mardi 26 mars 2019

Sans filtre

Je ne saurais dire pourquoi la lecture de ce manuscrit m'a tant touchée, sans doute parce que je crois toujours que les romans ne sont qu'une extension de la vie de leurs auteurs, je n'arrive pas à imaginer que les histoires contenues dans les mots sont de pures inventions, j'avais écrit à l'Au. "je n'ai pas de silencieux" , entends par là que je n'ai pas de filtre pour plein de choses et que, donc, il est des choses que je saurais concevoir intellectuellement, mais pas du tout emotionnelement, et je ne saurais dire pourquoi, mais ces mots de Bataille, écrits à la main m'ont profondément touchée, comme tant d'autres mots écrits par tant d'autres mains, c'est vrai que les filtres sautent encore plus à la découverte de la graphie personnelle de leur auteur,  ils prennent un supplément d'âme et je ne saurais dire pourquoi il m'est impossible d'imaginer qu'ils ne soient que pure invention.

Georges Bataille [Lord Auch], Histoire de l'œil, 1927.

lundi 25 mars 2019

En l'état, dialogue in

Je la sens sous ses lèvres douces, je les sens
Nos 25 ans
Je la sens dans ma chair de poule
La voix de rocailles
Je la sens dans ma gorge, coulante
La fumée des clopes, immémoriale
Je la sens dans mes reins
La tension brûlante
Je les sens,
Nos années bébé, qui persistent et signent
Seras-tu là encore dans 25 ans
Me redonneras-tu 
Cette occasion unique
De me travestir
Cow-boy en jupons sur une plage à la nuit
Je l'ai senti, sous les lèvres douces de mon amie
Je les sens 
L'indéfectible,
Les séances photos en soutifs,
Les petites aventures sans risque
Les sons planants
Les dents serrées
Les nibards en pointe
Les yeux battus
Mais pas les cœurs
La brûlure de nos 25 ans
Je la sens bébé
Qu'est-ce qu'on s'est assagies 
Putain 



Meuf, on va dire que c'est juste
Un point d'étape avant de remonter en bagnole
Meuf, on va dire qu'on fait juste
L'état des lieux



Homme Town, chant d'amour

Pour une fois,
Permets moi, permets moi, permets moi...
De dire, de nommer
Le oui,
Bien plus difficile que le non
Le oui
Pour une fois,
Permets moi
Le veux-tu?
Le oui,
A la question
C'est moi qui l'ai posée

Il arrive un moment dans la vie, où l'on éprouve le désir de retourner sur ses pas, et qu'ils te conduisent, qu'ils te ramènent à ton port d'attache, dans les sentiers de ta forêt, à l'endroit qui t'a vu naître et comme on naît plusieurs fois dans cette vie, ces lieux sont multiples, un jour, on en choisit un, oui oui et choisir c'est renoncer me dit souvent l'Amoureux, je ne suis pas entièrement d'accord, même si je perçois ce qu'il veut dire. 
Alors, oui ...
Mon amour, de tous les êtres qui peuplent ma forêt, tu es le seul à ne pas faire partie du bestiaire fantastique des amants, pas de règne animal pour toi, ni pour moi, tu portes en toi la force minérale des pierres entre lesquelles poussent les fleurs coriaces qui m'incarnent, où s’immiscent les arbres  dont je partage l'écorce et c'est ainsi que nous sommes faits toi et moi, comme la maison que tu trimballes en ton âme et la ville que je trimballe en la mienne.  

Et le oui est tellement moins simple que le non, le oui n'a pas de nom et si je dois te nommer, je t’appellerai Homme Town, ça sonne comme un nom d'indien et ça te va comme un gant et permets-moi, permets-moi mon amour de voguer sur mon esquif, parfois de te perdre de vue, Homme Town, sans crainte ni défiance, parce que nous sommes là, ta maison dans ma ville, l'indissociable.

C'est improbable, c'est incongru, c'est aussi saugrenu qu'une fleur poussée dans la béance d'un bloc de grès, aussi buté aussi, les racines ont pris et des vies en sont sorties, la béance s'étrécit et s'emplit toujours. 
Mon amour, je crois qu'on est prêt à être ensemble, parce que désormais nous savons pouvoir être séparés dans la joie de la vie de l'autre, à nous nommer toi et moi, l'indissociable Homme Town.


mercredi 20 mars 2019

La somme des mes emmerdements

J'ai relu, pas tout, j'ai changé deux-trois trucs je pense, désormais je ne voudrais pas qu'on me rende ces années où je me suis emmerdée pour rien, je crois que c'était pas pour rien, finalement, je crois que derrière la somme de nos emmerdements, il y a une finalité, ce je-ne-sais-quoi d'utile à la grandeur de l'âme, à son vieillissement et à sa sagesse, je lis, j'apprends, j'aime les histoires de Marielle et de ses enfants, la Punkette, la Rebelle et l'Italien, j'aime sentir ses promenades aux bords des rivières, j'aime m'interroger dans ses questions, j'ai relu, pas tout, qui est cette jeune fille, qui est ce moi derrière moi, qui est cette vamp, cette petite chose, ce dragon, cette femme double, c'est moi qui m'adresse un sourire dans le miroir, l'image actuelle est floue, peu importe, elle palpite et je crois qu'un jour j'aurai la couleur de la somme de mes emmerdements, une couleur sacrément franche, je peux te le garantir, j'aime pas trop les tons pastels anyway, je lis, je voyage, et je trouve ça sacrément punk finalement de voyager sans bruit, ni mouvement, et les contrées que je parcours ont les doux noms de la Casamance, du Zambèze, de Guadalcanal, de Trieste et du Bosphore, tous lieux où je crois bien que jamais je n'irai, parce que l'avion, la pollution, les gaspillages en tous genres et qu'ils sont doux comme ils sont dans mon imagination, en tous cas, leur absence de matérialité n'est plus un emmerdement, voilà le vieillissement de mon âme, et ma sagesse, un jour prochain je me mettrai à léviter, non faut quand même pas déconner, ou alors si, mais dans les bras de l'Amoureux, ou des Amants, qui sait, ou en lisant Marielle et ses promenades et ses coups à boire et ses coups de tête, et si tu lis ceci et que ça te donne une sensation de voyage, je te conseille la bande-son, Brad Mehldau c'est un maître en lévitation intérieure, il suffit de fermer les yeux, de basculer ta tête en arrière et de laisser glisser, à ce moment là, tu changes deux-trois trucs et tu te prends à croire que derrière la somme de tes emmerdements, il y a un je-ne-sais-quoi utile à la grandeur de l'âme.



lundi 18 mars 2019

Mieux qu'ici je me trouve pas

Incroyable ce qui doit sortir, ce qui va sortir de tout cela, je n'en sais rien en fait, et pour une fois je m'en fous pas, pour une fois il y a des choses qui sont importantes, demain je me marie, demain je vis de mon travail, de ce merveilleux travail qui consiste à ouvrir la main, à recueillir et à servir, demain on ira poser les papiers à la mairie, avec les enfants, incroyable ce qui va sortir de ces jours qui coulent sur moi, ce merveilleux travail qui ne demande que l'effort permanent et sublime de n'être que soi-même, ce soi qu'on ignore encore et qui vit pourtant et l'effort qu'il faut fournir pour ne plus courber la tête et se dire soi, pour une fois je m'en fous pas, je crois que mon Il serait fier de moi et me poserait des tas de questions, incroyable cette énergie qui m'inonde et me perd, incroyable ce qui est en train de sortir, c'était un simple jeu au départ, un jeu de peindre, et, une fois ce jeu pris au sérieux, parce que cette fois ci ta vie en dépend, c'est du costaud désormais, il va falloir la jouer fine, la jouer serrée, la jouer honnête, et se prendre au jeu, un jeu de peindre c'est simple finalement, tu prends le pinceau, tu trempes et tu vis, c'est simple, je leur dis toujours, débarrasse toi de l'intention,une fois qu'elle t'a quitté, tout devient simple tu verras, tu deviens simple, tu glisses comme le pinceau sur la feuille, si tu as réussi à doser correctement ton effort, incroyable tout ce chemin parcouru, toutes ces routes pour arriver là, ni plus loin ni plus haut ni mieux que là, elle disait ça la très vieille grand-mère de ma mère, elle disait "mieux qu'ici je me trouve pas" et bien cette incroyable phrase m'est revenue il n'y a pas cinq minutes et  pour une fois, j'accorde à mon chant de la valeur, aussi sérieux qu'un jeu, on dirait qu'on serait, tu te rappelles, on s'en foutait jamais et pour une fois je m'en fous pas.
Incroyable. 


vendredi 15 mars 2019

La nuit des rois

Il y en a déjà eu une, avortée, mal foutue, l'enfer pavé de bonnes intentions.
Demain, fera-t-il nuit en plein jour?
Sera-ce une seconde nuit des rois, dans la fumée parce qu'il y en aura, y aura-t-il des milliers de jambes emmêlées, martelant le bitume, dans une éclaboussure de jaune et de noir?
Sera-ce le jour des éborgnés dont tu parles, ce jour où plus qu'il vacille, le pouvoir tombe, tout boulonné qu'il soit à ses ors, à ses privilèges, à sa morgue, à ses certitudes et à sa barbarie?
Je ne crois pas à la nuit des rois, dans l'ombre des salons ils restent, puisque nous n'allons pas les y déloger, je ne crois pas à la nuit des rois, puisque je ne souscris pas encore à la colère qui met bas et réduit en miettes les édifices toujours connus, même s'ils sont l'enfer déguisé en République, je ne crois pas en la nuit des rois, puisque j'ai peur.
Alors je réfléchis. Je ressens. Rien que d'y penser, à demain tu vois, j'ai le ventre qui se serre et la gorge qui se noue, de peur, puisque je sais les mort.e.s, les mutilé.e.s, les éborgné.e.s et j'ai peur d'en être, puisque mes enfants sont petits, et que je tiens à mes deux jambes pour avancer avec eux, à mes deux mains pour les caresser encore et encore, à mes deux yeux pour admirer ce qu'il pourrait advenir d'eux, pour au loin les regarder plus tard aller marcher dans la terre et courir sur le sable.

Je ne crois pas à la nuit des rois. J'espère demain voir l'aurore.
Non pas une aurore uniquement en jaune et noir, mais une aurore bariolée, vivante, une aurore à l'espoir comme celle que porte la jeunesse, une aurore à défendre et à protéger, jusqu'à ce que le jour se lève.
Il y en a déjà eu une...

Et demain fera-t-il nuit en plein jour?

jeudi 14 mars 2019

Mariage du canard et du lapin, dialogue in

Ça farfalle* dans tous les coins dis-moi,
Pourquoi tu restes en arrière?
Le vent se lève
M'a gratté les omoplates à m'en arracher la base des ailes,
Ça aide à sortir, parfois faut
Forcer un peu
Toujours douloureux un membre qui repousse
Lapin, tu peux compter sur moi
Sourire entre nous, tu sais
Je sens que tu me
Lisses les plumes
Nez en l'air, les yeux sur le vol des oiseaux
Tu farfalles non loin du terrier
Et tu te demandes pourquoi désormais
Quand tu fumes,
Ça te brûle
Tu viens pas?
Regarder les canards sauvages avec moi
Faut dire qu'un lapin volant on a rarement vu ça
Pas plus qu'un canard qui farfalle tranquille dans les coins

Faut croire qu'il faut se faire à l'idée de grandes transformations pour les années à venir, de profondes et invisibles trouées, des qui mettront des générations à pousser de sous terre, et au prix de mille batailles, personnelles et collectives, pour sortir enfin des trous dans lesquels nous sommes enterrés vivants et maintenus à coups de LBD, d'injonctions débilisantes et de menaces d'une vie encore plus intolérable.
Faut croire qu'un lapin à qui il viendrait l'idée de pousser des ailes, ça serait vraiment le pompon, mais tu vois, tout est possible en ces temps troublés et tous les moyens sont bons pour chercher comment faire pour aspirer une petite goutte de liberté et si ça me chante à moi de me faire pousser des ailes, je vois pas ce que tu aurais à y redire. 


*Watership Down, Richard George Adams

samedi 9 mars 2019

Shallow

Ça se serait pas vu si j'avais voulu le cacher, ça se serait pas vu si j'avais voulu le garder pour moi. 

Je crois que personne n'aurait pu le voir, le savoir, ce que je cache dans mes bas-fonds, ce que j'ignorais moi-même, ce qui restait dans l'ombre, ça dormait d'un sommeil agité de mauvais rêves, comme un être séquestré, à passer, condamné, toute sa vie dans un placard exigu et sale, toute sa vie dans le noir et le froid, dans l'ignorance et la honte. 

Tu crois qu'on se grandit de se regarder dans les yeux, de se prendre dans les bras et de se reconnaître, et de se demander pardon, tu crois qu'on vit mieux à partir du moment où on ouvre la porte du placard et qu'on se laisse sortir et lentement remonter des bas-fonds de son corps, tu crois qu'on est pas mort entièrement quand on commence à souffrir de sa propre absence?

Ça se serait pas vu si j'avais voulu le maintenir attaché et maintenant, je ne sais pas quoi en faire. 

Je ne sais pas comment le faire vivre, je ne sais pas comment l'épanouir. Je crois encore que tout doit venir de moi. Je ne sais pas pourquoi je l'ai enfermé. J'ai toujours aimé plonger, et cette histoire de pêche au poulpe a résonné d'une drôle de manière, tu crois qu'un jour je réussirai à me trouver belle et puissante et fière d'être ce que je suis, juste moi et pas mes enfants, l'Amoureux, les amants, les couleurs, tu crois que je parviendrai à considérer mon corps avec la même indulgence que celle que je porte à mon intelligence, tu crois qu'un jour je n'aurai plus besoin de la valeur que je cherche en d'autres yeux que les miens?

Ça se serait jamais vu si je n'en avais pas ressenti l'absence aussi fort.

Je veux retrouver l'extase qui irradiait mon corps, tout mon corps quand j'étais enfant, cette impression de ne plus appartenir à la terre, mais de monter tutoyer les nuages pleins d'orage ou bien cette sensation d'oreilles bouchées, de plus en plus, quand je descendais au plus profond de la mer, dans les roches pour regarder bouger les oursins, je veux retrouver le feu de mes joues et les battements de mon cœur, et la sensation de ne plus appartenir à la terre, juste parce que le soleil filtrait dans les feuilles au bon moment, au moment où le premier garçon déposait le baiser sur mes lèvres closes de fillette de 12 ans, je veux retrouver l'air brûlant dans mes poumons et le volcan de mes jambes quand je quittais terre pendant ces courses que j'adorais disputer.

Ça se serait jamais vu si j'avais continué à mentir, et toute vérité n'est pourtant pas bonne à dire.


Je sens parfois la nuit la succion des poulpes contre mes jambes tendues.




vendredi 8 mars 2019

On ira marcher, dialogue in

On ne sait encore où on se retrouvera, mais on ira marcher. 

On ira arpenter, serpenter, traîner nos guêtres, on ira marcher.

On ne sait pas encore si on se retrouvera, mais on ira le chemin, le même toi et moi, même si nos yeux ne se croisent, 
ni nos routes.

On ira promener nos corps dans ce flot qu'on espère abondant, on ira se fondre dans la foule qu'on espère dense. 
Aujourd'hui et tous les jours.

On ne sait pas encore si on s'y croisera, mais on ira cheminer de concert et puis après on ira lire au Palais de la Femme, 
quel drôle de nom, finalement.

On ne sait pas si on y entendra la voix des autres, ou leur rire, mais on suivra le martèlement des pas sur la chaussée 
et le souffle des vents.

On déambulera au milieu de l'hostilité systémique, on flânera la voix vive.
Et puis...
On ne sait pas encore si on s'y reconnaîtra, mais après on prendra la route de l'arbre en fleurs 
et du petit pois.
On ira se reposer les jambes, l'esprit, et le cœur sous sa ramure blanche et contre son tronc tordu.

On ne sait pas encore où on se retrouvera, ni si d'ailleurs, mais on ira marcher.
Puis s'asseoir, sous l'arbre en fleurs, les doigts croisés et les yeux dans les nuages.

On ne sait pas encore, mais peut-être pourrons-nous continuer à marcher, 
contre les troncs tordus des arbres en fleurs.

mercredi 6 mars 2019

Putain

J'ai pas pu réfléchir, il a déchargé un jet sifflant et inaudible à mon oreille et puis le vide sidéral, sidéré.
C'est vrai que le cerveau se met en off, quand un appui choquant s'y glisse.
"Putain"
J'ai essayé de le redire, en murmure comme c'est arrivé dans mon oreille.
J'ai pas réussi.
Le premier réflexe tu vois, c'est de te dire, mais il faut pas, surtout pas, c'est de se dire que c'est toi qui a mal entendu.
"Putain"
J'ai été surprise par la qualité de l'articulation. Dans un murmure, les consonnes ont tendance à s'appauvrir, à s'effacer et là. Limpide. Je me suis demandée si j'avais mal entendu.
Dans deux jours c'est la journée internationale du droit des femmes.
"Putain"
Voilà où on en est.
Tu peux acheter des clopes, te pencher, ramasser la canne d'un vieil homme et, dans la queue, au moment où ton corps descend vers l'objet au sol, accroupie, et le souffle de l'autre à ton oreille...
"Putain"
Voilà. Dans deux jours c'est la journée internationale des droits de la femme et je crois que tant qu'une telle manifestation existera, elle ne sera que l'espace de témoignages de tout ce que les femmes doivent subir dans cette société.
J'ai regardé le gars dans les yeux, avec incrédulité. Fixé le gars. Joli visage, jeune. Regard dur. J'ai plus douté que le murmure était sorti de sa bouche.
Je l'ai tellement fixé. En m'éloignant, ultime provocation.
"Problème?"


J'ai été interdite en descendant la rue. Souffle court. Cerveau en veille.
"Aucun".

Je lui ai répondu ça. Je me suis pas défendue.
 
Putain.