mercredi 24 avril 2019

Sa propre mère, son propre enfant, Dialogue in

Attends, attends mon ventre
On est à la fois sa propre mère et son propre enfant et viens viens mon ventre, je te prends dans ma main, je t'écoute, je pleure sur les gouttes de goudron qui en sont tombé, je retiens la jeune fille liquide, la jeune fille en feu, avant qu'elle ne disparaisse, reste reste mon ventre, la porte est restée ouverte, même si la lumière y fut longuement éteinte et les murs barbouillés de goudron et de chagrin
J'ai eu mon dernier orgasme
Écoute, écoute mon ventre, je crois que je vois un rai de lumière sous la porte, je crois que j'entends quelqu'un qui caresse la porte,
A la naissance de ma fille
J'ai d'abord noué un foulard rouge sur mes cheveux et j'ai bandé mes seins, j'ai attaché mon enfant au fond de mon ventre, comme dans une cave aux murs sales, j'ai vécu au-dessus une vie vide de moi-même, une vie de peur de mon sexe, porteur de mort, une vie de douleur dans mon sexe, aiguë comme une aiguille chauffée à blanc 
Mauvaise mère de moi-même
Je n'ai pas fait exprès, crois moi crois moi mon ventre, je n'ai pas pu faire autrement mais je ne t'ai jamais oublié mon ventre, on n'oublie jamais ni sa mère ni son enfant, j'ai beaucoup voyagé j'ai beaucoup accosté, je me suis amarrée à un grand nombre de bites, sans savoir pourquoi, à chaque ancrage, je me sentais un peu plus perdue, pourquoi à chaque nouveau départ, j'apprends j'apprends mon ventre
Pauvre enfant de moi-même
On a souvent peur de ce qui nous dépasse et tu es puissant mon ventre, tu es plein et dense comme un œuf de pierre, lisse et chaud, parfois tu fais peur, tu débordes, tu es incontrôlable et ce que tu donnes est d'une richesse terrifiante et immense
Fabulously absolute
J'ai trouvé un œuf de pierre qui flottait sur la Mère Noire de mon ventre, rose comme l'enfant de moi-même, reste reste mon ventre, j'ouvre mes lèvres, la voix du dessous appelle dans le noir
Ma propre mère et mon propre enfant 
Je descends
Une femme fabulously absolute
J'arrive, j'arrive mon ventre


mardi 16 avril 2019

Asile!

Il y avait un truc pas logique, on sentait bien que ce qui se passait appartenait déjà à l'histoire, alors même que se produisait l’événement, c'est de l'histoire quand on se dit que ce qu'on a connu ne sera plus jamais comme avant, que l'édifice de notre mythologie visuelle n'atteindra plus jamais notre regard, même par hasard ou sous un œil négligent, si ça se trouve, je ne la verrai plus jamais telle que je l'ai toujours vue, ni moi, ni de nombreuses générations de mouettes et de pigeons qui y avaient élu domicile et a-t-on jamais vu meilleure vue de Paris qu'à l'abri des gargouilles, je retiens des quelques images qui m'ont atteinte, le vol affolé des oiseaux autour des tours, le vol effaré des oiseaux, à jamais délogés de la forêt, je regrette ces chênes morts pour elle depuis 800 ans, je regrette ce coq, dont j'ignorais qu'il abritait un trésor pour les croyants, je regrette pour la beauté, je regrette pour la tristesse soudaine de mon fils qui m'avait demandé de l'y amener, je regrette pour le tournoiement des cendres sur les plumes des oiseaux, je regrette et en même temps, je ne peux m'empêcher de ne continuer à penser qu'aux vivants, j'espère que 21 hectares de vrais arbres vivants n'y passeront pas pour la reconstruction d'un symbole, si éblouissant soit-il, j'aimerais presque qu'elle reste telle qu'elle est, désormais, noircie mais debout, je me demande à quoi servent les reconstructions, sinon à faire croire que ce qui est advenu n'est jamais arrivé, mis à part sur un cartel ou une pancarte, vantant les grands mérites de ceux qui auront financé la chirurgie réparatrice des bâtiments classés, j’aimerais presque qu'elle reste telle qu'elle est et qu'on y entre, pour la célébrer, pour y croire à nouveau, pour y vivre, pour y trouver refuge et crier, à l'instar de Quasimodo l'asile, indispensable à quiconque croit en la beauté, fût-elle survolée par les cendres et le vol effaré des oiseaux.

"il enjamba la balustrade de la galerie, saisit la corde des pieds, des genoux et des mains, puis on le vit couler sur la façade, comme une goutte de pluie qui glisse le long d’une vitre, courir vers les deux bourreaux avec la vitesse d’un chat tombé d’un toit, les terrasser sous deux poings énormes, enlever l’égyptienne d’une main, comme un enfant sa poupée, et d’un seul élan rebondir jusque dans l’église, en élevant la jeune fille au-dessus de sa tête, et en criant d’une voix formidable : — Asile !Cela se fit avec une telle rapidité que si c’eût été la nuit, on eût pu tout voir à la lumière d’un seul éclair.— Asile ! asile ! répéta la foule, et dix mille battements de mains firent étinceler de joie et de fierté l’œil unique de Quasimodo (...)  
En effet, dans l’enceinte de Notre-Dame, la condamnée était inviolable. La cathédrale était un lieu de refuge. Toute justice humaine expirait sur le seuil."


lundi 15 avril 2019

Le miroir de la Porte de la Chapelle

Il a dû en voir passer, des belles, des cassées, des jeunes, des moches, des vieilles, des vertes, des pas mûres, ça n'a duré qu'un quart de seconde, c'est le problème quand le périph est fluide, c'est dans ce genre de moments que tu regrettes qu'il n'y ait pas d'embouteillages, pour encore regarder longuement cette petite fille, pour admirer cet instant de grâce insoutenable, cet intolérable, un enfant reste un enfant quoiqu'il arrive, voilà la magie, voilà la grandeur, voilà la fleur sur la décharge, parfois la saisir du regard, en imaginer le parfum est intolérable, il a dû faire du chemin, j'ai imaginé dans le temps qui s'étirait plus encore qu'un chewing-gum tout nouvellement mâchouillé, les lieux qui émaillaient sa carrière, de sa fabrication jusqu'à ce jour où je l'aperçus, un moment de coucher de soleil sur la ville, alors que le périph était fluide, il avait l'air plutôt ancien, le tain un peu brouillé, le cadre ouvragé modestement, il renvoyait la lumière, comme les signaux que s'envoient les enfants, par jeu, pour projeter les éclats du soleil au mur, ou dans les fenêtres du voisin d'en face,  un enfant reste un enfant quoi qu'il arrive, voilà la réalité, une petite fille reste une petite fille, j'imagine qu'il est passé de mains en mains et je me suis demandé comment il avait pu arriver là, à cet endroit, quelle pouvait être son utilité, ça semblait si futile, si superflu, ce beau et vieux miroir au bord du périph, surplombant, pas de beaucoup, les voitures qui, à cet instant passaient en vitesse, c'était fluide, et offrant le reflet du soleil couchant à une petite fille, qui prenait la pose, un diadème de princesse sur les cheveux attachés en longue queue de cheval, une petite fille reste un petite fille, surtout quand elle prend la pose, un diadème sur la tête, miroir, son beau miroir, dis-lui qu'elle est la plus belle,  même dans cet intolérable, devant le frêle abri en toile, en carton, en bordure de périph, dis-lui que les fleurs sont partout, même si elles me serrent le cœur de honte. 


vendredi 12 avril 2019

Femme qui chante avec les loups, Dialogue in

"Vous êtes fantastique"...
Come on
Il a fallu passer devant les chamans, et faut croire qu'elle et moi on est connectées, un truc un peu magique, un peu puissant, et aucun mal à la reconnaître, ma sœur sous ses plumes, et son regard d'aiglonne derrière les lunettes. 
"T'as des entraves?"
Toi t'en as pas quand tu chantes tu sais, même si tu as mal au ventre, même si le trac, même si la gerbe, même si...
Come on
Un baiser sur la bouche avant de sortir
"Je vais te dire un secret"
Assise un bandeau sur les yeux, dans une toute petite alcôve, les mains d'Henry Miller sur les jambes, la nuque, le souffle d'Anaïs Nin dans l'oreille, des mots pleins de sexe
You know you got it 
De sensualité et d'amour, d'un coup, tu pars en voyage immobile, dans les contrées lointaines des corps en tension et en abandon.
Makes you feel good
Hier soir, j'ai poussé la chansonnette avec Elton John, tapé la discute avec John Lennon, flirté avec Miller et Nin, débattu genre avec un trans magnifique et un travelo qui ne l'était pas moins, frôlé des chaman.e.s.
Come on
Le meilleur
Baby
J'ai embrassé Janis et serré ma copine de vingt ans sur le coeur avant de partir...
"On attaque le second round"
Ma copine de vingt ans est une bête, une vraie, un animal sauvage et sensuel, une fois sur scène, bouche ouverte, elle devient lascive, enveloppante,
Come on, come on, come on, come on 
Bouffeuse d'âme et recracheuse, tant que tu prends une autre dimension dès que tu l'écoutes, sorcière du son, une petite sirène qu'aurait poussée au fond d'une grotte ou en haut d'une montagne on sait pas, ma copine de vingt ans,

Take another piece of my heart


mercredi 10 avril 2019

Un, Deux, Trois!

Ce qu'il faudrait c'est un abri.
Une fenêtre grande ouverte sur l'océan et une paire d'ailes dans le dos.

Ce qu'il faudrait c'est le tremblement des feuilles sous le ciel boueux du matin.
Une âme libre et grande ouverte, avec une paire d'ailes dans le dos.

Ce qu'il faudrait c'est Un, Deux, Trois!
Une profonde inspiration, sans un regard vers le bas, une paire d'ailes dans le dos.

Ce qu'il faudrait c'est encore des milliers d'enfants dans le ventre.
Une voix-frère qui sifflote au vol et une paire d'ailes dans le dos.

Ce qu'il faudrait c'est une terre à contrer.
Une profonde marche, de la terre aux genoux, avec une paire d'ailes dans le dos.

Ce qu'il faudrait c'est un bateau.
Un, Deux, Trois! Une paire d'ailes dans le dos.

Ce qu'il faudrait c'est le silence de l'âme en fuite.
Un battement de cœur de papillon dans la paume et une paire d'ailes dans le dos.

Ce qu'il faudrait c'est l'étau des bras-frères.
Une suffocation dans la matrice, un sursaut avec une paire d'ailes dans le dos.

Ce qu'il faudrait c'est une branche d'où pendraient les jambes.
Un aller-retour dans le vide boueux du matin, une paire d'ailes dans le dos.

Ce qu'il faudrait c'est une couverture.
Une ouverture en dedans, des kilomètres de vie en rose avec une paire d'ailes dans le dos.

Ce qu'il faudrait c'est un chemin-frère.
Une route à parcourir jusqu'aux nuits fauves et aux grands soirs, et une paire d'ailes dans le dos.

Un, Deux, Trois!

mardi 2 avril 2019

Enchères et en os, Dialogue in

Et pourquoi pas un roman?
Parce que tu crois que
En avoir la force
C'est comme faire pousser les os
Sur la chair
T'as quoi de mieux à faire?

De toute façon, maintenant c'est comme si je partais à la pèche aux mots, aux phrases, maintenant je vis toute la différence entre aller faire ses courses et aller chasser, cueillir, ramasser.

Faut chercher
Voilà

Maintenant c'est moins fluide, c'est moins simple, c'est comme faire pousser les os. C'est comme les entendre percer les gangues de nerfs et zébrer la peau, c'est comme faire pousser les os au-dessus de la chair, c'est comme se monter à l'envers, c'est comme retourner un gant.

Et pourquoi pas se mettre à chanter?
Parce que tu sais
C'est déjà arrivé
C'est comme faire pousser un arbre
Dans un tronc mort
T'as quoi de mieux à faire?

De toute façon, maintenant c'est comme si je partais séduire une femme sans la connaître, maintenant je vis toute la différence entre prendre une main et la donner.

Faut agir
Voilà

Maintenant c'est plus ardu, c'est plus complexe, c'est comme faire pousser les os. C'est comme les sentir ouvrir la chair et s'enrouler par-dessus, c'est les arroser de sang et leur laisser voir la lumière.

Et pourquoi pas danser?
Parce que tu sais
Non, je sais pas
C'est comme faire pousser la peau
Sous le squelette
T'as quoi de mieux à faire?

De toute façon, maintenant c'est comme si je fabriquais un métier à tisser au lieu de m'habiller, maintenant je vis toute la différence entre rester et fuir.

Faut s'étendre
Voilà

Maintenant c'est très clair, c'est très obscur, c'est comme faire pousser les os. C'est comme fendre une coquille de granit avec une liane, c'est comme étreindre un dragon dans un nuage de feu.

Et pourquoi pas?
T'as quoi de mieux à faire?
T'étreindre
Et te faire pousser les os
Sur la chair?