux marins jouant avec les courants, tantôt volant, tantôt se laissant porter, immobiles et vent debout. Comme figés dans un miroir, c'est si beau, ça aussi se dit amour ou gratitude. 
D'y respirer, d'y forcer ses yeux à percer l'horizon.

Chercher la ligne et l'enrouler à mon doigt.
Remonter le fil jusqu'à une dalle de pierre, seule ensoleillée malgré les chênes, pour mes pieds nus, frotter le marc de café dans un rai de soleil automnal.

Je finirai par tomber amoureuse de l'océan et de ses plages sans mesure. Je finirai par disparaître dans ses brumes et au milieu des os de seiche. J'espère.

Je finirai automne, tomber amoureuse de la nuit sans lumière, par l'odeur nouvelle que j'ai déposé dans cet abri, maintenant disparue je pense, dans les sons qui pendant deux trois pincées d'heures, par les voix pas d'accord et les mains incandescentes.

Des endroits, de ces instants, tu sais, où je pourrais rester une vie entière, cette vie aussi bien faite qu'elle est mal fichue.
Je t'océan tout entier, dans les bruits qui vaguent sur le béton des bunkers.

Je m'os de seiche sous les pas des marcheurs.

Je me bourrasque sur des centaines de kilomètres chargés de nuages, vers le nord.

Je d'un coup de vent dans mes pas sur le sable où s'aiment l'océan et le ciel, sous les ailes des goélands.

vendredi 1 novembre 2019

Deux minutes

J'aimerais bien arrêter d'écrire deux minutes, des fois j'ai du mal à me suivre moi-même, c'est un enchevêtrement sans queue -oh oui ta queue ta queue j'en sors plus- ni tête, tellement qui tourne, alors pour compenser, je dessine, ce à quoi je me destine, j'en sais rien, j'écris tout le temps, même quand j'écris, je m'y perds parce si j'écrivais tout ce que j'ai à dire, l'Iliade à côté, ce serait un épisode du Club des cinq, j'exagère à peine, c'est pas ça l'important, l'important c'est d'écrire, c'est mieux oui c'est mieux, c'est d'écrire en coupant les légumes pour le soir, c'est d'écrire en comptant les étoiles qui poussent dans l'herbe haute, c'est d'écrire les sens en convalescence et les poils dressés -oh oui dresse-toi devant moi, dresse moi dresse moi, je m'en sors pas- tellement ça pulse encore tout en bas, c'est comme un virus, on sait pas si on s'en sortira jamais et j'ai des frissons rien qu'en pensant -oh oui si tu savais à quoi je pense, bien sûr tu sais cette Odyssée, je m'en sors pas- j'aimerais bien arrêter de penser deux minutes, arrêter de me balader d'une sensation -putain, putain j'en veux encore, j'en ai rien à foutre d'être en paix- à une autre et puis d'un coup je me rappelle que je suis branlée comme ça, dans une terre molle et chaude, une pâte souple et douce -tu sais la matière de ma peau, la douceur- qui se fond partout, qui fond de partout, j'aimerais bien arrêter deux minutes.