dimanche 2 septembre 2018

Bouchon

Les années avaient bouché cette putain de canalisation, un amas indistinct de cheveux, une pelote, de résidus de savon, de crachats, de larmes, de fiel, de feuilles mortes, de sable, de caillots de sang, tout ça mélangé, je te raconte pas le bordel dans cette canalisation, un enfer sur terre, et encore pas le pire loin s'en faut, mais, vu de ma fenêtre, tu vois ce que je veux dire.
Par moments, il y avait comme une aspiration, un trou d'air qui envoyait le paquet encore plus profond dans les fondations de la maison et, à force d'inertie, le bouchon se faisait gentiment oublier, se tapissait, clando, dans un coude, et continuait d'agglomérer tout ce qui passait sur sa route, des battements de cœur, un peu de cyprine, un peu de jute, évidemment, pourquoi pas, si tu savais ce qu'on récupère dans les canalisations mon gars, t'en aurais la chair de poule à un point qui ferait rougir toutes les poules de la galaxie, des bouts d'ongles crachés, des cheveux, encore, toujours des cheveux, pour la pelote c'est très pratique le cheveu, c'est de l'ingrédient dont on fait les nids, d'oiseau comme de cafard. Et donc, le trou d'air, partenaire infaillible de l'oubli, aspirait tout en enfonçait le clou, en douceur, en profondeur.
Par moments, ça remontait comme une nausée et c'était à te dégoûter pour la vie, et pourquoi on s'encombre de canalisations j'aimerais bien le savoir par moments, ces moules à emmerdes, à frustrations et à débordements, à ces moments là, il ne valait mieux pas se trouver dans les parages parce que j'aime mieux te dire que ça refoulait sec, et sur des années en amont, y'en avait pléthore des merdes à charrier, et pas que d'ailleurs, ça arrive parfois que de la fange, du plus profond du tuyau remonte un truc ancien et précieux, comme un regard doux, comme une odeur de laurier rose, comme un clin d’œil chargé d'amour. C'est pas souvent, il faut pas trop compter dessus, mais personne n'est jamais à l'abri d'une bonne surprise.
Par moments, le bouchon pouvait avoir l'air de s'évacuer, on me l'a dit, j'ai jamais rien senti.
Par moments, la canalisation fissurait, ça dégoulinait dans tous les sens, insidieusement, ça poissait toutes les fringues, jusqu'aux godasses et tout, même les cheveux, et ça allait encore rajouter des fils à la pelote, lourde de tant d'années de douches introspectées, de bains rêveurs et de shampoings décapants de l'âme. A ces moments là, on était reparti pour un tour, colmater la fissure, éponger la, les flaques sales et froides, essorer, c'est dégueu à dégueuler tu te rends pas compte, surtout quand la serpillère c'est ton âme vive, parce que c'est avec son âme vive qu'on s'éponge soi-même, pour ne pas que ça se salisse, pour que ça reste en état, toujours, ça me viendrait pas à l'idée d'essuyer ma flaque avec l'âme du voisin, faut quand même pas charrier, y'en a qui le font, je sais bien, mais bon.Quand même.
Par moments, la canalisation casse. Non, non. Parle pas de malheur. Je pense que si la canalisation lâche, ce jour là on meurt. De tout. De peur, de rage, de chagrin, de plaisir, de folie.On meurt étouffé, noyé, écrasé, englouti, raclé, aspiré. 
La canalisation peut lâcher par usure, par fatigue, par négligence, par accident, par surestimation, ou sous-estimation. Le bouchon peut alors y prendre une place... comment dire... une place. Trop grande pour lui. Alors la symbiose n'existe plus. l'un mange l'autre et c'est tellement le bordel qu'on ne sait plus qui de l’œuf ou de la poule et toujours ce problème de responsabilités à établir, encore un truc qui me fait chier tiens, encore un cheveu dans ma soupe, encore une épine dans mon pied, c'est pas très grave, un coup de jet et ça va partir, comme tout le reste. N'empêche, parfois, dans la canalisation tombent des trucs précieux, des trucs jolis, une boucle d'oreille en or, la première mèche de cheveux, et ça m'avait fendu le cœur, j'avais pleuré pendant... bref, un limaçon, et là aussi j'avais sacrément pleuré, plusieurs jours d'affilée, des tas de trucs chouettes. 
C'est pour ça que le Destop tu vois, moi je suis pas pour. Rien de tel pour te niquer les tuyaux. J''suis même carrément contre.
Enfin, vu de ma fenêtre.