mardi 30 janvier 2018

Exilés

Putain!
Mais qu'elle est lourde nom d'un chien!
Combien?
12 kilos
Pffff....
Si si je te promets, elle me pèse sur les épaules.
Putain!
Cours!
Cours!

Ne te retourne pas, surtout pas! il n'y a plus rien à voir derrière, tout est à feu et à sang, les tuiles nous dégringolent sur le gueule et la poussière est plus épaisse que le plus épais des brouillards et putain qu'elle est lourde me dis-je alors que je la porte tranquillement dans ma rue gentiment éclairée alors que le soir tombe.

Elle aime me faire courir alors qu'elle trône dans mes bras, c'est un jeu, elle tressaute de joie dans l'anse que je lui offre. Elle aime me faire courir alors qu'elle est juchée sur mes épaules et putain qu'elle est lourde.

Putain! qu'est-ce qui se passe? 
On s'en fout, prends la dans tes bras, je le prends sur mes épaules et cours! 

Avec l'écharpe et malgré ses 12 kilos, j'arrive encore à marcher d'un bon pas, même dans les côtes, même sur une distance honorable...
Mais qu'elle est lourde nom d'un chien. Vivement qu'on arrive et que je la dépose.

J'en ai assez, vraiment. Tout est trop lourd. Les enfants dans les bras des mendiantes, parce qu'il pleut et que les gosses doivent bien rester un minimum au chaud près d'autres corps. Les enfants sur les épaules de leurs mères, de leurs pères, en exil, parce que des tuiles quand ce n'est pas pire, leur dégringolent sur la gueule. J'en ai assez, vraiment, qu'on doive en passer par la pédagogie pour comprendre qu'une enfant de 12 kilos ne pèse pas lourd dans une rue éclairée et tranquille, même dans la cité, mais que la même gosse de 12 kilos pèse plus qu'un sac de pierres quand tu fuis pendant des kilomètres dans la nuit, le matin, le soir, en montée en descente, si ça se trouve avec pas grand-chose, voire rien dans le bide pour tenir. Le froid, la pluie, la faim, le soleil,  la route, mais putain c'est pas compliqué à comprendre bordel que l'enfant que tu portes sur tes épaules quand tu fuis, et bien cet enfant il pèse une tonne, son poids 12 kilos, pas grand-chose, mais tous les kilos de peur, de doute, de désespoir et d'amour que tu charries en plus, ils sont là aussi. Tout est vraiment trop lourd. Et les exilés sont plus forts que des dizaines d'Héraclès pour passer ces épreuves. Les kilos de dégoût que j'ai dans ma gorge.

Les réfugiés n'existent pas tant qu'on ne leur a pas donné refuge.

Les exilés continuent de marcher avec leurs enfants sur les épaules.
Attendant de trouver refuge.

Tout est trop lourd. Vraiment. J'en ai assez.

Endors toi dans ton écharpe mon amour, Maman a besoin d'air, viens, on va marcher.