lundi 17 décembre 2018

L'amer noir

Elle me bouffe à pleines dents, cette agressivité, sous ses morsures je fonds comme ce cœur de brioche, comme s'il allait en sortir du lait frais ou du beurre, comme si de beurre j'étais faite. 
Qu'elle est pleine cette agressivité, dans quel recoin, ou cachette ou grotte se réfugie-t-elle tandis que le temps passe à me pétrir comme de la pâte à brioche, à fondre sous la langue, une douceur à pleurer, pendant ce temps là, se toucher doucement à la faveur de la nuit et des engueulades homériques des deux du dessus, mais comment on peut avoir envie de vivre ça, comment on eut avoir envie de passer sa nuit à hurler "Mais pourquoi tu me fais ça?"... 
Je la bouffe à pleines dents, la brioche fondante et j'y mêle l'amer noir de ces débris de chocolat, très noir et l'âpreté d'un thé, l’astringence nécessaire pendant que s'effiloche dans ma gorge la matière molle et beurrée de la brioche enveloppée de l'amer noir.
Ça se passait dans la nuit ou tôt très tôt le matin, ils ont fait tomber des trucs, elle criait sa colère, très fort, me faisant vaguement émerger du sommeil, puis la porte a claqué, elle lui criait "Pars pas putain!" pendant qu'il dévalait l'escalier, elle est sortie sur le palier, puis sur le balcon, elle criait, elle pleurait et le nombre de mots qui sortaient de sa bouche puaient la colère, le désespoir et la grossièreté, les mots le suivaient s'enfuyant dans le parc assombri, le pourchassant comme une malédiction tandis qu'elle pleurait en hurlant "Pourquoi tu me fais ça..."
Elle me bouffe à pleines dents, notre folie d'amour, comment ça peut être possible qu'on reste en criant "pourquoi tu me fais ça...", comment c'est possible que l'amie ne puisse pas partir tant qu'il est là, comment c'est possible de renoncer à ce qu'on est, par habitude, par paresse, par terreur ou par peur du vide, comment c'est possible de ne plus goûter la saveur beurrée du cœur de brioche, comment ça peut être possible d'oublier tout de ses jambes, de son sexe, de ses yeux, de son cul, de son cou, comment ça peut être possible de ne se cogner qu'à l'amer noir?
Pour conjurer ses cris, j'ai tenté de me fondre dans la mollesse tiède et douce de mes cuisses, j'oubliais pas mais je pouvais pas, ça fait déjà un moment qu'elle m'occupe l'anesthésie, je m'en occupe, pour pas me demander à moi-même "pourquoi tu me fais ça...", j'ai convoqué tous ceux qui m'ont fait tomber amoureuse pour une pour deux pour trois, ils se sont relayés à mon chevet, étouffant de leurs voix souffleuses et de mes caresses l'amer noir du dessus.
J'ai pensé aux deux du dessus, à leur rencontre comment ça a pu être possible, je me doute en même temps, c'est si beau l'amour, on est beau dans les yeux de l'autre, il nous fait bander ou suinter mortel, on se découvre une valeur nouvelle, on passe de la terre à la lune et un battement de cils et on tutoie Dieu le temps d'un baiser; lui, je l'ai toujours connu au-dessus, elle je ne l'ai jamais vue. Lui jouait tard le soir avec ses potes sur la play ou quoi que ce soit d'autre, en fumant des pétards comme des sapeurs, il faisait des karaokés aussi, c'était rigolo de les entendre en pleine nuit, parfait, pas amer du tout, même si voyou. 
Ils font l'amour comme ils s'engueulent, dans une sorte de passion triste et coléreuse. 
Je n'ai pas pu me rendormir, il est revenu et tout a recommencé, elle cassait des trucs en lui criant dessus et en pleurant. Ils n'ont pas fait l'amour.
Les débris de l'amer noir ont fondu sous ma langue.
Je crois qu'elle est enceinte.