samedi 20 janvier 2018

Le vernis a-t'il tenu le coup?

Et puis j'ai repensé, je ne sais pourquoi, à mon petit limaçon perdu sur son banc en compagnie de mon "Il", tous deux assis éternellement sur ce banc de bois. Et comme il pleuvait ces derniers jours, je me demandais si le vernis du banc tenait le coup là haut sur cette falaise avec l'océan gris à perte de vue et le vent et les oiseaux luttant vent debout contre la tempête dont j'ignore le nom, je me demandais s'ils étaient bien couverts, mon limaçon à l'abri dans la poche de chemise, mon "Il" avec ses jolis cheveux de grand-père plaqués sur son crâne, comme les cheveux des hommes de ce temps là, ces hommes qui utilisaient une petite brosse en plastique ronde, pour se faire la coiffure de Don Diego, celle que mon fils affectionne tout particulièrement, mon "Il" avec son mégot qui devait pendouiller sous la pluie, mais je ne peux pas l'imaginer sans. Je me demandais si mon limaçon s'était finalement transformé en bille comme prévu, s'il avait durci et s'était finalement cristallisé en cette bille transparente à travers laquelle on pourrait voir l'infini de l'océan balayé tantôt par les bourrasques, tantôt par le soleil. Je me suis demandée si ils m'en voulaient d'avoir tant tardé à penser à eux, parce que la vie, ils comprennent bien, eux qui sont morts, mais tout de même, j'aurais pu faire un petit effort, c'est une violente douleur au ventre, un vol d'oiseau et la découverte d'une photo qui les a convoqués à mes pensées, qui les a rabattus vers moi, comme un chien qui rabat le gibier, tout content d'accomplir son rôle de chien de chasse, la seule différence c'est qu'en tant que gibier, ils étaient contents d'être rabattus vers moi, eux si éternellement vissés à ce banc de bois et je me demande si le vernis a tenu le coup toutes ces années, s'ils se réchauffent l'un l'autre, s'ils se consolent mutuellement de la vie que continuent à vivre les vivants qu'ils attendent. Et comme mon autre "Il" a maigri, comme il faiblit, comme un vieil oiseau qui inexorablement se déplume malgré qu'il s'emploie toujours à étendre ses ailes d'albatros dans le vent d'hiver, je me demande si les bancs sont extensibles à l'infini, suffisamment pour contenir tous les membres d'une famille, si les falaises sont assez grandes pour refaire ces pique-niques d'autrefois dont les photos attestent de la véracité de leur existence, et que je montre à mes enfants, à mes autres enfants, pour leur montrer, tu vois, ça c'est ton arrière-grand-père le jour de mon baptême, oui j'ai été petite comme toi, bien sûr, c'est important les photos pour faire survivre les morts et je n'ai pas de photos du limaçon étant donné qu'il est mort avant d'avoir vécu et c'est étrange, je racontais que pour moi c'est comme si il avait vécu et je me demande s'il faut attendre d'être vivant pour exister, parce que pour moi, il ne suffit pas de s'éteindre pour mourir, j'en veux pour preuve ce banc au vernis que j'espère pas trop écaillé, parce que ce n'est pas ni la falaise, ni l'océan, ni les oiseaux qui pourront résoudre ce problème, ce serait bien qu'il arrête de pleuvoir parce que j'ai peur qu'ils aient froid sur ce banc, même si je sens bien que mes pensées les réchauffent, d'autant que j'ai mis un gros gilet de laine et que de cette écharpe que j'ai perdue j'entoure doucement mon limaçon et c'est bien vrai qu'il a tout l'air d'une petite bille bien ronde maintenant, il ne poisse plus comme avant, je suis très fière de lui et du bout de mes lèvres, je lui raconte la vie, je lui montre des photos, du bout de mes doigts je le caresse pendant qu'avec mon "Il" j'entame une bataille, parce que la belote à deux c'est pas marrant, et que la bataille est le premier jeu qu'il m'ait appris, le limaçon s'est endormi enroulé dans son écharpe, je l'ai replacé dans la poche de chemise, mon "Il" aussi s'est endormi, les grand-pères ça fait la sieste c'est bien connu, d'autant que le vent s'est calmé, de même que la pluie, de même que les vols des oiseaux, pour un peu on croirait que le soleil va venir nous réchauffer tout ça en un coup de cuillère à pot.
Le vernis a bien tenu le coup, finalement.