lundi 8 octobre 2018

On efface pas les ardoises


Il me brûle les doigts cet ordinateur, putain avec quel sang humain a-t-il été fabriqué, à partir de quelle souffrance, de quel esclavage, de quel marteau-piqueur, quel est l'enculé que je nourris en achetant ce putain d'ordinateur? 

Il pleut des bonnes nouvelles comme une pluie de merde et comment T. arrive-t-il encore à lever les yeux et les tourner vers les oiseaux, et j'ai comme une envie de foutre le feu aux palais des institutions, d'en coller sur des barcasses en pleine mer et de voir comment ils vont s'en sortir, j'ai comme ça des envies de colère, de dégoût et de feu. 
Envie de me cogner la tête contre les murs, à s'en faire pisser le sang par les yeux, parce que ce putain d'ordinateur me brûle les doigts et que, je me souviens, on avait gueulé à la maison, quand il avait fallu s'équiper, ça coûtait cher et puis ça prenait de la place, vingt ans plus tard, je me rends compte que le prix est exorbitant, et qu'il n'est pas pensable de se cacher et de n'en pas payer le prix.

Et au diable les bien-pensants, les honnis, ceux qui mal y pensent, ce sont moi et les miens, qui doivent payer le prix humain de cette pluie de merde qui nous tombe sur la gueule, et devoir faire grandir nos enfants avec le poids d'une honte qui ne nous appartient pas mais que nous faisons nôtre et qui nous brise en deux, qui nous maintient la tête dans la cuvette et qui nous étouffe, et nous écœure tant qu'on en arrive parfois à nous dégoûter nous-mêmes et que nos propres gestes quotidiens, nous les scrutons à la recherche de ce qu'on fait comme mal supplémentaire.

Envie de faire partie du cortège de tête, un jour il faudra bien qu'on y passe, je crois j'ai peur, à la révolte brutale et violente que d'autres ont démarré, un jour il faudra que je prenne un manteau avec plein de poches pour y fourrer tout un tas de trucs pour me protéger et pour casser, les deux en même temps, j'ai besoin d'ouvrir les vannes, de tout lâcher car ce monde ne se transformera pas à coups de lâcher de clowns, de batucada et de câlin géant. Et pourtant, ce monde est en manque de beauté de musique de rire et d'amour, je te parle de vrais trucs, d'amour fraternel et tranquille, sensuel et débridé, de musique qui prend à l'âme, de rire aux larmes, de nature qui reprend ses droits, du droit à la sauvagerie.
Les vrais sauvages l'ont compris et sont libres eux de saccager, de réduire en esclavage, de coloniser et de commander, de violer les hommes et les terres.
Et que ceux qui appellent au calme se taisent. Il n'est plus possible de rester calme et pondéré, sans participer, même à son corps défendant au désastre.

J'en ai plein la bouche de leur sauvagerie. Et un jour je vomirai la mienne sur leurs pompes nickel impeccables, et j'espère qu'on sera des centaines et des milliers et qu'un flot de merde leur tombera dessus comme une tempête.

Et après la tempête, on restera hébétés , certains seront sans doute morts et on pleurera sur les ruines d'un temps qui nous a vus heureux enfants, d'un temps où l'on fumait des cigarettes volées dans les sacs des grandes personnes, un temps où l'on grimpait aux arbres, un temps pas si éloigné de celui qu'avait vécu nos propres parents et on regardera nos enfants peut-être déjà grands et on pleurera sur les ruines fumantes de ce que nous leur offrons comme avenir. 
Alors mon putain d'ordinateur me brûle les doigts, parce que j'ignore quel est son véritable prix et que je pressens que ce prix là, je ne suis pas prête à le payer, et que s'il avait le prix de sa valeur, jamais il ne m'aurait ainsi brûlé les doigts, car je n'aurais pu ni voulu me l'offrir. 
Et qu'il en va ainsi de toutes les choses qui m'entourent.

Envie du calme après la tempête, des regards hagards devant ce qui reste à restaurer, besoin d'humus et de vent frais, pieds nus sur les feuilles mouillées, la chair de poule au petit matin et un sourire au coin des lèvres, avant de reprendre notre humanité et tant pis, si ça prend toute une vie.