samedi 18 août 2018

Patte folle

Sur la plage de mon fils vit depuis de longues années une mouette estropiée. Nous l'avons nommée Patte Folle. Et tous les étés, mon cœur se serre à l'idée de quitter cet oiseau en me disant que peut-être, dans un an, son vol gracieux mais si reconnaissable (la faute à cette patte à l'équerre), que dans un an donc, je le chercherai longuement, mais ne le trouverai pas.
Sur la plage de mon fils, de longues années avant sa naissance, quand je promenais de longues pattes de cigogne sous un petit tronc de fillette, je jouais à "on dirait que j'étais", un jour la petite sirène, un jour Aurore, un jour la petite fille aux allumettes. Jusqu'à celles que je piquais, plus grande, pour m'enfiler les clopes de la cache, ado, en crânant pour épater les garçons qui jouaient au volley et que je cartonnais au billard, le sable collé au maillot.
Sur la plage de mon fils, j'ai eu des amoureux, cachés dans les vagues, serrés dans les bras, les jeunes érections et les sentiments troubles des enfants de 14, 15, 16 ans, puis moins troubles, plus francs du collier, plus sûrs.
Sur la plage de mon fils  j'ai appris à goûter le sel de mer et depuis, la glace c'est pas mon truc  j'ai préparé mes premières pizzas avec les raquettes en bois, j'ai marché pieds nus sur la jetée en béton, en long, en large et en travers. J'ai caché mon corps plein et débordant devant les plastiques insolentes et si parfaites des autres jeunes filles à la peau de biscuit. J'ai fait semblant de faire la sieste, j'ai nagé pendant des heures, j'ai défié les gymnastes, sous l'eau c'était easy Baby, j'ai conquis les vagues et trempé sous l'orage.
Sur la plage de mon fils, je le contemple, les paillettes d'or que le soleil jette dans l'eau le cachent à ma vue alors qu'il défie les vagues de toute l'énergie de son petit corps fuselé couleur de biscuit, Patte Folle en suspens au dessus de lui.

Mieux qu'ici, je me trouve pas...