vendredi 12 octobre 2018

Fugue

L'escalier décrit une gracieuse courbe vers la gauche, et le pied sanglé, délicate boucle remonte sur la cheville, aussi fine qu'elle pourrait craquer comme une brindille, la jambe, devinée, sous la robe, descendre n'est pas si aisé en talons, mais quelle grâce, et quasiment survoler tout l'espace, s'élever au-dessus de la foule, la transpercer sous les voiles, comme détachée, comme absente, comme envolée.
Passant au milieu de toutes ces odeurs rassemblées, de tous ces yeux posés sur toi comme si tu étais une offrande ou un espace vide, tu te sens comme absente, comme une convoitise, un bonbon pour paresseux, ils n'ont qu'à tendre la main pour cueillir ce qui leur fait plaisir, ce qui répond à leur caprice, et toi tu te mets sur pause, tu mets ton cœur en veille et ton corps en alerte, cette impression de nager dans un banc de poissons tueurs, où les hommes sont des requins et les femmes de murènes, tapies dans les creux sombres des roches, à l'abri de la lumière elles rongent leurs écailles et s'aiguisent les dents.
Tu trouves un endroit, tout petit, tu t'y faufiles et tu éteins les lumières, et les sons s’étouffent à mesure que tes mains appuient sur tes oreilles, à ne plus entendre rien d'autre que le battement sourd du sang dans ta tête, et les étincelles colorées dans tes yeux, plus tu t'écrases les paupières. Enlever les chaussures et poser les pieds nus sur le sol froid, remuer les orteils et revoilà la gamine aux jambes maigres, à l'écorchure sur le genou droit, petite cicatrice et cheveux dans les yeux, la revoilà la gamine effrontée et rêveuse, elle n'a rien à faire ici, dans cette robe qui enserre celle qu'elle est devenue, elle n'a rien à faire ici le petit coquillage au milieu des murènes et où sont passés les grains de sel et les feuilles mortes dans les cheveux, qu'est-ce que c'est que cette étude dans la personne , ces poses, ces regards vides de sens?
La musique paraît si lointaine derrière la porte et la pénombre, et des cris enivrés, mais qui peut-on chercher à si grand bruit? Trouver la sortie, virer les chaussures, la robe, les pinces, libérer la chevelure, et sortir sortir...
Les murènes  tournent autour de leurs proies et les requins de même, entraînés par le flux lancinant des cuivres et le tempo profond d'une voix grave, sortir sortir, sur l'asphalte mouillé mais par quoi, en cette nuit poisseuse et lourde, trouver un coin, pas grand-chose, pourvu qu'il s'y trouve un peu de terre, une odeur de champignons et le froid de la rosée à venir, sortir sortir. S'étendre sous une ramure, même amoindrie, sous la ramure d'un arbre bruissant, et s'enfoncer en terre, les maigres affaires déchirées, abandonnées derrière, dans le sillage des murènes, sortir sortir et dans le sommeil des fugues, retrouver la clairière et l'heure des chiens et des loups, dans le sommeil, les laisser passer et en renifler les abords, sortir sortir.
A l'aube ouvrir les yeux, encore les étincelles.