dimanche 11 novembre 2018

Mise au point inutile

S'il faut refaire le point cinq minutes sur un certain nombre de choses, allons-y mon petit, en cadence et en chœur, l'histoire des petits cailloux de mon sac perdu aurait pu être jolie, l'un d'eux aurait dû se transformer en bague, à mon majeur droit, il était joli ce petit caillou, je l'ai trouvé un jour d'août sur une plage camarguaise, alors que mes doigts caressaient le sable, à l'abri du vent qui soufflait fort ce jour là, un joli petit caillou couleur d'ocre et strié de brun, comme de minuscules points gris qui emperlaient sa surface, comme de minuscules signes d'une vie qui m'était bien antérieure et qui s'était trouvé là, au creux de ma main, à la faveur d'un heureux hasard qui m'avait conduit, à  six heures du matin, à prendre la route vers une chemise rouge, j'avais une robe bleue, je n'aimerais pas qu'on me la vole, comme je n'ai pas aimé qu'on me vole ce sac, avec ce petit caillou à l'intérieur dont j'avais l'intention d'orner ma main droite, on ne vole pas les bagues fabriquées avec des cailloux tu crois? 
S'il faut refaire le point cinq minutes, je me demanderais si le fait de savoir ce petit caillou reparti dans la nature, à la faveur d'un malheureux hasard, me chagrine plus que de raison. Tu sais, je suis dans le vrai quand je dis que les choses insignifiantes n'ont de valeur que celle qu'on leur donne, toutes ces menues choses aussi précieuses qu'un minuscule caillou ocre, plus valeureuses à mes yeux et à mon coeur que l'argent qui le côtoyait dans mon porte-monnaie, et qu'aurait bien pu faire le petit con du dessin de mon fils, à part le chiffonner et l'abandonner dans un coin? Dans ce sac ne vivait aucune richesse qui puisse être convoitable par quiconque, si peu d'argent, un compte en banque en rade, pas de téléphone...
Mais la vérité, c'est qu'on est toujours le riche de quelqu'un, et le film de Guédiguian s'est imposé à moi, on est toujours le riche de quelqu'un, même quand on est pauvre, et que le petit con, à la faveur d'un malheureux hasard est devenu mon pauvre à moi, dans tous les sens du terme.
Pauvre petit con, qui zone dehors sous la pluie au lieu d'être en un lieu fait pour toi, où ton confort serait assuré. Pauvre de toi, qui braque des sacs de piscine et qui constatant ton erreur, va braquer un sac plein de papiers et de cailloux. Pauvre de toi, qui testais peut-être ta vaillance en t'emparant de ces choses par la ruse (pour moi) ou par la force (la dame au sac de piscine), histoire, je ne sais pas moi, de faire partie de la bande, de ramener un tribut j'en sais rien, j'invente, c'est le problème avec les histoires qu'on ne peut lire et relire pour les comprendre et en faire quelque chose. Pauvre de toi, si pauvre qu'il te faille voler dans un quartier où le seuil de pauvreté atteint des profondeurs abyssales. On est toujours le riche de quelqu'un. Je n'aime pas être ta riche mon petit gars. Mais c'est vrai que je le suis, sans doute plus que toi. Et je ne parle pas que d'argent. Je suis riche de mon voyage à six heures du matin, de ces deux heures et demi de route vers une chemise rouge, une plage balayée par le vent, et un petit caillou ocre strié de brun. Je suis riche des traces noires de mon fils, qui m'avait demandé de garder son dessin dans mon porte-monnaie pour me disait-il alors "promener son petit monstre". "Tout ce qui brille n'est pas d'or", je ne sais plus où j'ai lu ça mais c'est une phrase importante à saisir pour comprendre qu'il est des choses qui n'ont de valeur que celle qu'on leur donne. 
Je suis riche des histoires que tu m'as dérobé en t'emparant brutalement de mon sac. L'argent se protège et se remplace, petit, sache-le. Toujours. Il n'en va pas de même pour les menues choses, ce sont elles qui peu à peu alourdissent le poids des vols, comme une tonne de marrons, de celles qu'accumulent les enfants dans leurs poches, comme un inénarrable et misérable trésor.