vendredi 30 novembre 2018

24 heures de la vie d'une femme

Tu saurais m'expliquer, toi, comment ça se fait que je ne t'oublie pas? 
Parce que moi, je ne me l'explique pas. Ou si. Enfin non. 
Tu saurais revivre avec moi, les 24 heures de ma vie? Je me souviens de plein de choses.
Tu saurais me dire les 24 heures de ta vie? Je ne me rappelle plus grand-chose.
J'ai des amies, qui savent te refaire un film de leur vie, au mot près, à l'heure, à la minute, au regard presque. 
Je ne sais pas faire ça. Je ne me souviens de rien. Je me rappelle de tout.
D'ailleurs, tu saurais m'expliquer la différence entre se souvenir et se rappeler? 
Parce que moi, je ne la connais pas. Ou si. Enfin non.
Les souvenirs hantent. Les rappels enchantent. Peut-être. 
Je me rappelle de ma nuit d'avant. Le sommeil, à la fois profond et agité. Comme un sommeil de plomb, histoire de ne pas l'avoir dans l'aile, ni dans les pattes, alors que le réveil allait sonner à l'aube. D'ailleurs mes yeux se sont ouverts avant l'aube. 
S'extirper du lit, non sans un long, profond et sincère baiser d'amour entre les épaules de l'Amoureux endormi, une goulée d'odeur de sa nuque et, sur la pointe des pieds, partir. Démarrer la voiture alors que les étoiles peinaient à s'éteindre. La première heure de mes 24 heures.
Et puis la route. Passons. Je l'ai oubliée. Sauf le café sur une aire en haut d'une montée, alors que le soleil se levait. Et un message dans mon téléphone. Ta route. La première heure de tes 24 heures?
Je me suis perdue, un peu. Au milieu des marais et des chevaux. Un peu. De ça je me souviens. 
La peur du retard. Que je ne m'explique pas. Ou si. 
L'arrivée. Ville en réveil. Devantures qui se soulevaient mollement, comme des paupières endormies. Le livre, le café, l'église. Une seule église. 
Troisième heure de mes 24 heures, ou quatrième peut-être, D'Acier dans la poche avec un feutre noir ou un stylo bille, je ne me le rappelle pas, pour t'écrire. Les yeux vaguement branchés sur les passants.
La chemise rouge, aussitôt avalée par l'église. Remontée. Accent circonflexe. Un air un peu buté, un peu cherchant.
Le petit déjeuner. Cinquième heure. Sourires qui font connaissance. 
Je ne me rappelle de rien. Je me souviens de tout.
Tu saurais me dire, toi, ce qu'on s'est dit? Parce que moi, j'ai la mémoire qui flanche. Enfin non. Ou si.
Voiture. Bac. Musique. Non c'est plus tard. Plein d'heures, suspendues. Je me rappelle. Les hamacs, robe bleue sur mes jambes et les chevaux dont tu as photographié les yeux avec mon téléphone. Les femmes que tu me racontais, Fantomas dans mon discours, ça je m'en souviens.
Tu saurais m'expliquer, toi, cette persistance dans ma rétine? Ce goût d'amande dans ma bouche? Parce que moi, je ne me l'explique pas. Ou si. Enfin non.
Voiture. Bac. Musique. Marche. Dixième heure de mes 24 heures. 
Une plage. Le vent. Le Loup -déjà un loup dans l'histoire- et les sept biquets. Je ne peux pas l'oublier cette histoire, pour l'avoir tant et tant racontée. 
Tu saurais m'expliquer toi, cette réserve entre nous? Parce que moi, je ne me l'explique pas. Ou si. Enfin non.
L'ombre derrière mon dos. Et le soir qui tombait sur les flamants, plus loin. Les babouches pleines de sable. Le petit caillou d'ocre glissé dans mon maillot de bain. Sans poches, on fait avec ce qu'on a.
Marche. Douche. Voiture. Dîner? oh oui. Voiture. Accident. Peut-être. Demi-tour.
Quelle heure? j'ai stoppé les compteurs.
Je regardais l'ombre de ta tête dans ta voiture, en frottant le sable de mes cuisses. Même quand il a fini par disparaître, je n'ai pas arrêté, je me le rappelle et ne me l'explique pas. Ou si.
Tu saurais m'expliquer, toi, la perspicacité de la patronne du restaurant? 
Je me souviens de la phrase que tu as noté sur la serviette en papier, pour ne pas l'oublier. Du mot que je t'ai proposé d'y ajouter. Je me rappelle Inaniel. Ça, je ne l'oublierai pas. 
Je me souviens, des tours et détours jusqu'aux voitures. Pour la dix-neuvième heure de mes 24 heures. 
Étreinte. Aussi fugace que profonde. Comme la sensation vécue d'un baiser qui n'a pas eu lieu et saurais-tu me l'expliquer? Parce que moi je ne peux pas. Ou si. Enfin non.
Le retour d'une traite, les yeux piquants, le cœur fondant comme une guimauve et aussi lourd qu'une pierre, le corps en flammes vives.
Tu saurais me les expliquer ces 24 heures? Et pourquoi elles restent là? Parce que moi, je ne me les explique pas. Ou si.
S'approcher du lit, un long, profond et sincère baiser d'amour entre les épaules de l'Amoureux endormi, une goulée d'odeur de sa nuque et, sur la pointe des pieds, revenir.


La vieille star

Il tient moins bien le rouge à lèvres, elles se craquellent plus vite, j'ai du mal à m'en rendre compte se dit-elle, pensive devant son miroir, toute occupée qu'elle reste à se contempler le fond des yeux, la seule partie d'elle dont l'âge n'a pu prendre possession, le dernier et seul bastion de jeunesse effrontée qui fait qu'elle est ce qu'elle est, une vielle star froufroutante, un modèle pour tous les jeunes queers, une diva des temps anciens, en boa en veux-tu en voilà, en déshabillé de satin or et dentelle, si si ça existe encore, elle est toute minuscule, on dirait une vieille grenouille perdue dans un bas de soie, une jolie grenouille, du genre à embrasser les princes charmants, et pensive, elle s'abîme dans ses propres yeux, vieille Narcisse incorrigible, à chercher dans le seul et dernier bastion de sa jeunesse, l'ombre de ce qu'elle a été et qui se craquelle au rythme de sa peau qui s'étiole, de son pas qui chancelle et de sa voix qui s'éraille.
Que se passe-t-il dans le vieillissement?  Où donc partent se cacher les morceaux indéchiffrables de l'ombre de ce que j'ai été, se demande-t-elle, alors qu'elle passe sa main dans l'épaisseur disparue des cheveux qui sont devenus fins, si fins, qu'un souffle de vent pourrait bien en arracher quelques touffes.
Elle se repasse un coup de rouge sur ces lèvres craquelées.
Elle a dû mal à se rendre compte.