mercredi 12 décembre 2018

Sous les pavés, il y a quoi?

J'avais envie de m'extraire de sous le tas de pavés empilés dans mon esprit, de presser les raisins de la colère et toute rage bue, me retrouver avec la gueule de bois, contemplant les ruines fumantes de l'ancien monde, une utopie, pourquoi pas, deux trois mecs qui courent encore vers je ne sais quoi, et penser à Philippe Lançon, que je lis, là tout de suite, il y a une chose qui me tient, ces détails de rien du tout et c'est vraiment ça, les détails de rien du tout qui comptent, on s'en fout de l'ambiance générale, moi ce qui me ferait bander si j'étais un mec, ce serait une mèche de cheveux ramenée derrière une oreille, des lèvres qui se pincent quand la langue passe dessus, j'ai envie de sortir du tas de gravats du monde en jaune ou en rouge, et c'est étrange, ces moments où l'on cherche à s'extraire du monde, se mettre en off et penser au contraire, à l'inverse, l'amour ou la révolution, qu'est-ce que c'est con cette opposition mais la révolution épuise et l'amour rassasie et parfois c'est le contraire, mais là, j'avais envie de penser à autre chose et il n'y a rien d'autre entre l'amour et la révolution, parce que l'un provoque l'autre, immanquablement.

L'amour sort des tas de gravats à la manière des herbes sauvages et rustiques, le pissenlit ou le plantain par exemple, il se faufile dans tous les trous qu'il croise et envoie la révolution silencieuse de ses promesses d'envol, de poésie, de sensualité maladroite, ce sentiment de chance contenu dans un regard, dans un geste imprécis, une hésitation, tirer des plans sur Jupiter, et faire l'amour sous les éclairs.*

J'avais envie de parler deux minutes de cet état de flottement... 
Est-ce qu'on pourrait pas juste tirer des plans sur la comète, et faire l'amour les fenêtres ouvertes?*

*

Dans la brume bleutée d'un matin clair

Ils n'en auront jamais assez tu comprends bien ça vieux frère, même quand tu seras étalé par terre, la peau parcheminée et les veines sèches d'avoir tant perdu leur sang, même quand tu seras vieux et impotent, à te chier dessus, ils n'en auront rien à foutre.

Ils n'en ont aucune conscience, tu comprends bien ça vieux frère, de ton regard qui se décille, dans la brume bleutée d'un matin clair, parce que dans leur monde, même la brume est à eux, à toi la crasse et les vieux tunnels qui puent la pisse des milliers de tes semblables et tant pis si tes enfants, à peine éclos, tombent dans un tas de fange, après tout dans leur monde, c'est là notre place.
 
Ils n'en ont rien à foutre, tu comprends bien ça vieux frère, de nos amours, de nos rêves d'une vie meilleure, parce que vraiment, si on s'additionne, nous tous, ça pourrait être difficilement pire, j'aime vraiment pas ça, me dire qu'un jour il faudra entrer de force dans leurs hôtels particuliers, qu'un jour il faudra prendre dans nos bras, les enfants de la fange et les coller sur nos épaules et aller chercher un cours d'eau non polluée en espérant qu'ils ne soient pas morts du voyage et je sais même pas si on en trouvera un parce que de ça non plus, vieux frère ils n'ont rien à foutre, ils n'ont rien à foutre de rien. 

J'aime pas ça, tu comprends bien vieux frère, l'idée d'aller au carton, et d'en bouffer, de la violence à bras raccourcis, du désespoir qui se transforme en émeute, tout ça me fait peur vieux frère tu comprends, j'ai peur pour moi, j'ai peur pour mon corps et mon âme, j'ai peur de la violence crue, mais je sens que la violence symbolique est encore pire, j'ai compris ça vieux frère, en voyant des enfants en plein hiver, les lèvres bleues dans des bras mendiants aux feux rouges de ma route, vieux frère, j'ai honte de ma condition, et c'est ce sentiment qui me rend humaine encore, mais on ne devrait pas se sentir humain par la honte ou la peur.

Ils n'ont honte de rien, tu comprends bien ça vieux frère, les lèvres bleues des petits, les cris enflammés au fond de nos gorges et notre indignation, ils n'ont honte de rien, ils n'ont même pas peur, enfin si, ça commence, mais ça ne les rend pas plus humains pour autant, car ils n'ont ni honte ni peur d'eux-mêmes et avec combien de vieux frères ai-je pu parler de cette peur de  ce qu'il y a enfoui en nous, de la violence crue que nous portons tous et que nous employons une vie à contenir, à transcender dans la brume bleutée d'un matin clair.

Ils tentent d'éteindre toutes nos lumières, vieux frères, ils essaient de nous plonger dans un bain de boue , mais on a le cœur soulevé par la sauvagerie de leur monde, alors on se débat et ils serrent plus fort, alors on s'additionne et nos corps craquent et se soulèvent, à devenir fous, et même ça ils n'en ont rien à foutre, ils n'en ont aucune conscience.

On réclame en pleurant un naissance nouvelle, dans la brume bleutée d'un matin clair. 
Vieux frère, ils n'ont pas compris que le jour se lève.