mercredi 30 octobre 2019

On a qu'à faire comme ça

300 kilomètres avalés d'une traite, avec à peine une gorgée d'eau par-dessus et une claque sur le cul.

On a qu'à faire comme ça.

Une goutte, puis deux. Une pour chaque œil. J'ai laissé couler, comme une goutte, puis deux le long de chacune de mes jambes.

La peau a séché, ça se voit même pas. Pour le savoir, il faudrait suivre les traces du bout de la langue.

On a qu'à faire comme ça. 

Les grands bonheurs sèchent sur la peau et laissent une mue invisible, à décoder avec la langue. 

On a qu'à faire comme ça.

Comme les faucons pèlerins.
Monter en torche à 9000 mètres d'altitude. 
Bien sûr, la mise en retrait, le silence. 
Il n'y a rien à dire quand la gorge se serre.

Et puis, à 9000 mètres, ils se prennent dans les ailes et se laissent tomber.

On a qu'à faire comme ça.

Accouplement de deux pierres vêtues de plumes dans une chute vertigineuse.

C'est parce que je respecte les limitations de vitesse, toujours, que j'ai besoin de monter à 9000 mètres et puis de chuter en torche au creux de tes ailes.

La séparation des faucons est très belle. Ils se séparent à une vitesse folle, avant de toucher le sol qui les tuerait.

On a qu'à faire comme ça.

Avant de se tanker sur une plage au soleil.
Tout à l'heure.



mardi 29 octobre 2019

Épicène

Tu crois que ça se fait de se cajoler l'amour comme un enfant ?
De se le prendre, tout petit, dans les bras, de l'entourer d'un poncho et de le faire tourner dans ses bras nus en dansant le nez en l'air ?

Tu crois que ça se fait de se mettre l'amour en poche, auprès des tas d'autres petits machins sans signification qui y cohabitent ?

Tu crois que ça se fait de s'accrocher l'amour à la bouche et de sourire à la vie tout en écrasant une larme sur les plumes d'oiseaux dans le vent ?

Tu crois que ça se fait de serrer l'amour entre ses poings jusqu'à sentir ses os minuscules te rentrer dans la paume ?

Tu crois que ça se fait de croquer l'amour en mastiquant un trèfle à quatre feuilles desséché ?

Tu crois que ça se fait de se faire l'amour dans le noir des zones humides, le long des murs couverts de salpêtre et de petites plantes mystiques ?

Tu crois que ça se fait si j'écris que l'amour est epicène ?

28 octobre 2019

lundi 28 octobre 2019

Les prestiges des loups


On se croirait dans Bukowski et Harrison réunis.

Le vin de la nuit et les clopes des grands soirs.

J'en peux plus de ce corps à bouffer de mon corps à remplir, les pores pleines de l'eau de ma jouissance, eau de pluie acide, peau qui brûle et fumée qui monte. On se croirait dans Bukowski.

Ne manque rien. Pas même un morceau de chocolat noir à laisser fondre sous la langue.

À ce moment précis où nous sommes. Au cœur des ténèbres. Au fond du conte.

Un sillon de sueur sèche le long de la colonne.

Il y a des moments vraiment parfaits dans l'existence, crois-moi, de ces moments où la vie dépasse toutes les espérances qu'on place en elle.

Comme un linge propre suspendu à un éclat de soleil. Pile entre rosée et pluie. On se croirait dans Harrison.

Les prestiges des loups s'arrangent avec les parties basses de la nuit et de nos corps.

Il y a des moments où il faut s'accrocher aux lueurs dansantes en fermant les yeux, en s'abîmant dans l'espace infini d'une queue qui se faufile dans les bois sombres pour les éclabousser de lumière.

Mais ça vient de moi.

Je sens la lumière qui émane en geyser de mon âme et jaillit en millier d'étoiles au bout de mes doigts sous lesquels irisent un millier de frissons.

Il ne manque rien à cette vie.

Tant qu'on a du vin, des clopes et un carré de chocolat entre les dents, un stylo entre les doigts, un sillon de sueur dans le dos, les pieds campés au sol et les mains sur le cœur.

La possibilité de l'Il se développe comme un papillon phosphorescent dans une chrysalide trop étroite qui se fend doucement.

Il ne manque rien à cette vie, crois-moi, tant qu'on a de la peau à frotter contre une autre peau, diffusant l'énergie magnétique d'un pôle à l'autre, nous faisant terre au moment de jouir.

Rien de plus qu'une aurore boréale.

Les cigarettes qui fument, les verres de vin qui s'engloutissent. Un goût amer de chocolat sèche le long de ma colonne, dans les parties basses de la nuit et de nos corps, dans la solitude des forêts.

Chez Harrison et Bukowski, nous lisons des héros minables et magnifiques, du bout de nos doigts, nous leur donnons corps et matière.

Tels sont les prestiges des loups quand la lune se déploie sur ma peau.

27 octobre 2019


lundi 14 octobre 2019

Les Sauvages

Forêts paisibles, Forêts paisibles
On avance en bande, on se met pas en rang, on parle fort, on lève les mentons et on montre les dents, on parle mal, on tient pas en place, on tient la place, on s'épile pas, les chattes ni les bras, on est hirsute, on éructe, on avance tête en avant et front baissés, on s'invective, on t'emmerde, on roule à tombeau ouvert, on aspire l'air autour de nous et on est mal accueilli, on tire les langues et les sonnettes d'alarme, on est noir, on est arabe, on est blanc, on est asiatique, on t'emmerde, on vit côte à côte, on trie les merdes en bas de nos immeubles, on vit avec les rats, on se prend dans les bras, on se bat, entre nous, contre tout, on serre les dents, on ferme les poings, on sert à rien, on en a rien à foutre.

Jamais un vain désir ne trouble ici nos cœurs
On est sauvages, on est indociles, on nique la discipline, on aime nos vieux et nos petits, on les comprend pas, on a pas d'histoire mais on a de la géographie, on sent la paille, le shit et l'amour, on est la terre que tu nous prélèves jour après jour pour abriter tes colons de banlieue, on en fout partout, on a le feu, on fait bloc, on a la beauté, et tu n'y es pour rien, on t'emmerde, on est la grâce, on rêve, on souffre, on est seuls, on est ensemble, on s'entretue, on te fait peur, on est enfermés, on hurle dans nos cages, on jette des cailloux, on rentre pas dans le moule, on étouffe.


S'ils sont sensibles, s'ils sont sensibles
 On s'enfuira dans les forêts paisibles et on construira des mondes et non pas un seul comme seul toi sait le faire, on sera perdus un bon moment, à baver de peur, à braver la peur, mais on s'enfuira au bord de la mer et on construira des rafiots de fortune, pour repêcher tous ceux qui te fuient, on sera des sauvages, on prendra soin les uns des autres, on aura de la compassion, on ceindra nos fronts des baisers de ceux qu'on aime, et on te marchera dessus, sans plus, on te renversera, parce que tu nous as pas sauvés quand les nôtres se noyaient, quand les nôtres se faisaient tirer dessus, quand les nôtres prenaient tes bombes sur la gueule, on s'enfuira dans les forêts paisibles, on marchera pieds nus, on côtoiera les bêtes sauvages, elles nous apprendront ce qu'on doit savoir pour vivre heureux, on protègera les vivants, on vivra enfin, on sera sauvages, on sera indociles, on avancera en bande, on ne se mettra pas en rang, on s'enfuira dans les forêts.
Paisibles.

Fortune, ce n'est pas au prix de tes faveurs...



vendredi 11 octobre 2019

Viens et puis va

La main, la main, la main qui glisse, on dirait que c'était une connerie de se tenir la main sous cette pluie, c'était une connerie cette tête sur les genoux, c'est pas pratique pour conduire, au moins il faisait pas moche dehors, je viens et puis je m'en vais tu sais, c'est fatiguant les aller-retours mais jusqu'à présent je m'en sors plutôt pas trop mal, malgré le cœur au bord des lèvres en permanence, il y a plusieurs façons d'éprouver son courage.

Les jambes, les jambes qui tremblent, c'était peut-être une connerie cette route, c'était peut-être prétentieux de s'en croire capable, et pourtant ça s'est fait finalement, et bien fait même, tu sais pourquoi je doute quand même, et même si j'ai des preuves que je peux ? Comme un courage trop grand pour moi, on me dirait revenue en arrière quand toute petite je chaussais les talons aiguilles de ma mère.

Je t'ai donné de tes nouvelles ? 

Tu m'as donné de mes nouvelles ?

Viens, et on verra. 
Je viens et puis je m'en vais tu sais. 

Viens. Et va. 
J'aime tes va-et-vients. 
Viens et va. 
On tient des mains et des jambes. 


BO. I'm a fool to want you, Billie Holiday

jeudi 10 octobre 2019

Par effraction, Dialogue in

Il y en a qui entrent par la porte
D'autres par la fenêtre
Il y en a qui forcent le passage
D'autres qui ont besoin d'aide
Il y en a qui sur la pointe des pieds
D'autres qui font entrer des flots de lumière
Il y en a qui font leur trou
D'autres qui referment derrière eux
Il y en a qui s'introduisent
D'autres qui restent sur le seuil

Comme une naissance, l'entrée dans ce monde n'est jamais certaine, n'est jamais simple, il s'agit d'un rite de passage que d'ouvrir une porte, que de pénétrer dans un endroit, qu'il soit physique ou immatériel, la peur de l'effondrement ne fais pas tout.

Il y en a qui font des entrées fracassantes
D'autres qu'ont ne remarque qu'à l'instant où ils partent
Il y en a qui laissent les clés sur la serrure
D'autres qui verrouillent tout
Il y en a qui ferment les yeux
D'autres qui ouvrent leurs frontières
Il y en a qui donnent
D'autres qui prennent   
Il y en a qui ont le feu
D'autres qui soufflent en vain

Ce monde, vaste tissu où s'entrecroisent les mille fils, et plus encore des vies qui y vivent, les mille fils, laine, soie, coton, lin, coloré, chatoyant, feutré, ce monde n'est qu'un immense métier à tisser dont le bruit à lui seul devrait couvrir tous les cris des nouveaux-nés, les avaler dans son ample va-et-vient, absorber leur fil singulier et l'ajouter, brin d'or à l'ensemble, à chaque naissance, un fil particulier vient s'assembler, comme les mille grains de poussière accrochant la lumière derrière un rideau qu'on viendrait d'arracher de la fenêtre.

On n'entre pas dans un monde meilleur sans effraction.
A moins de laisser les portes ouvertes...



mercredi 9 octobre 2019

Chocolat 100%

J'ai envie d'un baiser, comme j'ai parfois envie de croquer un morceau de chocolat 100 %.
Je l'anticipe déjà sur mes lèvres, je salive sur ma peau. 
Chair de poule. 

J'ai envie d'un baiser comme d'embruns sur mon visage et puis une tasse fumante entre mes mains. 

J'ai envie d'un baiser de cinéma avec la caméra qui tourne autour, emportant la scène dans ce tourbillon de la vie qui fait...
Voilà. Envie de sourire pour rien. 

J'ai envie d'un baiser sans demander et de retrouver ce vieux thermomètre à mercure. Il s'était finalement cassé et nous avions observé les billes de mercure liquide rouler sur le sol. 

J'ai envie d'un baiser. Une attirance de nos lèvres comme ces billes de mercure qui s'étaient rejointes pour n'en former qu'une. 
Ou alors s'éloignaient-elles ? 
On s'en fout. J'ai envie d'un baiser. 

Pas de le donner. 
De le recevoir. 

J'ai envie d'un baiser la tête entre les mains, pouces sur mes joues, qui me tiennent étroite et lèvres qui me happent, prennent mon souffle. 

J'ai envie d'un baiser que je ne pourrais pas refuser. 

Un baiser qu'on m'offrirait sans me le dire, j'ai envie d'un baiser casseur de temps et d'espace. 

J'ai envie d'un baiser instantané et sans fin. Sans dessein. 

J'ai envie d'un baiser de sous-bois, de pleine marée d'équinoxe, de foudre en été, un baiser feutré de neige au petit matin. 

J'ai envie d'un baiser dévorant et délicat. 

Je suis faite pour ce baiser au goût de chocolat 100 %. 
J'ai envie de croquer ce baiser... 



mercredi 2 octobre 2019

La bouche

Parfois elle sourit, des fois elle parle de la vie, des luttes ou d'amour. 

La voir ainsi, nue, sans aucune attache au corps, la voir toute seule, et j'ai imaginé sa vie, ses rituels, ses mouvements les plus infimes. 

Je l'ai imaginée enfantine, aux différents âges de la vie, je lui invente des plis, des pincements, des relâchements, je lui prête la voix qui l'habite, un filet de chuchotements comme autant de perles suspendues à un fil poétique, ligne de pêche sans hameçon qui n'aurait rien d'autre à faire que de se laisser couler au fond des eaux et de chanter les abysses.

Parfois elle embrasse. Elle lêche. Aussi. 
Des fois elle mord, je crois. 
Elle souffre de sécheresse, pas toujours.

Elle est très belle. 

Parfois elle se gonfle, des fois elle enfle et rougit. Sourit toujours à la fin. 

Elle s'éveille amollie d'avoir dormi profond. Ce n'est pas si fréquent. Un peu paumée, dans les rêves à peine évaporés. De quelle histoire s'agissait-il ? Perdue. 

Elle se pince, se mouille un peu, se rend présentable comme on se donne un petit coup de peigne, comme on aère une chambre.
Gros baillement, elle s'oxygene. 

Parfois elle se tait. Des fois elle parle toute seule. Puis elle rit ou s'étrangle.
Selon ce qui vient. 

Ce soir, elle embrasse et murmure.

BO. Levantine, Michiel Borstlap