dimanche 29 septembre 2019

Je ne vois pas ce qui pourrait me ranimer à ce stade, tu sais qu'un môme a fait un vol de 12 étages dans la ville où vivent les miens, et l'inertie qui m'a collé les pieds dans une dalle de béton armé.

L'envie de dévorer mes enfants vivants pour conjurer le sort et ne pas, ne plus penser à cette autre maman, que rien qu'à l'écrire, j'ai les yeux qui brûlent et la bouche sèche comme un désert. 

Tu crois que c'est normal cet excès de vie quand la peur de la mort me rôde autour ?
Tu crois que c'est normal de pleurer sachant tes enfants vivants alors qu'un autre n'est plus ? 

Parce que c'est bien de cela dont il est question, ouvrir toutes grandes les fenêtres, même si la pluie, même si la chute. 

Ouvrir les fenêtres n'a plus du tout la même signification depuis 3 jours. 
Et les ouvrir tout de même. 

Rager contre la vie cette chienne qui envole les petits à leurs mères et la chérir en même temps si fort de te laisser les tiens intacts

Sentir un excès de vie dans son ventre, alors que la désolation rôde partout tout le temps, ne reste qu'un doudou devant une fenêtre. 

Espérer les hautes lumières quand la nuit tombe des fenêtres avec nos petits...

BO. Les Hautes Lumières, Fauve 

vendredi 27 septembre 2019

La chic fille

La chic fille préfère écrire nue dans sa salle de bain plutôt que de faire ce qu'elle a à faire. 

La chic fille qui suit ses intuitions impérieuses, comme submergée par une vague, une lame de fond, parce que telle musique qui passe, elle arrête tout, sort de la douche, pas finie, trempée et se passe une serviette, fout de l'eau partout et... 

La chic fille préfère se mettre des doigts plutôt que de résoudre sa compta. 

La chic fille du matin et la chic fille du soir. 

La chic fille de ses amis, la chic fille de ses parents, la chic fille du bout des lèvres. 

La chic fille qui pète de trouille quand elle n'a rien à craindre. 
La chic fille s'en fout quand elle n'a rien à perdre. 

La chic fille en manque. 
La chic fille qu'on appelle Yoda. 

La chic fille qui s'occupe la bouche avec son mégot et ses mots gros. 

La chic fille traduit son impuissance et sa rage pareil que sa douceur et son amour. 

La chic fille qui coupe parfois sa vie en tranches, sa chic vie comme du jambon italien, fines fines les tranches. 

La chic fille avance sans s'en rendre compte. 
La chic fille qui doute de pouvoir conduire un camion après l'avoir fait pendant 500 kilomètres. 

La chic fille aime les morsures et le cœur des hommes. 
La chic fille qui pleine de brûlures et d'odeur de pommes. 

La chic fille et ses enfants. 
La chic fille et les enfants du Monde. 
La chic fille et ses folles histoires, et ses marches solitaires au fond des bois. 
La chic fille et sa jeunesse déjà pleine de ce qu'elle allait vivre. 
La chic fille et sa sœur tabassée. 

La chic fille et ses trous d'âme, ses puits profonds. 
La chic fille a la pornographie intime. 

La chic fille du matin et la chic fille du soir. 

La chic fille qui préfère faire l'amour partout tout le temps toujours, pour chasser les pluies noires du dedans. 

La chic fille aux mains qui guident les plus petites. 
La chic fille aux bras ouverts. 

L'eau de la douche s'est évaporée le temps d'une musique qui passe. 

Repeat. 
La chic fille sous la douche avec son matin, son soir, ses doigts, ses enfants, sa forêt, ses pluies noires, sa sœur, ses oiseaux, son camion, sa pornographie, son cahier, son mégot. 

Autant de gouttes à laisser sécher à l'air libre je crois. 


Petite infidélité

Retrouver mon clavier, infidélité au stylo, parfois ça chatouille comme il faut au bout des doigts, et j'aime bien quand ça danse, quand ça va plus vite, le petit tac tac tac tac des touches survolées du bout des lèvres, parce que j'écris plus lentement que je ne tape, j'aime pas ce mot taper, que je pianote, c'est mieux. (va te faire foutre)

Et puis je vais essayer aussi de garder ma voix intacte (va te faire foutre), et me vient à l'esprit que mes enfants adorent mes imitations des leurs dessins animés, répliques par cœur dans ma mémoire d'éléphante, un stand up familial.

La petite infidélité, la plus petite, traduit toujours un truc, et on fout sous le tapis tous les pourquoi qui nous les brisent menues et on va se coltiner le comment. Comment ça se passe dans la zone? (va te faire foutre). Ça se passe toujours bien, toujours, mais dans une fenêtre de tir extrêmement serrée, fine comme du papier à cigarette, et si tu tires mal, tu déchires et à partir de là...

Et puis je vais essayer de laisser glisser les rayons maigrelets du soleil d'automne (va te faire foutre), en n'oubliant pas les pluies d'essence qui tombent à quelques centaines de kilomètres et contre lesquelles je ne peux rien, à part réprimer cette nausée qui me prend et cette envie de couper des têtes.

La petite infidélité n'est rien je me dis, par rapport à la grosse infidélité, celle qui consiste à tromper un peuple entier, non des peuples entiers, et de les conduire tranquille jusqu'à leur tombe (va te faire foutre), sans que ça défrise d'un poil leurs moustaches lustrées de connards.

Alors peut-être que j'ai pris le clavier tac tac tac tac tac tac pour me calmer les nerfs, alors que le boulot (va te faire foutre) m'attend comme un amoureux qui aurait trois heures d'avance au rendez-vous, il risque de poireauter longtemps vu que j'ai pas encore pris ma douche et que je crois que le tac tac tac tac n'est pas suffisant pour me calmer les nerfs, qu'il me manque un truc, un truc vital, un truc viral et pas de ces conneries de respiration méditatives, non non un truc tripal, un truc trivial.

La petite infidélité qui te d'équerre pour te confirmer que tu les enverrais bien...
Bref.

BO. Little girl blue, Janis Joplin

Le mal des fleurs

Elles repousseront, c'est certain
Les fleurs du mal
Après les pluies noires
Les pattes des vaches

Elles repousseront, c'est certain, les fleurs du mal, après le mal et les pluies noires, c'est certain .
Elles prendront possession des pylônes de nos jambes et nous scelleront dans une gangue de racines étroites, elles fossiliseront ce que nous avons de meilleur, comme de pire.
Elles fleuriront noir de notre mal, elles repousseront
Les fleurs du mal

Il ne se verra plus, quand les pluies noires auront trempé l'eau de ma rivière, il ne se verra plus aucun pied d'homme pour y nager, il ne se verra plus d'espace libre pour arpenter les rivières.

Temps de la fabrique
Des fleurs du mal

J'avais une orchidée blanche, les fleurs avaient fané. J'ai coupé la tige, puis la plante a dépéri.
Le mal des fleurs

D'une nouvelle tige, deux années plus tard, est sortie une fleur pourpre.

Elles repousseront, c'est certain, malgré le mal.

Le jour où il ne se verra plus que les empreintes des pattes d'animaux sur le sol boueux et noir et les entrelacs des racines.

Le temps où le mal des fleurs les transforme.

BO. Ey Khoda, Jamshid

mercredi 25 septembre 2019

J'fais comme si, Dialogue in

Et alors j'fais comme si
J'avais rien vu, rien entendu. Comme si j'avais rien vécu

Et alors j'fais comme si
Pas mariée, sans enfants, sans rien

J'ai envie, j'ai envie putain
J'ai envie d'être seule et d'aller en manif avec les gamins et de casser des vitrines.
J'ai envie d'être seule et de prendre la voiture parce que je ne dors pas.

Et alors j'fais comme si c'était plus facile d'écrire
Que de taper à la machine
Et alors j'fais comme si
Vierge de cette vie

J'ai envie, j'ai envie putain d'une bonne centaine de pages de vie toutes blanches et j'ai envie j'ai envie putain, de les remplir à l'encre qui s'efface. J'ai envie de faire comme si j'avais rien vécu déjà, comme si j'étais encore dans le studio punaisé de cartes postales et à la porte toujours ouverte.

J'ai envie, j'ai envie putain, de mettre la vie sur "pause" et de m'éclipser un moment pour être seule et n'avoir rien à raconter.

Alors j'fais comme si
Il ne me manque rien
J'fais comme si
Je pouvais tout avoir

J'ai envie, j'ai envie putain, de me noyer au bord de ma lune pleine, j'ai envie de m'évanouir, tomber dans les vapes du cœur qui bat trop fort, j'ai envie de tout ce temps dont j'ai besoin, j'ai envie, j'ai envie putain, de me faire avaler d'un trait comme un shot de Tequila, j'ai envie de l'entendre. 
Mon nom sorti de sa bouche.

J'fais comme si
De rien n'était

Mais j'ai envie, j'ai envie putain. De fondre mon or en un seul bloc liquide, j'ai envie de ces vies que je ne peux avoir.

Alors j'fais comme si
J'étais pas moi
J'fais comme si
C'était difficile

J'ai envie, j'ai envie putain, de ces zones de frottement entre mes jambes, j'ai envie de ça entre mes dents, entre mes doigts.
J'ai envie putain, j'ai envie de tenir le monde entre mes genoux et de m'y voir au fond du noir des ses pupilles.

BO. RAG #5, FAUVE

mardi 24 septembre 2019

Intimité

Quand on oublie son corps sous les yeux de l'autre, quand il redevient un véhicule aimé et indispensable.

Quand on s'oublie sous les mains, dans le souffle endormi, quand on arrête de faire attention, quand on a fini de vouloir impressionner, attendrir ou rendre fou.

Pas quand on se dévoile ou quand on s'offre. 

Quand on s'appartient suffisamment pour ne plus avoir peur de mourir. S'incarne dans d'autre(s) à tout jamais, même si à la fin il y en a toujours une, quelle qu'elle soit.

Quand on n'est plus jamais seul. 
Quand on naît plus jamais seul.

Quand on se dissout pour mieux se ressouder dans la vue autre, cet autre qui nous distingue d'entre tous les autres, ne plus être un secret et continuer d'en avoir.

Connaissance profonde et intuitive des corps, patiemment élaborée dans les ombres des regards. 
Couche de poussière essuyée du plat de la main et envoyée aux quatre points cardinaux d'un souffle distrait. 

Quand tout et rien à la fois. 
Quand le cœur qui bat sans plus se serrer. 
Quand une marche et plus une course. 
Quand la beauté des réveils et l'abysse des silences.

Intimité. 
Quand je réapprend ce que j'ai oublié. 

BO. Finding Beauty, Craig Armstrong

dimanche 22 septembre 2019

Ou alors le jour.

Je les avais bien plantés au fond de mes oreilles, pour m'extraire, pour m'isoler au fond de moi-même, pour ne pas sentir le souffle de la multitude colorée et grouillante.

Je les avais pourtant bien planquées au fond de mes poches, mais non, je suis con, j'en avais même pas des poches. 

Ou alors le jour je mens. 
Je mens et j'attends des trains. 

En attendant la pluie qui s'annonce par ce vent du sud. 

Je les avais bien calés sur des pages inutiles, pour m'alourdir de leur poids de plume en vol, pour sortir du fond de moi-même, pour envoler la multitude de papillons de nuit qui habitent mes jours. 
Mais non, je suis con, les papillons de nuit, justement... 

Ou alors le jour je mens. 
Je mens et j'espère des trains. 

Je les avais bien croisés sur ma poitrine, pour m'étreindre et me protéger de cette foule compacte, pour recueillir mon souffle défaillant.

Et si c'était le jour et pas la nuit, la zone où je mens ?
Et si c'était en attendant la pluie après des mois de sécheresse, la zone incertaine, l'espace du basculement?

Voilà que les nuages se déchirent à nouveau et revient un coin de bleu. 
Même le ciel ment. Mais uniquement le jour. 

Ils s'étaient pourtant gorgés de gris et de vent lourd, pour allaiter les arbres malades, pour couvrir les plaies sableuses du sol qui nous supporte. 

Je les avais bien levés, pour attendre que les gouttes les trompent et les démaquillent de toute cette poudre que les papillons de nuit déposent sur mes paupières en plein jour.

Ou alors le jour je mens. 
Je mens et je monte dans un train.

BO. La nuit je mens, Alain Bashung 

mercredi 18 septembre 2019

La question du bonheur

Et toi, tu es heureux, elle lui demandait en gardant ses lèvres closes. 
La question muette qu'elle posait toujours, avec ses yeux, avec ses mains qui ramenaient ses mèches derrière ses oreilles, ça avait un goût de nouveau ce mouvement, la sensation de ses cheveux sur son dos, alors qu'elle les avait eu courts, très très courts pendant quinze ans.

Mais ça n'a rien à voir, il répondait sans avoir la moindre idée de de la question. 
Il gardait ses lèvres closes et ses yeux baissés. 
Le bout des chaussures doit avoir un magnétisme particulier, un charme infernal pour que tu le fixes aussi intensément. 
Il faudrait y réfléchir à la nuit, une fois qu'elle aura coloré les questions sans réponses. 
Il faudrait sentir pousser les cheveux jusque sous les fesses pour pouvoir se les enrouler autour des coudes en matant le bout de ses chaussures. 

Et toi, tu es heureux ? 
Comment ? 

C'est tout l'intérêt des questions sans réponses. Surtout quand on les pose en silence, lèvres closes et yeux aigus.
Et si on se la pose au féminin, on entre dans un continent inondé de bouts de chaussures et de mèches passées derrière les oreilles et de lèvres avalées l'une par l'autre. 

Il y a un continent de petits gestes qui accompagnent la question du bonheur comme des gamins pots-de-colle.

Mais ça n'a rien à voir, me répondrais-tu en silence sans que je t'aies une seule fois posé la question.

Parce que je préfère me tapoter les dents avec l'ongle de mon pouce, pendant que tu te mâches l'intérieur des joues.

La question du bonheur ne se pose qu'en silence, comme se vit sa réponse. Dans une tête qui se baisse doucement, comme un brin de tabac se retire du bout de la langue, d'une légère pince pouce-index. 

La question qui se capte au bout d'une paire de chaussures. 


BO. Rush across the road, Joe Jackson 

mardi 17 septembre 2019

À genoux

Je me régale à t'imaginer 
En terrasse 

T'as déjà vu des jardins en terrasse ?
Des kilomètres à gravir et tu me vois pas faire tout ce chemin à genoux. Si ?

Moi tu vois, mes genoux j'ai envie de me les garder bien ronds bien mignons pour pouvoir les croiser peinard le soir
En terrasse 

Je me vois pas me les traîner sur les tapis, dans les bureaux ou les ascenseurs, je préfère les mettre ailleurs, dans les jardins sensauvagés, au niveau de mon enfant pour le regarder faire ses lacets tout seul, je préfère me les garder pour l'érotisme entre tes jambes. Incroyable tout ce qu'on peut faire avec ses genoux. 

Ceux qu'on 
Terrasse 
Qu'on met 
À genoux

Alors je lis Puissance de la douceur et je comprends que la douceur est imparable, aussi tranquille qu'un jardin en terrasse, patiemment construit, une pierre sèche après l' autre, planté d'oliviers et d'amandiers, on aime bien ce type de brassage par chez moi. 

Oui voilà. Douce et patiente. 

Si tu veux, on ira croiser nos genoux en terrasse et on se mettra à genoux l'un devant l'autre. Pour la douceur. 

"Je me régale à t'imaginer terrasser l'increvable connerie". 

Entre l'increvable connerie 
Et l'imparable douceur

Je croise 
Mes genoux

BO. À genoux, Claire Diterzi 




mercredi 11 septembre 2019

Trace d'escargot

La lente ascension des escargots sur les murs laisse les traces séchées de son passage.

La pluie se fait attendre. Pas le froid qui fige dans la pierre la longue langue du chemin des escargots. 

Si je marche dans les rues, probable qu'on suive mes traces, comme si j'étais un escargot.
Ce serait bien un système pour qu'on retrouve son chemin, ou qu'on puisse se suivre, cette trace transparente, comme un repère, une balise de bave.

Il paraît que la Trace gît en chacun d'entre nous, n'attendant que la possibilité d'éclore, comme l'escargot attendrait la pluie.

Qui d'ailleurs se fait attendre. 

Moi, j'ai tellement faim que j'en salive, plus qu'un molosse à certaines heures. 

L'opportunité des 333 dimensions

Puisqu'il n'y a que l'amour qui nous rende à nous-mêmes*, je me demande alors combien de moi-même j'ai pu être.

La multiplicité des amours est si vaste, si dense qu'il n'y aurait qu'une multitude fondue en une, dans une jolie valse lente, propre à se caresser les cheveux, comme le faisait la main tant aimée de mon grand père, propre à soutenir un corps d'enfant dans ses bras repliés, propre à étreindre de derrière un amour qui s'éloigne en silence. 
Une multitude fondue en une. 

Masse liquide des amours qui se fondent dans le creuset vivant d'un être. 

L'amour, c'est l'opportunité d'un arbre dans le paysage*
Je valse donc doucement dans une forêt.

Combien ai-je pu être ? 
Quelle est cette moi qui aime en 333 dimensions ? 

Puisqu'il n'y a que l'amour qui nous rende à nous-mêmes, de quelle nature est cette prise sur l'être qui nécessite que l'amour nous la rende, comme on se rapporterait un objet précieux et dérisoire, perdu depuis l'enfance ?

Où se cachent nos êtres quand l'amour les déserte ? 

Bon nombre de moi s'égayent alors au gré des troncs. 
L'opportunité d'un arbre dans le paysage. 

Je ne sais pas reconnaître le charme dans une forêt de bois. 
Je crois savoir le distinguer dans une forêt d'amour. 
Je crois que tu pourrais m'appeler Danse avec les arbres, si chaque arbre est un amour, une opportunité offerte à mon paysage. 

J'oublie un bon nombre de moi-même. 
J'ai la rumeur des derniers arbres à avoir conquis la forêt. Encore dans la brume. Des branches en tenailles. Une ramure de fragments sombres. 
Une moi-même inconnue qui me sera alors rendue. Faire délicatement sa connaissance au bord de la route fut un ravissement. 

Le temps passe et je me sens trop tôt hors de danger. 

Y a-t-il autant de nous-mêmes qu'il y a d'amour à vivre, à jouer, à écrire ou à lire, à baiser, à dépérir, à soutenir, à planter ou à envoler, combien y a-t-il d'amour en nous-mêmes, que nous méritons de nous rendre ? 

Je pense l'amour en 333 dimensions. 
L'opportunité d'un paysage dans un arbre. 

*Camus, L'envers ou l'endroit. 

BO. In the mood for love soundtrack, yumeji's theme 

dimanche 8 septembre 2019

Entre mes doigts

Je regarde mes mains. 
Les sillons plus profonds, la peau plus sèche. 
Entre l'index et le majeur qui écrivent, une tâche jaune, qui ne disparaît plus. 
Ongles coupés courts. À cause de la peinture. 

J'ouvre mes mains. Les retourne. 
J'ai toujours les petites fossettes qu'ont les tout petits enfants à la base des doigts. 
Mes mains ne sont pas grandes. Du tout. 
Pas des mains musicales. Du tout. 
Entre le majeur et l'index qui n'écrivent pas, une tâche jaune, qui commence à apparaître.

De chaque côté, deux bagues. Majeur et annulaire. 

Droite. Sept anneaux entremêlés comme autant de jours arrondis. On appelle ce bijou un semainier et si je l'ôte, ma main récupère de la légèreté, mais insoutenable.
Une bague pénible pour pétrir les pâtes à pizza, pour mélanger à la main. 
Sa voisine date des années 60, bague de fiançailles d'une mère morte avant que l'Amoureux puisse en garder souvenir. Or et tout petit diamant, une jolie bague au charme désuet, ni très ancienne, pas encore vintage, un bijou indéfinissable et couleur de la tâche jaune entre mes doigts.

Gauche. Un caillou de plage noir collé sur un anneau ajustable. Un caillou noir de ma plage, dont le vernis laisse apparaître des impressions vert-de-gris. Un totem fait bijou. 
Puis l'alliance, si fine qu'elle pourrait rompre à n'importe quel moment. Même pas une vraie alliance d'ailleurs, un simple anneau d'argent qui rappelle un rameau d'olivier. 

Je regarde mes mains et je les trouve bien chouettes de me tenir mon stylo, mes clopes, mon couteau de travail, mon volant de voiture, celui de mon camion. Bien chouettes quand elles épluchent avec habileté les pommes tombées et les champignons, quand elles cueillent et frottent les plantes que je trouve entre mes doigts, quand elles écrivent ou font l'amour, quand elles caressent ou tiennent les bouquins ouverts. 

Je passe mon nez à l'intérieur de mes paumes. Elles conservent certaines odeurs entre mes doigts. Huile de callophyle pour les cheveux, odeur de noix. Nicotine, odeur de moi. Citron, odeur du jour. 

Je leur serrerais bien la main à mes mains. 
Une étreinte reconnaissante à déposer entre mes doigts. 

BO. Gymnopedie n°1, Erik Satie 

En cabane

Tu m'entreras dans la cabane
Si d'aventure je ne sais où dormir
Tu m'entreras dans la cabane
Tout au fond des rivières où tu t'en vas courir
Tu m'entreras dans la cabane
Au bord de la nuit tu m'entendras sourire
Tu m'entreras dans la cabane
Si d'aventure je ne sais où dormir

vendredi 6 septembre 2019

Trac(e)

Coller, décoller, recoller, colmater, reboucher, vidanger, nettoyer, gratter, écailler, caresser, punaiser, balayer, il aurait fallu me faire tout ça, ce qu'il m'aura fallu faire pour me dire que c'était pas illégitime une petite meuf au volant d'un camping-car antédiluvien, peint au pays des racailles, dans l'immensité bétonnée des banlieues bleues.

C'était plus facile quand c'était chaud et en mouvement, cap au Nord, la ventilation qui chauffe et tête en appui, c'était plus facile dans les montées et les ronds-points, c'était légitime tout ce chambard. 

J'attends d'ouvrir la porte, de voir comment elle tiendra, j'attends beaucoup de ma voix, je lui dit de tenir le coup, j'attends beaucoup de mon tablier, ma capalanvers, mon uniforme, mon doudou, presque.

Ce sera facile avec mon sac de cailloux de plage dans la portière côté conductrice, côté camionneuse. 

Ce sera simple avec Steinbeck dans la portière côté passager. 

Ce sera comme prendre la route, cap au Nord.
Sans bouger. 
Juste pour jouer.


BO. waltzes op. 64 no. 2 in c-sharp minor, Chopin

mercredi 4 septembre 2019

Écriveine

Ça s'insinuait en moi comme une sourde fièvre, ça se mettait à suinter de partout, à couler le long de mes jambes, au bout de mes cheveux, ce mal délicieux, cette tendre possession, à tel point présent que j'en oubliai mes clopes. 
Heureusement qu'elles eurent un sauveur ce soir, un message, vas-y je remonte. Même pas aperçu...

Plus importantes, plus impérieuses que la fumée couvrant mes alvéoles, mes veines coulaient de l'écrit et je parlais toute seule, je marmonnais en remuant à peine les lèvres alors que je ramenais la petite en lui portant son vélo d'une main et enroulant son petit poignet de l'autre.

Ça me coulait de partout comme une humeur poivrée et élastique et ces images de ventricules qui écoutent des histoires, je pensais à cette scène de Parle avec elle, j'avais l'absence almodovarienne, la rêverie almodovénerienne, ça me suintait des narines et des yeux, je te raconte pas l'état plus bas, ça serait indécent et je ne mentionne qu'à reculons le bouillonnement de l'intérieur.

Tout ça tu le sais. Mais comment le sais-tu alors que je l'ignore ? 
J'aime bien quand tu vois l'avenir, quand tu flaires l'écrit qui coule de mes veines.
Alors ce refrain à demi murmuré, à moitié réfréné, cette litanie et cette plongée intraveinarde ou sous-veineuse.
Je commence à avoir des hallus littéraires. 
Veine et Noeud. Par exemple. 
Ça ferait un sacré titre pour une nouvelle porno, l'histoire de Veine et Noeud reste encore à écrire mais je sens bien qu'on tient un truc.

Tu vois le modèle des hallus que je me paye ? 
Elles mettent des heures à s'écailler de ma caisse de résonance, alors je marmonne, j'annone jusqu'à ce que l'écrit sorte de mes veines.

Écriveine. Putain de merde.

BO. 1885 (96° in the shade), Third World

Dialogue in à la con

Beau comme un
Harpon
Piquant comme un
Jupon
Brûlant comme un
Chardon
Perçant comme un
Camion
Miaulant comme un
Côlon
Mignon comme un
Charbon
Irrité comme un
Violon
Affriolant comme un
Chaton

Y'en a tant et tant des mots en -on et rien pour dire c'que j'ai en tête
C'est con.

Ni avant, ni après

Je me demandais... 

Non. Te demande pas. Suis un peu tes intuitions. On est jamais obligé d'apporter toutes les réponses. Surtout en la matière. 
Ça fige, ça crispe, ça enferme. En plus. 

Ça fait mood Avant/Après. 

Non. Te demande pas. Ou si, demande toi mais me demande pas. Ou fais comme tu veux en fait. 
Je me demandais... 

T'as vraiment besoin de savoir ? 
Ça suffit pas juste de sentir ? Parce qu'après tout, on s'est flairé plutôt bien non ? 
Pas forcément besoin de plus. 
Ni avant. Ni après. 
C'est pas parce que ça démange qu'il faut gratter au sang. 

Juste une chose. La passion tu m'as demandé. 
Et la passion ? 
J'aime pas je t'ai répondu, ça empêche de réfléchir. 

Là d'accord. 
C'est une demi vérité. C'est une protection. C'est un lointain. Un Avant / Après, c'est certain.
Et là, si tu poses à nouveau la question, je répondrai. 

L'avant et ses bourrasques éperdues à errer dans des rues en zigzag, un pull sur les épaules et le cœur au bord des lèvres. 
L'après et ses ouragans de doute et d'affolement, à errer dans des rues droites et vides, le cœur en miettes au fond des poches.
L' après et ses usines de réparation d'orfèvrerie, à transformer un truc qui emporte en un truc qui porte. 

Il y a toujours un avant et un après. 

Juste, pour répondre à la question initiale, je ne vis ni dans l'un, ni dans l'autre. 

Et je me flaire plutôt bien.
Maintenant. 

BO. Wasted time, Joe Jackson 

mardi 3 septembre 2019

En lisière de ton coeur

On avait eu cette discussion sur l'amour. 

J'avais dit qu'aimer c'était placer l'autre au cœur de ses pensées, ça vous a un goût de Conrad, on est au cœur des pensées comme au cœur des ténèbres, en plus lumineux, en plus chaud, en moins seul.

Et être aimé c'est se sentir au coeur des pensées de l'autre. Un désir des plus évidents, des plus simples et des plus légitimes.
Se savoir au cœur des pensées d'un autre aimé, pour ne pas être seul en lisière des ténèbres. 
On aime l'autre avec son cœur, si bien qu'on ne sent pas toujours l'amour battre, on sait juste qu'il est là, au cœur, au fond de notre vie. 

Mais il arrive qu'on vive ça autrement. Il arrive que la lisière ait un cœur.

Encore un joli mot "lisière". 
Beaucoup plus joli que bordure, ce "bord dur", ce contours plein "d'arrête", ce stop en pleine marche vers moi, vers toi.
La lisière dessine des friselis sur l'eau de l'amour, des petits frissons de début de nuit d'hiver, on ne sait pas si on va y pénétrer, dans la forêt dense du cœur de l'autre. Et ça n'a pas d'importance, vu que la lisière a un cœur.

Mais il arrive qu'on vive ça autrement. Encore. Il arrive que le cœur ait une lisière.

Alors tu vois, tu prends un coeur dans ta main, le tien par exemple, ou le mien pourquoi pas. 
Et toi - je rapetisse et arpenterais ce coeur d'une taille peu commune, toi - je s'y baladerais, s'y glisserais dans une artère pour y dormir profondément, lui raconterais des histoires dans le creux des ventricules. Alors il se mettrait à palpiter plus fort, pas tout le temps, mais souvent.

Les gens veulent souvent vivre tout à fond, à cœur perdu, mais c'est épouvantable ça, à cœur perdu.

Il arrive qu'on vive ça autrement.

Toi 
tu lis au cœur de ma lisière
Et moi
j'écris en lisière de ton cœur 
 Par exemple.


BO. La musique adoucit les mœurs, Claire Diterzi


lundi 2 septembre 2019

Devoir de vacance

Il me plaît ce mot. Vacance. 
Voilà c'est ça. La vacance. 

Capacité d'être vacante. S'en faire un devoir. 

Mais c'est quoi ? Dis, c'est quoi ? 

C'est s'allonger sur le toit, comme le chien du dessin, s'allonger sur le toit et laisser le ciel te couvrir comme une chienne disponible aux secrets des étoiles, aux murmures des chauve-souris, aux étincelles des feux de camp, c'est s'allonger sur le toit et laisser le ciel te couvrir de son voile moiré, en absorber les reflets dans tes cheveux, dans les duvets de tes bras et de tes cuisses.

La vacance est un devoir. C'est une gymnastique, un entretien de l'âme vers la disponibilité, vers la perméabilité.

La vacance c'est pas la vacuité, rien à voir et pourtant elles peuvent se confondre comme deux chiennes dans une meute. 
Sauf que l'une se laisse couvrir par les vapeurs du crépuscule en s'étirant, alors que l'autre fouille la terre avec son museau, en chasse et en sortant le cou. 
L'une se meut sans bouger, l'autre bouge sans mouver. 
Parfois c'est pas très clair. 

Parce c'est difficile.

Difficile d'être chienne sans laisse au bord d'un toit quand tombe la nuit. 
Difficile de rester immobile et attentive, toujours s'agiter, toujours. 
Difficile de penser le monde comme une paire de rails mal assujettis entre eux et lisses comme du diamant. 
Difficile de contempler le feu, d'y aspirer l'ensemble de ses couleurs quand tout crame autour. 
Difficile d'être au monde quand il ne s'appartient plus. 
Difficile d'être chienne au milieu des loups. 
Difficile de grimper sur les toits. 
Difficile d'être liquide. 

Tu as déjà écrasé une goutte entre tes doigts?
Et bien la vacance, c'est difficile comme ça. Et fragile comme ça. 

C'est sublime et désarmant comme une goutte d'eau suspendue à un brin d'herbe, à une toile d'araignée. C'est gracile. C'est un tout et c'est un rien. 
C'est ton reflet que tu y vois, c'est une chienne sur un toit qui se laisse envahir par les étoiles. 

C'est un devoir. 

BO. Shine on your crazy diamond, Pink Floyd 

dimanche 1 septembre 2019

Du désir où ils sont nés

Qu'est-ce qu'on dira à nos enfants du monde qu'on a connu ? 

Qu'est-ce qu'on dira à nos enfants quand la terre se sera éventrée ?

Si on est encore là, qu'est-ce qu'on dira à nos enfants ?

On leur dira que pour nous, il faut toujours relativiser, la vie était douce, on leur dira qu'on partait en vacances et qu'on pouvait faire l'amour pour le plaisir. 
On leur dira qu'on pouvait voler du temps au temps et s'étourdir, s'enivrer au sens baudelairien, on pouvait voler du temps pour le plaisir et ne rien faire que lêcher ces gouttes de temps comme on suçait la tranche de nos mains pleine de jus de glace qui coule, on pouvait se lêcher les babines.
Qu'est-ce qu'on leur dira de la sexualité ? 

On leur dira qu'elle était égoïste, dans le bon sens et dans tous les sens, qu'elle avait un goût vanillé de vie, on leur dira que nos langues étaient des pinceaux qui glissaient sur les toiles de nos corps.*

On leur dira et ils nous verront comme de vieux fous, perdus dans des histoires qui ont des sons de légendes, de paraboles, on leur dira qu'on a connu le goût des queues, des tomates, des vulves, des prunes, des bouches, des oranges, des cheveux et des cerises, et qu'on s'aimait sans assistance, qu'on ne fabriquait rien et qu'on créait tout, par le seul pouvoir infantile de notre inertie.

On aurait pu fabriquer un monde pour nos enfants. Un monde plein de tomates, de musiques , d'abricots, d'entraide, de chattes, d' haricots verts et d'amour. Un monde de montagnes, de forêts, de singes, d'araignées, de liberté nue. 

Liberté dans l'amour, dans la marche, dans les mots. 

Qu'est-ce qu'on dira à nos enfants du monde qui les a vu naître ? 

On leur dira comment ils sont nés. 
Pour commencer. 

*BO. https://www.voxxx.org/fr