mardi 31 décembre 2019

Bestiaire, Dialogue In

On a le bestiaire qu'on peut. 

J'embrasse tendrement tous les 
Oiseaux sur le bec
J'enroule 
Les poulpes 
Autour de mes jambes 
J'encercle les flancs
Des chevaux blancs
Je couve des yeux 
Les poules nombreuses. Précieuses. 

On a des années animales
Végétales 
Minerales
Ça dépend du temps qu'il fait. 

J'enfouis mon museau dans l'échine odorante des loups des forêts, je révère leur sauvagerie écumante. 

N'étaient les jours trop courts, on s'ennivrerait bien ensemble.

Les nuits sont assez longues pour s'ennivrer De chaleur
De vin
De sourires 
D'odeurs de feu et de paille
D'amour 
D'yeux pétillants au bord du bidon du feu 

Une drôle de race, moitié plumes moitié poils, en rond dansant dans la nuit qui gèle les vitres des voitures. 

J'enverrai des baisers brûlants de feu à travers la nuit 
Assez longue pour atteindre 
Les becs des oiseaux
L'échine des loups

Demain. 
On aura le bestiaire qu'on veut. 

Coquille

C'est très fragile un œuf, et tellement plein à la fois.

On ne sait jamais ce qu'il peut advenir d'un œuf, omelette, poussin, pourriture, dragon, cocotte, serpent... 

Il peut être énorme et dur, ou tout mou et translucide. 

Un œuf contient des promesses et peut se briser ou se déchirer, poissant à jamais la main qui en a répandu le contenu. 
Un œuf est porteur de vie, qu'on le mange pour rassasier sa faim, ou qu'on le voie éclore. 

Un œuf est la peau durcie du matin calme et des sons purs de l'entrechoc, sa rondeur tourne autour du soleil entre les doigts de l'homme, au bord des frontières du nid de branches ou sous une mince couche de sable. 

C'est très fragile un monde à venir.
Et ça tient dans un œuf. 

vendredi 20 décembre 2019

Hors de mon corps

Je ne le fais pas exprès, parfois je n'ai envie de rien faire. 

C'est quand je sors de mon corps, comme on quitte une maison et il ne reste plus qu'une enveloppe inutile que je reconnais à peine. 

Ni des mains ni des yeux, rien ne me touche plus en moi-même que le regard que tu y plonges. 
Finalement, ce n'est pas toi qui voles. C'est moi. 

Le temps passe. Je m'évapore sur le bateau, dans le camion, le temps n'a plus de sens, au-dessus des immeubles, au bord de l'eau.

Je ne fais pas exprès de ne pas être là. 

Je ne m'appartiens plus parfois je crève de l'envie de sauter de l'arbre, de larguer les amarres, comme le vent m'appelle aujourd'hui...

Je ne fais pas exprès de ne pas tomber dans le vide. 

Il n'y a que les corps incarnés pour me tenir au sol. 
Deux petits corps. Et un grand. 

Ailleurs, les souvenirs d'autres. Plus loin. Plus en amont de mon fleuve. 
Si je m'envole, tu comprends, tout cela se terminera. Je ne suis pas prête. 
Trop petits. Trop doux. Trop tout.

On a combien de vies qui s'offrent à nous au moment de la naissance ? 
Existe-t-elle cette vie dans laquelle on peut devenir un être complet, un animal total ? 

Troque cage contre nid à flanc d'if.

Je secoue ma tête et te voilà, avec la tienne et tout ton corps du dessous pour lever les yeux et suivre les planeurs dans l'azur. 

Je n'ai pas fait exprès de trouver un sens impossible à ma vie. 

Et pourtant je l'aime jusqu'à la dévoration, je la chérirai jusqu'à mon dernier souffle avec toutes les larmes qu'elle me prend et tous les sourires qu'elle m'offre.

Je ne sais pas où tu vas mais sache que j'ai envie d'y aller avec toi, et que dans ces moments là, je quitte mon corps et je pars voler toutes les vies qui s'étaient présentées à moi.

Je navigue autour du monde, je renfile une chemise bleue sur une montagne feu, je marche dans une nuit chaude en ne suivant que les virages, je chante dans une cafétéria, je mets au monde mes deux petits corps, j'enterre un petit poi(d) s, je lis Harrison pour la 333e fois en regardant le vent dans les arbres. 

Je ne fais pas exprès de sentir toutes ces vies qui volent en moi. 

Je détache mes cheveux et j'abandonne mon présent.

Americans, 1958
©Robert Franck


jeudi 19 décembre 2019

Silence intérieur

On en a encore bien des choses à arracher mon ami, mon frère, mon amour, mon camarade, si on veut réussir à vivre beau. 

Je n'écris pas vivre bien t'as remarqué ? 
J'ai fait exprès, parce que j'ai envie de vivre beau. Dans la beauté de ce qui m'entoure, les arbres, les chants d'oiseaux. 

J'ai attrapé hier cet extraordinaire, un chant d'oiseau justement, à l'heure où ils commencent à se taire, à l'heure où les mères rentrent, la main de leur petite calée, petite pelote dans la leur. 

L'air de cristal, suspendu dans le silence. 

Et il a empli la rue, s'en fichant complètement, il a envahi la montée de son petit chant.

J'ai l'impression d'avoir été seule à l'entendre, ou du moins seule à l'écouter. 
C'est ça qui est beau, mon ami, mon frère , mon amour, mon camarade, une seconde de silence intérieur transpercée par un petit chant d'oiseau au crépuscule.

On a encore bien des choses à arracher pour conserver cette beauté du silence intérieur et la possibilité d'un chant d'oiseau.

The sound of silence
©Marion Moire 


mercredi 18 décembre 2019

Le sommeil du coquillage

Le sommeil des enfants est fait de la nacre des coquillages ramassés en bord de mer. 

Les yeux jamais totalement fermés, ils voient plus loin, plus profond, sans s'en souvenir jamais.
Mais demande-t-on au coquillage ce qu'il a vu au fond de la mer, avant qu'il ne se retrouve sur une plage, puis dans la poche de l'enfant qui dort ? 

Le sommeil des enfants ne connaît rien de nos insomnies d'adultes, de nos soucis, de nos doutes, de nos désirs et de nos amertumes.
Il reste, implacablement, doux et froid comme la nacre des coquillages.
Il chatoie derrière leurs yeux mi-clos, comme les trésors qui brillent sous la surface de la mer. 

Et je veille sur le sommeil de mon enfant, ma petite coquillage, endormie en boule sur le fauteuil. J'ai à peine eu le temps d'ôter mes chaussures. 

Moi aussi ma petite coquillage, je dors les yeux ouverts sur ton sommeil, c'est une chose que vous avez prise de moi, ces yeux mi-clos sur la nuit et le repos.
Sans doute, il y a tant à voir au cœur du sommeil. Il y a une eau sans profondeur atteignable, sans laquelle nous ne saurions vivre, sans doute.

Dans mes abysses, ma petite coquillage, je sommeille éveillée et quelle belle promenade à fleur de sable, à peau de souffle. 
On ne dirait pas, à voir tes yeux mi-clos, mais je dors avec toi ma petite coquillage, et les grains de sable sous mes yeux proviennent du creux de mon cœur. 
Ils ont consolidé mes os et se sont solidifiés. Ils ont tournoyé à une vertigineuse vitesse pour me donner sang et langue, avant de sedimenter, cheveux et tête de bois. 

Et nous voilà mes amours, avec nos yeux pas tout à fait fermés, nos rêves éveillés et notre sommeil de nacre.

Sommeil de nacre
©Marion Moire





mardi 17 décembre 2019

À ce soir ma puce

J'en ai connu un de CRS triste.

C'était en 2003 et c'était le père d'une camarade de fac. 

Nous manifestions contre le CPE et nous l'avions retrouvé sur le cortège. Ma copine avait promis de venir le voir, et l'embrasser. 
Il faisait son travail, et il a discrètement embrassé sa fille, avec deux trois larmes dans sa voix, un truc imperceptible dans son "À ce soir ma puce", avant de reculer vers ses collègues en nous disant de faire attention. 

2019. Elle a raison ma copine, ça faisait un joli sujet de texte, le CRS triste. 

Parce que j'en ai connu un et que c'était tellement triste aujourd'hui, ces keufs perchés sur la Bastille, j'avais encore jamais vu ça. 

C'est plus tard, plus loin, que j'ai repensé à ce père de ma copine de 2003. À sa tristesse de père, devant ce travail qui le mettait face à la révolte de son enfant. 

Boulevard Beaumarchais. On a marché en se tenant par le bras, quand on longeait les cordons de ces keufs passés du côté obscur. 
Ça n'a pas toujours été comme ça. Si ? 

Et puis heureusement dans notre marche, au-delà des keufs qui font peur tant leur regard est vide de vie, au-dessus des fumées qu'on avait évité, on a échangé nos souvenirs, le type d'homme qui nous plaît, elle a les goûts affirmés, moi un peu moins, c'est tout ce que ça veut tant que "ça pue le mec doux", tant que je peux jouir de la manière dont leurs corps occupent l'espace, une gare, une place, une rue, une question d'allure, de démarche j'en sais rien... 

On a parlé des amours passées, présentes et à venir. 

On a parlé des échanges de baisers sous les slogans et la Justice éborgnée, magnifique marionnette portée par le Théâtre du Soleil. 
On a eu l'amour partagé par nos mots sous les yeux morts des keufs et au milieu des cris de révolution. 

2003. À la manif suivante, c'était un dimanche, le père de ma copine, de repos, avait défilé avec sa fille.

Paris, 17 décembre 2019
©Marion Moire 




dimanche 15 décembre 2019

Vent d'écume

Le vent s'est mis à rugir, les branches s'affolent, comme de toutes jeunes filles ou comme de très craintives créatures, c'est le ballet des feuilles, des sacs en plastique.

Il y a un baquet d'écume, collé à mes basques, collé à mes cheveux, nuque raide et mains froides. 

Elle aurait donné quoi notre histoire d'amour ? Elle aurait tenu au-delà du premier rugissement des vents, au-delà des nappes d'écume qui recouvrent les bancs sur une plage de Normandie ?
Elles auraient donné quoi nos nuits et nos journées entre ma terre et ta mer, elles auraient tenu le coup ?

Le vent d'un coup est tombé, les branches cassées jonchent le sol, j'ai vu une paire de baskets dans un arbre et le vent n'y était pour rien.

Elle aurait donné quoi notre histoire d'amour ?
Elle aurait donné son avis, sûrement, sur l'amour, justement, sur ses intimités avec la révolution, elle aurait franchi avec fracas, on sait pas, les quarantièmes rugissants, peut-être pas, elle ne nous aurait pas survécu, elle aurait donné ça.
Elle aurait donné les mots qu'elle nous aurait pris, elle aurait nourri et affamé, elle aurait donné ce que nous n'aurions pu nous offrir. Elle aurait venté entre nos têtes, nous laissant nous accrocher aux branches.

Il y a un banc.
Quelque part en Normandie.

J'ai rêvé m'y asseoir, y laisser l'empreinte de mon cul figée dans l'écume déposée par le rugissement du vent.
Il donne quoi l'amour à nos histoires ?

Houlgate, décembre 2019
©Ba'di Normandie, retouche Marion Moire





mercredi 11 décembre 2019

Re-trancher, Dialogue in

Qu'est-il arrivé mon cœur?
Un coup qui pousse vers les retranchements. 
Retrancher c'est soustraire, c'est
Trancher deux fois, ou un peu plus d'une, 
Soustraire c'est...
Fais chier
Qu'est-il arrivé mon cœur?
Une onde ouverte
Une plaie béante
Un truc qui suinte
Sans tison pour cautériser
Un truc dément
Fallait trancher
Fais chier
J'aimais bien comme tu bougeais
Un truc bandant
Qu'est-il arrivé mon cœur?
Un truc d'animal
Un deux trois
Un peu moins
Non
Plus loin
Qu'est-il arrivé mon cœur?
Jamais aimé les soustractions
Il n'existe rien en maths pour dire qu'on bouge plus
Ni en avant
Ni en arrière
Ni n'ajoute
Ni ne retranche
Reste là, oui là
Je fourbis mes bras
Fais chier
Qu'est-il arrivé mon cœur?
My arms
J'aimais bien comme tu les prenais
Ce geste additionné
A tous les autres
Un truc pour moi
Une attraction
Fallait soustraire
S'y ? Si!
Fais chier
Stop!
Attends que je me
Re-tranche
J'sais pas où
Bouge plus

Albino Sword Swallower at a Carnival, 1970
©Diane Arbus 








mardi 10 décembre 2019

Vintage

Je dois les aimer un peu élimés, un peu usés vers l'extérieur des semelles. 

Je dois les aimer la démarche souple et le corps dense. 

Je dois les aimer avec leurs airs d'envergure en retraite, tu peux pas savoir comme je les aime un peu râpés, un peu râpeux, un peu détachés. Moins de prise sur la vie et des preuves à donner désormais accessoires.

Je dois les aimer libres de corps et d'esprit, tu peux pas savoir comme je les aime affranchis. 

Je dois les aimer au fond des bacs de fringues oubliées, je dois aimer leur odeur de cuir et de laine, fuck le neuf, je dois aimer leur texture compacte et douce. 

Je dois les aimer la démarche dense et le corps moins souple. 

Je dois les aimer un peu abîmés, un peu esseulés, un peu tannés, un peu recollés sur les bords, tu peux pas savoir comme je les aime tels qu'ils sont. 

Un peu désabusés, parfois émerveillés. 

J'suis une meuf vintage.

Jeff Bridges 2009, ©Greg Gorman



lundi 9 décembre 2019

oiseau d'enfer, oiseau de paradis

Il y avait l'oiseau d'enfer et l'oiseau de paradis au faîte du grand chêne, une mélodie difficile à traduire quand on ne parle que le langage grossier des deux-jambes, une alliance douloureuse de trilles, de virago guttural, de coups d'ailes en foudre, l'oiseau de paradis, et de longs trémolos et d'à-pics vertigineux et sifflants, on comprenait rien, l'oiseau d'enfer.

Ils sont les gardiens, les veilleurs. 

Sur la poudreuse de lune dans le noir du soir, ils glissent des mots d'oiseaux au fond des rétines, les font ruisseler d'enfer, de paradis, au choix, même quand tu choisis pas. 

Ils chantent leurs chants d'amours, leurs chants de morts, leurs chants de naissances , j'espère qu'ils en chanteront une ce soir, une spéciale, puis deux puis trois, parce que j'aimerais célébrer ces trois choses ce soir, ces trois chaos intimes que mes doigts ont tapé tout seuls, sans que je m'en rende compte, c'est toi l'oiseau de paradis?
Chante un chant d'amour et envoie-le loin dans les chevelures de sorcières des chênes...
Chante un chant de mort et transperce la terre jusqu'aux racines de l'arbre torsadé, dis à ce tout petit amour que sa maman pense souvent...
Chante un chant de naissance et siffle sur le ventre de ma très chère amie, c'est l'heure...

Sur la plus haute branche, j'attends l'oiseau et je polis mes petits cailloux, qu'ils soient doux dans ma poche, qu'ils soient doux dans ma bouche, suce mes plumes oiseau d'enfer, ça va devenir un roman cette histoire, un bijou sauvage, un caillou poli dans la boîte à secrets des enfants, où voisinent les dents de lait des petits avec tous les trésors glanés ça et là, cette vie glorieuse, te voilà oiseau de paradis.

Il y avait un rouge-gorge assommé dans une cuisine. 
Il n'a rien pesé dans ma main, au moment où il a choisi de s'envoler.

L'ordre des oiseaux, Georges Braque (1882-1963)

mercredi 4 décembre 2019

En absurdie

Je t'ai dit que tu me manquais, et que c'était aussi absurde qu'une tâche de sang sur une robe blanche, ou une chemise. Je crois pas te l'avoir dit.
Absurdie quotidienne.
Je t'ai dit que je me touche plus depuis que je ne te touche plus, et que c'est aussi incongru qu'une banane dans une baignoire. Je suis sûre de ne pas.
Absurdie des jours.

Je t'ai dit qu'on vivait des temps absurdes, en des latitudes absurdes, avec des obligations absurdes et des heures absurdes. Je pense pas te l'avoir dit.

Comme je crois pas non plus t'avoir dit que je me manquais tout en étant bien, que j'avais parlé avec ma sœur pendant deux heures en essayant de lui faire entendre que non elle n'était pas folle, mais peut-être plutôt absurde et qu'il n'y avait aucun mal à ça, je te jure, ça n'a rien de fou d'être absurde, c'est peut-être le seul moyen que t'as trouvé pour être toi sans te foutre en l'air, mais un jour crois-moi, tes pieds toucheront terre, j'espère et s'y enfonceront pour que tu puisses prendre racine, je crois que je vais boire un petite verre.

Je t'ai dit que j'ai pas bu de vin... ah si tiens. Voilà que ma mémoire se barre en absurdie. 
C'est malin.
Je t'ai dit que je rêvais beaucoup de plein de trucs absurdes, de cheveux qui poussent, de carreaux lavés, de serpents.
Absurdie des nuits.
Je t'ai dit que je ne pensais pas à toi tous les jours et que je considérais ça comme une petite victoire, une pincée de sel pour absorber la tâche de sang sur ma chemise.

Comme je crois pas non plus t'avoir dit que je considérais que cette tâche, c'était en réalité mon propre sang qui en était la cause.
Absurdie mensuelle.
Fais pas attention.
Si. Fais attention.

Je t'ai pas dit que j'attendais la fin de journée pour souffler, pas tous les jours, je peux pas, mais quand je peux, j'aime bien, j'aime bien ce calme absurde, je suis sûre que ma sœur n'est pas folle, mais juste malheureuse jusqu'à l'absurde, je suis sûre que tu es heureux quelque part, pas complètement mais un tiens vaut mieux que deux tu l'auras,sans doute sans doute, je suis sûre que je suis à ma place, même si là, je me sens aussi absurde qu'une banane dans une baignoire, je suis sûre qu'il n'y a rien qu'un peu de sang sur ma chemise blanche.

La Reine Margot 1994

dimanche 1 décembre 2019

Zina

Tu viens, on va manger des pois chiches, on va manger pour pas cher et ce sera bon quand même, on va dégouliner de sauce tomate sur nos mentons, on va se brûler la langue, on va sourire dans la cuisine, le nez suspendu au-dessus de la casserole pour guetter le moment où il faudra couper le feu.

Tu viens, on va se réveiller de cette sieste d'hiver, celle qui dure aussi longtemps que celle des gosses, on va trouver le moyen d'émerger de ce rêve étrange et lourd, on court sur un tarmac vide, mais l'avion est déjà parti, on va se réveiller le corps englué, comment se sortir de là, on va cuisiner, voilà, c'est dérisoire, c'est tout ce que ça veut, mais on va dire qu'éplucher les oignons ça va donner une explication rationnelle à un état qui ne l'est pas trop.

On va passer les larmes d'oignons au microscope aussi. 

Tu viens, on va écouter "Zina" et on va penser à tout ce qu'il y a de beau dans ce merdier. On va tenter d'oublier qu'Amazon de sa race vend des boules de Noël avec des photos d'Auschwitz, on va soulever les murs suintant de larmes des CRA d'où on exfiltre des jeunes tout jeunes en pleine nuit, on va souffler sur les mains bleues de ces petits qui sont dehors faute de dedans, on va écouter "Zina" en humant l'odeur des pois chiches, on en mettra une grosse gamelle de côté pour emmener sous le pont de l'Echangeur, on va écouter "Zina" sur le chemin. 

On va tenter de s'écouter battre le cœur et de se caler dessus. 

On cuisinera encore, pour pleurer dans les épluchures d'oignons, pour transformer nos chagrins intimes en plats de pois chiches à la tomate, on va tâcher de se rappeler ce que "Zina" veut dire, et d'ainsi nommer la vie. 

Larmes d'oignons
In Topographie des larmes
©Rose-Lynn Fischer


vendredi 29 novembre 2019

Faire silence, Dialogue In

C'est curieux ce besoin
Faire silence
Et puis non
On est trop
Toi et moi
Et toi et moi
On est trop
À se parler
Dans ta tête
Ou bien la mienne 
Trop de trucs
Pas assez d'essence
Dans le moteur
Du monde qui tourne
À l'envers
Les yeux habités des bébés 
Parfois je les entends
Faire silence 
Qu'est-ce qu'il y a de mal à ça ?
Je veux je veux je veux
Retrouver le temps d'avant
Le langage
Le temps organique
Des langues muettes 
Des gestes vivants
Des chats sauvages
Et des grillons comme seule musique
Faire silence 
Paisible adresse
Lancée aux éclats de lune
Au fond d'un verre d'eau

Abandonned buildings
©Christian Richter





mercredi 27 novembre 2019

On reste là

Voilà. On reste là.

Ils l'ont dit ceux qui ne parlent pas le même langage. Ils l'ont dit avec leurs mots. Avec leurs codes. Il a fallu qu'on traduise et qu'on reformule. Qu'on passe outre leurs 5 millions de pertes. 

T'en verras rien Pasqualino. 

Mais voilà. On reste là. 

T'en verras rien parce que ce soir j'ai appris que tu étais mort. 
Ceux qui ne parlent pas le même langage n'ont sans doute jamais trouvé un Pasqualino mort au matin et c'est ce qui nous différencie à jamais et pour toujours. 

Notre monde à nous nous voit nous affliger de la mort d'un chevreau qui n'aurait pas grandi plus mais qu'on aurait voulu voir rester là. Avec nous. Voilà.

Parce que ce soir, on a traduit qu'on restait là et que ça leur coûte 5 millions d'euros, deux bâtiments de 7 étages et... 

... Et que ça nous promet un fragment de temps supplémentaire pour un bout de terre où d'autres chevreaux viendront peut-être faire la joie des gamins du quartier, comme tu as fait leur joie, Pasqualino.

Voilà. On reste là. 
On est contents. Mais avec un peu les boules aussi puisque tu n'y es plus.
Qu'est-ce qu'ils y entendent à notre langage de rien, à nos gorges serrées, à tout ce qu'on braille par fierté, à tout ce qu'on tait par pudeur ? 
Rien du tout.

On reste là. Voilà.

Don Pasqualino, juin 2018
©Sylvie Biscioni 

lundi 25 novembre 2019

Quand à la fin tu meurs

Je la connais moi cette sensation où tu te dis que tu vas mourir.

J'ai failli manquer d'air, c'est comme si mes poumons se remplissaient d'un voile noir et mon cœur,  Ô mon cœur, que je savais même plus comment il battait, s'il cognait fort où s'il allait s'arrêter dès que mon souffle se serait interrompu.

Depuis, j'ai du mal à remplir ma cage, l'air se fait rare, et bon. 
J'ai eu peur, alors je fume. Je tapisse d'un voile gris. Pas pire.

J'ai failli manquer d'air et je me suis endormie, ou presque sous les mains de C., elle est sacrément forte, j'ai eu mal et peur, j'ai rejailli six mois en arrière , j'ai pensé, on s'en fout, Tenon c'est à deux pas, si jamais ça déconne on est pas loin.

On meurt combien de fois par vie?

Depuis, j'ai des frissons dans tout le corps et j'ai envie de coller des têtes à droite à gauche, j'ai envie de sortir ce voile noir de mes poumons, je crois pas que je réussirai un jour à respirer comme quand j'étais gamine.

Il paraît qu'en médecine chinoise, les poumons sont le siège de la tristesse.

Voilà.

Depuis, j'ai les yeux qui piquent et la gorge nouée. Et je fume.

C'est la tristesse ou la fumée qui aura ma peau?

J'ai failli sentir mon cœur tomber dans mes poumons et se noyer dans son propre battement, j'ai eu peur, mais j'ai bien retenu ça, la tristesse empêche de respirer.

Depuis, je cherche à comprendre pourquoi je suis triste. Il y a plein de raisons et il n'y en a aucune. Alors je fume. 

La fumée me le dira, tu crois?

Le problème c'est que je la connais la sensation où tu te dis que tu vas mourir. 
Le problème c'est que ce que je voudrais, je ne sais pas le demander.


Le problème c'est quand à la fin tu meurs.

Quisas-Quisas, 2009



samedi 23 novembre 2019

Nous toutes

On est pas toujours d'accord et ce serait bien de foutre une bonne fois pour toutes la notion de définition au fond des chiottes.

Au moins pour ça.

Parce que je me dis coquette
Cocotte
Pelote
Jolie
Souris
Amène
Sensible
Furtive
Futile
Sensasse
Pétasse
Avachie
Étourdie
Dégourdie
Alanguie
Éternelle
Mortelle
Sage
Volage

Je me dis Femme.

Et la liste est longue, tu verras tous les feux s'éteindre avant qu'on ait terminé.

Je nous dis
Tout feu
Tout femmes* 

Nan Goldin, Variety série 83

*merci Kamel pour cette jolie formule 



vendredi 22 novembre 2019

Banlieue bleue mon amour

Tu l'as pas vue ma dalle, ni le hall du centre social.

Tu l'as pas vue ma banlieue bleue qui se fissure sous les coups de boutoir, sous le viol des bulldozers.

Tu l'as pas vue ma piscine des années 70, où on tire les gamins au sort faute de place pour les cours du soir.

Tu l'as pas vue ma banlieue bleue quand le soleil s'éteind et que le feu pare les fenêtres de la tour de la rue Lénine, quand les gosses rentrent de l'école.

Tu les as pas vu les murs du centre social, ni les rats, ni les trous sur la chaussée, ni les fringues au pied des bornes relais.

Tu l'as pas vue ma banlieue bleue, si tu tardes trop, tu la verras jamais, vouée qu'elle est à se soumettre aux coups de boutoir des bulldozers, dominée par la rapacité  de ceux qui ne sont pas assez riches pour le paraître mais le sont assez pour les brindilles qu'on aurait pu maintenir en vie.

Tu l'as pas vu mon quartier, dont le mortier est fait de chair humaine, agglomérée par les patois différents, par la farine dont on fait les pains de semoule, par les sacs plastiques qu'on suspend à la grille de la bergerie, du pain pour les poules, y'en a toujours trop.

Tu l'as pas vu mon parc, il est tellement beau sous mes fenêtres, peu importe la saison. Même sous la pluie, même sous la nuit.

Tu l'as pas vue ma banlieue bleue, on dit bleu parce que c'est joli et pour la rime, mais elle fut longtemps rouge, et moi je la vois moirée. Elle n'a pas de couleur définie, puisqu'elle est la couleur. Elle est écarlate, or et brume, elle est poudrée à l'aube et il n'y a que les mauvaises langues pour dire que c'est à cause des particules fines.
Elle étincelle et pourtant elle est sacrément zonarde par endroits, même moi elle me rassure pas.

Tu l'as pas vue ma fierté d'en faire partie, de me couler doucement dans son béton, d'y introduire peu à peu l'image un peu déglingue de mon camion. Tu peux entrer tant que tu vois la porte ouverte.

Tu l'as pas vu le ventre du camion, il est étriqué autant qu'il est vaste de possibles, il est coloré, il a de l'histoire et de la géographie.

Tu n'as pas vu ma banlieue, ma dalle, mon quartier, mon parc bleu, ma bergerie, mes voisins, les gamins de la piscine, les anciens et leur patois, les jeunes qui survivent.
Je laisse le camion ouvert.

Tu viens quand ?

Blue Moon, 2019
©Marion Moire 


Pince-moi

Pince-moi, je crois que j'ai rêvé un peu trop fort, un peu trop dur.

Pince-moi, je crois que ça me fait du bien finalement, même si j'ai les lèvres au bord du cœur, je savais bien, je savais bien, il y a des choses que la tête sait, cette garce, mais qu'elle se garde bien de dire.
C'est bien de ne pas tout savoir. 

Pince-moi. 
Non pas là. Parce que là ça m'excite et tu vois c'est plus l'heure, il faut que je rentre chez moi, tu sais, parce que c'est chez moi justement et que j'ai pas d'autre endroit pour mon corps.

Pince-moi, je crois que j'ai failli déposer mon âme au creux des fumées d'un feu de joie, et je garde les braises en lisière de mon cœur, pour avoir de la lumière quand je voudrais me balader en dehors de mon corps, quand je voudrais fermer la porte de chez moi.

Pince-moi. Oui là.
Écrase ma salope de peur de l'abandon entre tes doigts. Dissous mon orgueil entre tes doigts. 
Je sais que c'était pas moi. 
Mais tu vois, il y a des choses qu'on sait et qu'on emmerde royalement, à cause d'un arbre à kakis, d'une flaque de soleil après la pluie, à cause de l'envie de se déguiser, de changer sa peau et de se vouloir au cœur de tes pensées.

C'est un joli nom que le mien et joli aussi celui que je me suis choisi pour ici. 
Mais je comprends qu'elle est double et cette double me pince ce soir. 
Elle en a gros, elle va se saouler la gueule elle m'a pas dit avec quoi, elle va rêver un peu trop fort, un peu trop dur.

Va falloir que je la réveille demain. 
Je crois pas que j'aurais la moelle de la pincer...

Sans titre, 2019
©Marion Moire 


mercredi 20 novembre 2019

En tigre de faïence

On sait pas ce qu'on aurait cherché aussi profondément dans la faïence de la salle de bains.
Dans les grains de la céramique industrielle, et jusqu'où peuvent se cacher les étoiles qui doivent filer normalement ce soir. 
D'ailleurs on sait pas, on sait pas pourquoi des chattes tuent des rouge-gorges et les planquent au milieu des mulots. 
Aussi profondément caché dans la faïence d'une salle de bains, qui reflèterait en flou les troubles profonds qui vont toujours avec une vie qui bascule. 
On ne sait pas comment le corps se fait tigre*, avec le temps sans doute, et se jette en basculant dans l'espace, ouvrant la gueule aux étoiles qui ce soir devront lui filer dans la fourrure.
Jamais aimé Bataille, mais pourtant, ce qu'il écrit est parfois d'une beauté transperçante et me laisse incrédule, comme au bord d'un vertige.
Peut-être que je retrouverai un peu de cette beauté au fond d'un carreau de faïence, on sait pas.
Peut-être que je mangerai ses mots, peut-être que j'ai déjà perdu la mémoire de la flèche*.
On sait pas, le tigre croisera dans l'espace une flèche dissoute, je crois que j'ai laissé ton corps quelque part dans le temps, je crois que l'acte sexuel qui nous est épicène est dissous dans le temps, je crois que c'est désormais - merci Bataille- dans la pluie d'étoiles qu'il pourra demeurer, il se love patiemment, comme le tigre du poème, à l'abri dans la faïence de la salle de bains.
Les chattes sont-elles des tigres miniatures?
On sait pas ce qu'on écrit à la troisième personne, pour te dire -mais au fait, qui est ce "tu"- que je crois à mon corps comme à celui d'un tigre dans l'espace, à cause de l'acte sexuel dans le temps épicène. 
Que je crois que les chattes ne sont pas des tueuses d'oiseaux, pas que. 
Que je crois qu'on est tout près de l'endroit poétique où le verbe pourra -merci Bataille- atteindre le moment où la flèche se perd, se dissout dans l'air de la nuit: jusqu'à la mémoire de la flèche est perdue, ne reste alors que le tigre, l'espace qu'il occupe. 
Dans les grains de la céramique industrielle, et jusqu'où peuvent se cacher les étoiles qui doivent filer normalement ce soir. 


Sans titre
©Marion Moire 2019 




* George Bataille

"L'acte sexuel est dans le temps ce que le tigre est dans l'espace", 
La part maudite 

" La poésie est une flèche tirée: si j'ai bien visé, ce qui compte -que je veux- n'est ni la flèche, ni le but mais le moment où la flèche se perd, se dissout dans l'air de la nuit: jusqu'à la mémoire de la flèche est perdue.",
Le coupable

mardi 19 novembre 2019

À paillettes

Tais-toi encore un peu mon amour, que je prenne une grande respiration.

Un oiseau s'ébroue sur une branche. C'est moi.

Je crois que je vais allumer les lumières et me barbouiller la figure de paillettes. Entrer en piste. 

Tu sens le poum-poum-poum-poum de mon sang, parfois c'est pas en rythme mais ça sonne du tonnerre, ça danse, ça pulse, ça vit, ça monte, je te répète, une poignée de paillettes sur le torse et ça flow comme il faut, i'm through with you, mais c'est pas sûr je crois, c'est pas que...

Y a comme un truc qui s'accroche et qui tangue, qui balance comme sur un trapèze, j'ai mon sang qui voltige en saccades et ça me gicle aux parois de l'âme, ça me repeint tout en rouge et en paillettes, ça dilate et ça monte. 

Y a que la musique et le sexe pour expliquer ce mouvement de bouilloire et de redescente souple de féline. 
Parce que s'il existe des mots pour cette chose qui me transe-porte, je ne les connais pas. Tu m'aideras ? 

Attends attends, ça remonte alors tais-toi encore mon amour, je crois que je vais aller au bout du cahier sur une course d'unijambiste, poum-poum-poum-poum des battements de cils et mes dents sorties, y a des musiques comme ça qui te font sortir les crocs au bon moment et t'ébrouer les ailes, secouer la tête et te lover comme un serpent. 

Le cul barbouillé de paillettes, debout sur une balançoire de sons et de vibes cuivrées, la musique, comme le sexe, annule la masse des corps et y a rien qui résiste à cette puissance de feu, à cette énergie brute qui me pénètre les tympans comme un amant impétueux, y a rien qui peut raconter ça... 

Laisse moi prendre cette respiration et lâcher les chiens, mon amour, pour le temps qui me reste, laisse moi voler le temps d'une course vers la dernière page du cahier, écumer de tout mon corps pendant que je pourchasse cette sensation indicible, cette magie qui transpire par-dessous ma peau, I think i'm gonna... 

Tais-toi mon amour et explique moi la musique  avec tes yeux, ton dos, le vibrant de ton souffle et le cuivre de ta peau, à n'être plus qu'une bête sauvage, la musique, comme le sexe, qui me délivre de la domestication, j'envoie valser poum-poum-poum-poum toutes les pesanteurs et redescends souple parmi les vivants. 
Y en a qui ont réussi à expliquer tout ça.

All that jazz, Bob Fosse, 1979 


lundi 18 novembre 2019

Coupe, vas-y. Saison 2

T'avais raison Quisas, l'autre, moi, nous, je savais pas comme tout ça était bon, c'est le privilège de la jeunesse d'ignorer comme tout est si bon et de se couper les cheveux à sec pour se remettre de la vie, au bout des tiges, je l'ai fait moi-même il y a dix ans, tordre une mèche, entortiller, coupe, vas-y il s'appelait le texte, t'avais raison Quisas, il y a dix ans, je, nous, moi, tu savais pas comme tout était bon, comme la solitude avait un goût safrané et comme tu t'en rappellerais dix ans plus tard jour pour jour et que tu te reverrais nue devant ton miroir, les dents grinçantes et le ciseau en action.
T'avais raison Quisas, et les petits bouts de cheveux qui tombaient dans le lavabo te le confirmaient, parce que c'était bon de se refaire la tête façon punk, pour mettre de la distance entre toi et ce qui allait t'advenir, tu savais pas comme ça allait être bon les années à venir et comme t'allais en baver ma poule, t'en savais rien, ni comme t'allais en jouir comme une démente, parfois il vaut mieux ne pas savoir, c'est le privilège de la jeunesse de n'avoir jamais peur et je, toi, l'autre, nous n'avons pas vieilli puisque nous n'avons toujours peur de rien ou alors je sommes un peu con sur les bords ou inconséquente c'est possible, pourtant l'âge vient, je sais comme tout ça est bon maintenant, et j'ose plus me couper les cheveux à la diable, nous sommes plus vieilles maintenant c'est sûr, mais je revois encore ces pointes de cheveux morts tomber au ralenti dans le lavabo et m'écrouler en larmes sur le sol, sans savoir à ce moment précis comme tout cela était bon, elle se prenait pour une moissonneuse-batteuse échouée sur une plage, le genre incongru, elle est pas tombée loin, elle est tombée camping-car échoué au pied des tours HLM, comme quoi, elle savait peut-être comme ça allait être bon, comme tout ce qui se meut, qui s'émeut à l'extérieur d'elle et lui joue sur le plexus une musique qui l'aide à respirer, parce que les petits bouts de cheveux coupés, finalement ça étouffe, je, l'autre, nous, tu vois qu'il fallait les couper finalement, t'avais raison Quisas, t'as souvent raison, ma soeur mon halte-erre, quand c'est pas toujours et là, tu me dis quoi? tu me dis, que l'autre, nous, moi ignorons total à quel point ça va être bon...
Bon.


dimanche 17 novembre 2019

Echolalie, Dialogue in

Si il fallait tout dire
Faudrait piocher à droite
A gauche
Des bouts en morceaux
Et larguer les amarres
J'aurais besoin 
J'aurais besoin
Goutte d'encre sur charbon*
Son obscure clarté au faîte des arbres
Chevelure de sorcière
Si il fallait
Ressasser, recaler, ânonner, psalmodier
Et écho
La lie
Je crois pas
Je crois pas
Qu'écholalier existe vraiment
Ni à droite
Ni à gauche
Rien au bout de ma pioche
Rien au fond de ma poche
J'aurais besoin
J'aurais besoin
Charbon liquide en goutte d'encre
De la chevelure des arbres ensorcelés
En mieux
Boire la lie
Larme de spleen
A force de rester dans le vague
J'écholalie
Ici-même
Goutte d'encre sur charbon
Son obscure clarté
Anonnant 
Ressassant
Le soleil fuit 
Ici la Lune*
Karl Otto Götz, Mymel, 1960
* in Les Furtifs, Alain Damasio

vendredi 15 novembre 2019

Il y en a pour qui

Il y en a pour croire que le corps d'une femme, c'est fait pour être violé. 
Il y en a pour croire que le corps des pauvres, c'est fait pour brûler ou pour trimer. Ou pour mourir en silence dans des appartements miteux, loin, très loin de leurs trottoirs propres et désespérément vides de toute vie humaine. Ou alors elle se cache, loin très loin dans des renfoncements d'âmes étiolées et  amoindries.

Il y en a pour croire que tout s'achète, le corps des femmes, la vie des pauvres, le temps des enfants, que tout ça a un prix et rentrera sans sourciller dans les tableurs misérables d'un plan, d'un projet.

Comment leur faire comprendre qu'un corps de femme, d'homme, de pauvre, d'enfant, un corps humain, rit, bave, brave aussi, écarte les carcans de l'existence, comme d'un papillon sa chrysalide, que l'exploit d'une vie humaine, c'est de s'abandonner à la beauté d'une feuille morte sur une rivière, c'est de s'adoucir devant un sourire muet, c'est de trembler sous le froid ou sous la chaleur d'une étreinte.  

Il y en a pour qui la seule force est la violence. 

Comment leur faire comprendre que ce n'est qu'une faiblesse, une réponse morbide et triste pour conjurer sa propre mort.

Je veux m'engloutir dans la chute d'une feuille morte sur la surface d'une rivière, je veux mon corps poussiéreux, rassemblant ses atomes une ultime fois, dans l'or des arbres en automne et dans le chant des oiseaux, je veux habiter l'espace de ce que j'aurais été, je veux oublier la beauté que j'aurais voulu avoir pour moi-même et la retrouver sur une feuille libre à peindre en or et givre.

Il y en a pour croire que la vie a un prix mais pas de valeur. 
Il y en a pour croire que l'âme des enfants n'est pas faite pour danser. Mais pour se courber sans cesse plus bas, sous le poids des tâches à accomplir.

Comment leur faire comprendre la délicatesse d'un frisson, l'imperceptible feulement d'une peau tendue entre les arceaux d'un tambour, entre deux désirs, l'abîme des questions des tout-petits et l'angoisse devant des lendemains où toute musique aura été abolie.

Il y en a pour détruire et éructer tout leur soûl, pour saccager les élans d'un corps composé de millions de personnes. 

Comment leur faire sentir leur propre corps en fragments, comme n'importe quel corps normal, nous sommes des fragments à recoller, patiemment, minutieusement. Comment leur faire entendre que le viol d'un corps, la violence, symbolique ou non, accentuent les fissures, entaillent les êtres de façon irrémédiable, alors qu'une humanité se construit par des frôlements, des alternances d'inspir et d'expir, et que ces souffles nous viennent de partout.

Je veux m'envahir du bruissement des herbes et des eaux froissées*, je veux éprouver sans trêve le poids de ce corps dans mon dos et le chant de la neige qui tombe en silence, je veux la vie une fois que je me serai éparpillée sur le sol.

Je fais partie de ceux qui croient que la vie a une valeur et n'a pas de prix.
Il y en a pour y croire.

















*deux mots et une photo emprunté.es à Jaume Saïs

jeudi 14 novembre 2019

Murmuration, Dialogue in

On appelle ça une murmuration...
Je ne sais pas ce que c'est
Un souffle dans le cou
Un battement d'ailes
De coeur?
Un fil de laine
Tendu entre les îles
Et ça fait un archipel
Un atoll, une baie
Qu'on cueille et qu'on croque
Un peu de jus sur la langue
Quelques graines coincées
C'est quoi une murmuration?
Je ne sais pas
Un ensemble
De respirations
Sur l'asphalte noir en plein hiver
De mains reliées
Par des fils d'encre
Un ensemble
De regards contraints
Qui soudain lèvent la tête
Par des fils de joie
Des murmures qui s'enflent
Au fond des gorges
Par des fils d'air libre
C'est quoi une murmuration?
Je ne sais pas
C'est une entité
Moi je sais
Un vol d'étourneaux
Et nous serons des millions
Un ensemble
Juste frôler
Sans se percuter
Une harmonie du mouvement
Une direction commune et connue de personne
Un fil de plumes
Tendus entre des Ils
Et ça fait un archipElle
C'est quoi une murmuration?
Un joli mot
Pour parler Amour
Tissage
Circulation
Ensemble
Atolls
Où s'en vont nicher les oiseaux
Dans un vol parfait
Un nuage noir vif et habité
Une murmuration ça s'appelle


mercredi 13 novembre 2019

Acqua alta

Il fallait bien que ça arrive un jour. Je me demandais quand je me mettrais à écrire n'importe où.

Non.
Pas n'importe où.

Dans la cabine du camion. Et c'est probablement le meilleur endroit pour le faire.
À écouter la pluie qui tombe sur le toit et regarder les gouttes rouler sur le pare-brise. C'est l'endroit idéal, pendant que le poêle à mèche réchauffe l'atelier.
Dans la cabine pour ne pas gaspiller la lumière.
Je me suis calée contre le volant, on dirait un pupitre.

N'importe où ça me va.
Il y a tant de beauté.

Tu vois, par exemple, mon rétroviseur et son miroir piqué de rouille.

Et Venise.
La acqua alta.

Elle n'apparaît pas n'importe où.
Elle n'atteindra pas le camion. Elle n'emportera que Venise. Et les îles sous le vent. Et les Vanuatu.
Et pourtant elle nous submerge n'importe quand.

Non.
Pas n'importe quand.

Quand on est assez liquide pour se laisser envahir par elle et ne plus avoir pour seul esquif que la cabine d'un camping-car antédiluvien qui accepte les gouttes de pluie comme autant de baisers minuscules déposés à la saignée du poignet ou du coude.

Quand on est assez loin pour abolir toute distance. 

Quand un pauvre miroir piqué de rouille ne reflète plus rien qu'une acqua alta irrépressible et une herbe piquée de gel. Loin. Assez loin.

Quand un volant devient pupitre et qu'en levant les yeux, l'azur revenu te sourit.



lundi 11 novembre 2019

Derrière les plis de mes paupières

Je perds ton visage dans les plis de mes paupières.
Pas toujours.
Par moments, ton visage éclate en lumière, derrière les plis de mes paupières.

Pas que le tien d'ailleurs, et là je te parle d'un temps où mon père était jeune, et mon Il vivant.

Mais son visage à lui reste et s'étale tranquillement, déplie les plis de mes paupières. La faute à toutes nos années d'amour, le temps s'imprime alors derrière les yeux et pose sur le présent son voile subtil et les morts nous survivent.

C'est son odeur et son âme qui me manquent.

J'aimerais repasser les plis de mes paupières, pour y retrouver tout ce qui me manque, l'ourlé de ta bouche, la malice de ses yeux et ses lèvres fines, le mouvement des mains de mon autre grand-père, un frottement des doigts, comme le froissement de sa force qui s'en va.

Je perds ton visage, dans les plis de mes paupières, je perds ta voix. Alors je ferme les yeux de toutes mes forces et je me force à allumer les lumières derrière les plis de mes paupières.
Et revient ton timbre à mon oreille, revient l'ourlé de ta lèvre inférieure et ton œil orageux.

Comprends-tu maintenant pourquoi j'avais besoin de lumière ?

Je te parle d'un temps où mon désir était jeune et mon amour vivant.

J'ai retrouvé une photo. Un père jeune. Un Il vivant.
Je les avais perdus dans les plis de mes paupières.
Ils ont coulé, rivières à mes pieds, emportant dans leur flux ma respiration bloquée.

J'aimerais tirer sur les plis de mes paupières, les tendre comme une toile ou un écran de cinéma et mettre le projo sur tous ceux qui me manquent.



mercredi 6 novembre 2019

Étoile de verre

Pluie d'étoiles dans la face. 

C'est le pare-brise qu'a tout pris.

Parfois les cœurs ça fait comme les pare-brises, ça part en étoile,

T'entends crrr... crrr... crrr..., 

Tu arrêtes tout, même de respirer, sinon ça va partir en super nova et te crever la peau.

Étoile de verre, il suffit d'un impact, un tout petit pour que tout explose et se dilate en mille miettes.
Ça s'étiole pas les pare-brises.

Pourquoi je pense à ça ?

Pourquoi je pense à Pessoa ?

Être moi n'a pas de mesure*

Un pacte plus loin, l'impact plus tard, 

Crrr... crrr... crrrr...

C'est le son de mon sable dans ta bouche, mes bris de verre entre tes dents et mon sang sur ta langue la dernière fois.

L'abîme est ma clôture.*

Étoile de verre, il suffit d'impact, pacte hein, et ça crisse et ça se frite, je sais que tu aimes, pourquoi je me mords celle ?

Pourquoi je pense à Pessoa ?

Crrr... crrr... crrr... 

Sable compact, je sens des pas. Du poids sur mes bouts de verre, t'as une allure à diffracter la lumière en mille grains coupants.

Impact à se faire racler la couenne, à se faire dépiauter à vif, lambeau par lambeau, sous les mugissements du sable en fusion. À finir en étoile de verre.

L'abîme est ma clôture.
Être moi n'a pas de mesure.*

C'est le pare-brise qu'a tout pris.

*Fernando Pessoa, Poèmes ésotériques

Hot couture

Vas-y, on efface tout et on recommence, mais tu sais bien que c'est pas possible et je me disais en écoutant mon amie me faire le bilan de ses dernières semaines, tout ça pour ça, et pourtant, malgré l'horreur, c'était pas si mal finalement.

Cerveau et cœur disponibles, malgré sa sensation d'être amputée.

C'est fort, très fort cette image. Qu'il faille s'amputer pour se sentir à nouveau libre.

Vas-y, on reprend là où ça a commencé. Sous le soleil et les voiles bleus.
Non. C'était pas là. C'était plus tôt. C'était quand ?

Vas-y, on s'invente un nouveau point de départ, je pars non ?
Ou alors on laisse passer l'hiver et les jours qui meurent à l'heure du goûter, je vais me recoudre et tâcher, tiens, de ne pas oublier le goûter de la gosse, ni l'heure de la sortie d'école, oui c'est ça, on va laisser passer l'hiver, je vais tâcher de me recoudre, je vais en profiter pour m'améliorer un peu, pourquoi pas, ça va être super.

Je déteste coudre.

Vas-y, on va laisser passer ces nuits interminables sans trop y penser, putain toutes ces nuits sans fin, t'imagines ?

Je vais me recoudre et sans cesse, je me connais, je vais tirer sur le fil, j'aurais dû m'appeler Penelope tiens, ça aurait été plus parlant.
Et puis toi, tu fais un Ulysse nickel impeccable en plus.

Vas-y, on efface rien et on recommence.

Je me suis piqué le doigt.
Quand je disais que j'aimais pas coudre...

BO. Amputee, Scott Matthew

mardi 5 novembre 2019

Sous le signe du feu

Dans les braises du feu mourant, je me rappelle ces mots, il paraît qu'il faut aimer pour savoir allumer un feu. Il paraît que le feu le sent.

Ce que j'en sais, c'est que l'amour d'allumer un feu donne foi et persévérance, comme celui d'allumer le feu chez un homme.

Souffler sur la chaleur en devenir s'apparente à la montée d'un désir.
Le feu qui vient est affaire érotique.

Je souffle donc doucement et j' attends que viennent les petits crépitements.

Une minuscule flamme en dessous, je sens que tu viens, il ne manque pas grand chose, je sais que tu me récompenseras de ta chaleur et de ta lumière.

Amoureuse des feux. Sorcière allumeuse.

Demain je remets ça et j'irai vivre dans une autre vie, seule et nue et hirsute dans une cabane entre forêt et océan, j'allumerai des feux et des hommes en séchant les plantes à mon désir de braise.

Les flammes lèchent les sarments de vigne et prennent leur essor.

On peut se laisser tomber dans le feu, s'imprégner les vêtements et les yeux de l'odeur de fumée, parfum hors d'âge qui animalise et ensauvage les humains.

Les feux me manquent, à chaque fois que j'en fais un.
J'aime faire les feux. J'aime les feux. J'aime.

Je suis née sous un signe de feu.

lundi 4 novembre 2019

Impuissances, Dialogue in

Pas quoi faire...
Pas grand-chose
L'impuissance et la
Puissance
Indissociables
Indiscutables
Insupportables
Pas quoi faire
Pas grand-chose...
Apprendre
Ne rien dire
Vouloir pourtant
Dans le dos
Bras croisés
Mains en vrille
Inconsolables
Imperturbables
Désespérance totale
Je t'en prie
Béance totale
Des impuissances conjuguées
Puissance 
Innateignable
Pour quoi faire...
Pas grand-chose
Voler
Un vélo
Dans le dos
Yeux crevés
Trombes de pluie
Sentiments
Inflammables
Inondables
Impuissances
Insondables
Puissance 
Démontable
Pas grand-chose
D'autre à faire
Qu'apprendre
L'eau des pluies
Les chevelures des arbres 
Au vent des tempêtes
Les noms des villages
A coucher dehors
Déboulonner 
Les croyances
Les bois de lit
Les carburateurs
Les jantes
Les impuissances
Tenir malgré tout
Imperturbable
Imaginer
L'inimaginable