mercredi 12 septembre 2018

Le Bal Perdu

Plus je fais la révolution, et plus j'ai envie de faire l'amour
C’était tout juste avant la guerre, parce qu'inévitablement, il y en aura eu une, ce monde n'est pas prêt pour la paix et les gestes émus, les yeux au fond des yeux. Ils étaient beaux oui jeunes aussi et ça n'a pas d'importance, vivants et révoltés, ils auraient pu être plus âgés, plus expérimentés, comme ces deux autres que la patronne avait couvé toute la soirée d'un œil de conspirateur, s'imaginant sans doute que, quand le désir frappe à ta porte, surtout tu ouvres, par les temps qui courent c'est pas si fréquent et ça mérite le coup d’œil, le coup de cœur,le coup de queue. Bref. 
Et ce bar, le Bal Perdu, s'était bel et bien perdu pour sûr, avec son écran géant prévu pour admirer ceux qui ne perdent pas la balle, grassement payés qu'ils sont pour le faire et sa musique trop venue d'ici alors qu'avant qu'il ne se perde, le Bal Perdu te diffusait de la musique faite pour la danse et le voyage immobile, sur les grands tabourets, en écoutant le barman raconter les histoires de ces musiciens cubains pendant la révolution, une vraie musique pour faire l'amour ou chanter la révolte. Et les deux petits amoureux, reflet éblouissant du couple convoité par la patronne en d'autres lieux et autres temps, ces deux amoureux qui ne regardaient rien autour d'eux, s'abîmant dans la contemplation de l'autre, ces deux là se remémoraient la marche, les lacrymos et les matraques, la tête baissée et la voix assourdie, de vrais conspirateurs car désormais il ne vaut rien de parler de révolte et d'actions éclair menées masque au visage, capuche sur les cheveux et même pas de sac à dos, pour être plus léger, la violence est nécessaire mais leur pesait quand même, comme à tous les autres, parce qu'ils étaient amoureux et auraient préféré consacrer leurs après-midis, leurs heures nocturnes et leurs levers de soleil à l'amour, à l'amour enflammé, au lieu des cocktails Molotov, ils le savaient, on peut faire l'amour partout, au fond du bar Perdu, dans les bois de Walden, parmi les gravats, au pied de la désolation comme sur une plage balayée par les vents, ils souriaient, ils évitaient la pensée que toujours et à chaque instant désormais, c'était tout juste avant la guerre, ils feraient la guerre au lieu d'uniquement en parler, et plus ils feraient la guerre, plus ils auraient envie de faire l'amour, alors, pour s'encourager, ils faisaient l'amour, partout, tout le temps, avec tant d’insouciance dans leurs gestes émus, l'autre couple, autres temps, autres lieux, les yeux au fond des yeux, se laissait le temps et c'était bien, ils ne regardaient rien autour d'eux, savourant la douce température, mais le ton monte désormais et le soir tombe sur les gravats.
Ils sont partis -il y avait tant de lumière avec eux dans la rue- pour faire l'amour, avant que peut-être ne les touche une balle perdue.
Plus je fais l'amour, et plus j'ai envie de faire la révolution.