samedi 3 novembre 2018

Comme un vol d'étourneaux

Je crois n'avoir jamais vu autant d'animaux morts, écrasés, éventrés, qu'au bord de cette route de retour, les trois endormis à l'arrière de la voiture, un hérisson percuté, aussitôt disparu dans mon rétroviseur et les têtes des éoliennes disparaissaient dans le brouillard, par moment la pale descendant se devinait à travers la nappe épaisse, et un autre animal à terre, j'ai même vu un écureuil roux et je me suis demandé si j'en avais jamais vu un vivant de toute mon existence sans réussir à trouver de réponse définitive à cette question qui se bousculait dans mon crâne au milieu de milliers d'autres fragments de pensées, c'est pour ça que j'aime conduire dans l'ombre et le silence, dans la brume, j'aime laisser dériver mes pensées et quand je marche seule dans les bois aussi, j'ai vu plein de buses perchées sur les poteaux, immobiles gardiennes de je ne sais quoi et des nuées d'étourneaux, en vol plus dense qu'un banc de poissons et tout aussi harmonieux dans leurs changements de trajectoire et de même mes pensées prenaient un virage en rang serré, les trois endormis à l'arrière, la bouche ouverte de mon garçon, la main adoucie de l'Amoureux ne serrait plus celle de la petite aux yeux entrouverts et néanmoins partis au fond d'elle-même, j'avais décalé le rétroviseur histoire de leur jeter un œil de temps en temps, quand la vision de la mort stupide et vide de sens des animaux me mettait trop à mal, je retournais à leurs visages tranquilles et dans le silence de leurs respirations inaudibles, je suivais le vol de mes pensées dérivantes, et je crois n'avoir jamais vu autant de misère et de mauvaises nouvelles au monde de toute mon existence et je pensais tristement à cette petite fille plus âgée que mon fils d'à peine un an, exsangue, dans un pays lointain au nom joyeux, le Yémen, et je pensais à cette horrible et stupide femme arborant un tee-shirt nostalgique des camps de la mort marketé de la graphie Disney, lors d'un rassemblement à la mémoire de Mussolini, un autre hérisson mort, mais il avait l'air bien gros pour un hérisson et qu'était-ce donc, le vol de mes pensées obliquait vers une autre aire, bien loin, plus loin, vers un autre pays inconnu de moi, où paraît-il, on peut souffler et se reposer sur les bords d'une mer qui n'aurait de noir que le nom, et vers une phrase de l'Amoureux, je voudrais qu'on se fasse une promesse, m'a-t-il dit alors que nous revenions d'une promenade en amoureux, la première depuis de longs mois, les enfants dormaient dans la maison, le pluie avait cessé et un pâle soleil paressait sur l'estuaire et la marée descendante, j'ai ramassé quelques coquillages pendant que nous parlions de nous, de nos dix années de partage, de nos enfants, de nos rapports et de notre amour et des chemins qui bifurquent, comme les vols d'étourneaux quand le froid s'installe,  nous parlions du compagnonnage du couple et de tendresse, nous parlions de désir et d'individualités, et je ne veux pas vieillir malheureux m'avait-il dit, avec ses 17 ans de plus  que moi et son désir de m'aimer toujours, pour que que nous sommes, avec ce que nous sommes, y compris ce que nous ne pourrions satisfaire l'un l'autre et que nous pourrions trouver sur une autre route, toujours compagnons dans ce monde qui entrave au lieu de lier les êtres, un chevreuil a galopé l'espace d'une demi-seconde dans mes phares alors que je pensais à cette phrase, je voudrais qu'on se fasse une promesse, celle de ne jamais être malheureux ensemble, car je ne veux pas vieillir malheureux, et je me souviens avoir alors eu le cœur débordant d'amour pour l'Amoureux qui enfin me reconnaissait, j'avais écrit un message migrateur plus tôt dans la journée, sans avoir de réponse et je me disais en conduisant dans le brouillard et en tâchant de reconnecter tous les fils de mes pensées dérivantes que les routes sont ce qu'elles sont et qu'elles se croisent et s'éloignent, mais toujours sur la même terre, il n'est rien de moins éloigné de moi qu'une petite fille mourante à peine plus âgée que mon fils ou qu'une horrible et stupide femme nostalgique d'une horreur dont elle ne saurait avoir idée, trop certaine qu'elle est d'être dans le bon camp, la pauvre folle, le camp des vainqueurs aux mains ensanglantées et aux yeux vides de ce vide abyssal de l'indifférence à la souffrance d'autrui, pourvu qu'ils vivent dans un pays aussi éloigné d'elle que pourrait l'être le Yémen, il n'est rien de moins éloigné de moi qu'un fasciste fraîchement porté au pouvoir par le peuple même qu'il se propose d'écraser sous sa botte, ou que celles et ceux nombreux qui leur font obstacle, que cette colonne humaine qui marche vers les états-unis ou que ce singe moine, retrouvé après 80 an d'absence dans les bois d'Amazonie, caché des hommes jusqu'à ce que l’œuvre implacable des barbares lui fasse son affaire, misère, me disais-je, je crois n'avoir jamais vu autant d'animaux morts que sur cette route, et jamais autant de bêtise rassemblée, plus dense encore que le plus dense des vols d'étourneaux, et je me demandais si les étourneaux partaient eux aussi souffler sur les rives de la Mer Noire, là-bas, j'ai jeté un coup d’œil dans le rétroviseur, vers les trois endormis à l'arrière et leur quiétude a éparpillé la nuée des mes pensées dérivantes aussi surement qu'un coup de fusil éparpille stupidement les oiseaux en vol. 
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