vendredi 30 novembre 2018

24 heures de la vie d'une femme

Tu saurais m'expliquer, toi, comment ça se fait que je ne t'oublie pas? 
Parce que moi, je ne me l'explique pas. Ou si. Enfin non. 
Tu saurais revivre avec moi, les 24 heures de ma vie? Je me souviens de plein de choses.
Tu saurais me dire les 24 heures de ta vie? Je ne me rappelle plus grand-chose.
J'ai des amies, qui savent te refaire un film de leur vie, au mot près, à l'heure, à la minute, au regard presque. 
Je ne sais pas faire ça. Je ne me souviens de rien. Je me rappelle de tout.
D'ailleurs, tu saurais m'expliquer la différence entre se souvenir et se rappeler? 
Parce que moi, je ne la connais pas. Ou si. Enfin non.
Les souvenirs hantent. Les rappels enchantent. Peut-être. 
Je me rappelle de ma nuit d'avant. Le sommeil, à la fois profond et agité. Comme un sommeil de plomb, histoire de ne pas l'avoir dans l'aile, ni dans les pattes, alors que le réveil allait sonner à l'aube. D'ailleurs mes yeux se sont ouverts avant l'aube. 
S'extirper du lit, non sans un long, profond et sincère baiser d'amour entre les épaules de l'Amoureux endormi, une goulée d'odeur de sa nuque et, sur la pointe des pieds, partir. Démarrer la voiture alors que les étoiles peinaient à s'éteindre. La première heure de mes 24 heures.
Et puis la route. Passons. Je l'ai oubliée. Sauf le café sur une aire en haut d'une montée, alors que le soleil se levait. Et un message dans mon téléphone. Ta route. La première heure de tes 24 heures?
Je me suis perdue, un peu. Au milieu des marais et des chevaux. Un peu. De ça je me souviens. 
La peur du retard. Que je ne m'explique pas. Ou si. 
L'arrivée. Ville en réveil. Devantures qui se soulevaient mollement, comme des paupières endormies. Le livre, le café, l'église. Une seule église. 
Troisième heure de mes 24 heures, ou quatrième peut-être, D'Acier dans la poche avec un feutre noir ou un stylo bille, je ne me le rappelle pas, pour t'écrire. Les yeux vaguement branchés sur les passants.
La chemise rouge, aussitôt avalée par l'église. Remontée. Accent circonflexe. Un air un peu buté, un peu cherchant.
Le petit déjeuner. Cinquième heure. Sourires qui font connaissance. 
Je ne me rappelle de rien. Je me souviens de tout.
Tu saurais me dire, toi, ce qu'on s'est dit? Parce que moi, j'ai la mémoire qui flanche. Enfin non. Ou si.
Voiture. Bac. Musique. Non c'est plus tard. Plein d'heures, suspendues. Je me rappelle. Les hamacs, robe bleue sur mes jambes et les chevaux dont tu as photographié les yeux avec mon téléphone. Les femmes que tu me racontais, Fantomas dans mon discours, ça je m'en souviens.
Tu saurais m'expliquer, toi, cette persistance dans ma rétine? Ce goût d'amande dans ma bouche? Parce que moi, je ne me l'explique pas. Ou si. Enfin non.
Voiture. Bac. Musique. Marche. Dixième heure de mes 24 heures. 
Une plage. Le vent. Le Loup -déjà un loup dans l'histoire- et les sept biquets. Je ne peux pas l'oublier cette histoire, pour l'avoir tant et tant racontée. 
Tu saurais m'expliquer toi, cette réserve entre nous? Parce que moi, je ne me l'explique pas. Ou si. Enfin non.
L'ombre derrière mon dos. Et le soir qui tombait sur les flamants, plus loin. Les babouches pleines de sable. Le petit caillou d'ocre glissé dans mon maillot de bain. Sans poches, on fait avec ce qu'on a.
Marche. Douche. Voiture. Dîner? oh oui. Voiture. Accident. Peut-être. Demi-tour.
Quelle heure? j'ai stoppé les compteurs.
Je regardais l'ombre de ta tête dans ta voiture, en frottant le sable de mes cuisses. Même quand il a fini par disparaître, je n'ai pas arrêté, je me le rappelle et ne me l'explique pas. Ou si.
Tu saurais m'expliquer, toi, la perspicacité de la patronne du restaurant? 
Je me souviens de la phrase que tu as noté sur la serviette en papier, pour ne pas l'oublier. Du mot que je t'ai proposé d'y ajouter. Je me rappelle Inaniel. Ça, je ne l'oublierai pas. 
Je me souviens, des tours et détours jusqu'aux voitures. Pour la dix-neuvième heure de mes 24 heures. 
Étreinte. Aussi fugace que profonde. Comme la sensation vécue d'un baiser qui n'a pas eu lieu et saurais-tu me l'expliquer? Parce que moi je ne peux pas. Ou si. Enfin non.
Le retour d'une traite, les yeux piquants, le cœur fondant comme une guimauve et aussi lourd qu'une pierre, le corps en flammes vives.
Tu saurais me les expliquer ces 24 heures? Et pourquoi elles restent là? Parce que moi, je ne me les explique pas. Ou si.
S'approcher du lit, un long, profond et sincère baiser d'amour entre les épaules de l'Amoureux endormi, une goulée d'odeur de sa nuque et, sur la pointe des pieds, revenir.


La vieille star

Il tient moins bien le rouge à lèvres, elles se craquellent plus vite, j'ai du mal à m'en rendre compte se dit-elle, pensive devant son miroir, toute occupée qu'elle reste à se contempler le fond des yeux, la seule partie d'elle dont l'âge n'a pu prendre possession, le dernier et seul bastion de jeunesse effrontée qui fait qu'elle est ce qu'elle est, une vielle star froufroutante, un modèle pour tous les jeunes queers, une diva des temps anciens, en boa en veux-tu en voilà, en déshabillé de satin or et dentelle, si si ça existe encore, elle est toute minuscule, on dirait une vieille grenouille perdue dans un bas de soie, une jolie grenouille, du genre à embrasser les princes charmants, et pensive, elle s'abîme dans ses propres yeux, vieille Narcisse incorrigible, à chercher dans le seul et dernier bastion de sa jeunesse, l'ombre de ce qu'elle a été et qui se craquelle au rythme de sa peau qui s'étiole, de son pas qui chancelle et de sa voix qui s'éraille.
Que se passe-t-il dans le vieillissement?  Où donc partent se cacher les morceaux indéchiffrables de l'ombre de ce que j'ai été, se demande-t-elle, alors qu'elle passe sa main dans l'épaisseur disparue des cheveux qui sont devenus fins, si fins, qu'un souffle de vent pourrait bien en arracher quelques touffes.
Elle se repasse un coup de rouge sur ces lèvres craquelées.
Elle a dû mal à se rendre compte. 

mercredi 28 novembre 2018

C'est là, c'est là, c'est là, dialogue in

Et sans doute qu'un jour, les prédateurs du béton gagneront.
"C'est là, c'est là, c'est là..."

Sans doute qu'un jour, la nuit tombera dans le jardin de Gilles, la nuit enveloppera mon jardin d'une mante de pierre et ensevelira la menthe, la caravane, les fleurs d'Emmanuela, le total foutraque du jardin de Gilles et les chèvres et leurs petits.

Sans doute qu'un jour, je n'entendrai plus à ma fenêtre les clochettes tintantes au cou des animaux, au sortir de ma douche.
"C'est là, c'est là, c'est là"...
C'est où?

Sans doute qu'un jour, je ne verrai plus les cortèges d'enfants, de vieux, de voisins, au cul des chèvres comme un évènement fabuleux auquel on ose pas toucher, qu'on ose pas accompagner plus loin, qu'on révère et qu'on traite avec un respect d'ignorant.
Tout ça pour ça...

Tout ça pour rapter un bout de liberté supplémentaire, un bout de liberté couleur de mousse et de paille piétinée, tout ça pour accaparer l'espace et l'oxygène des pauvres, tout ça pour dominer le besoin de sauvagerie qui s'exprime dans le jardin de Gilles et à travers lui, dans tous les cœurs de ceux qui passent la grille, tout ça pour anéantir les épines.
"C'est là, c'est là, c'est là..." 

La voix du berger a une fonction, indiquer la route aux chèvres aventureuses, les inviter à revenir, non pas les forcer, les conduire. La voix du berger est forte, gouailleuse et porte loin, un peu lasse sans doute, un peu lointaine, une peu absente parfois, elle porte loin pourtant. 
Le berger est poète aussi. 
Faut être un peu poète pour être berger au pied des tours de toute façon.

C'est où?
"C'est là, c'est là, c'est là"...

Sans doute qu'un jour, les prédateurs du béton mangeront les chèvres et le berger et le jardin. Il le crie depuis suffisamment longtemps...

Écoute...
"C'est là, c'est là, c'est là..."

La nuit n'est pas encore tombée, elle promet d'être longue.
On allume les lampes et on veillera toute la nuit s'il le faut. 
C'est où?

Écoute dans la nuit, la voix du poète, l'épine dans la botte démesurée des prédateurs du béton, et notre cortège d'enfants, de vieux, de voisins au cul des chèvres comme un évènement fabuleux auquel on ose pas toucher, qu'on ose pas accompagner plus loin, qu'on révère et qu'on traite avec un respect d'ignorant. 
"C'est là, c'est là, c'est là..."

Remettre ça

Demain, je verrai ça demain
Si t'y vois pas d'inconvénient
Demain, on verra demain
Tout ce que l'on remet
A plus tard!
Oui
On verra demain, faudra qu'on
Remette ça
Au lendemain
Dans l'énorme remise de ce
Qu'il y a à remettre
Au lendemain
Qu'elles sont lentes
Mes mains
A prendre ces mesures
Tournées vers
Hier
Alors que demain c'est déjà
Aujourd'hui
Et demain ce sera
Hier
J'y comprends rien
Tu le vois bien que
Ça coule?
Oui j'ai repéré la fuite
D'eau?
De temps.
Bon. 
Faudrait qu'on s'y mette.
Demain?
Le temps file et j'ai une maille qui part...
Je suis contente de te voir
Faudra
Remettre ça.

lundi 26 novembre 2018

Tu, pronom pluriel, Tribute to Fauve

J'avais écrit sur le désir, j'm'étais fait quelques films, osés mais jolis*, c'était dur de les laisser rejoindre le flux des éléments extérieurs, les passants, le métro, les yeux étranges des inconnus, quand je m'obstinais sur un accent circonflexe, c'est chiant à coller dans une phrase ça, les accents circonflexes, c'est complexe, je suis fatiguée, j'en peux plus d'entendre les sirènes, ça me reprend, de ne pouvoir me laisser emporter, c'est soit moi qui m'emporte soit ce qui m'emporte qui prend la porte, et déboule dans le flux du monde extérieur et la musique s'éloigne de mon cœur et j'ai du mal à écrire mes mots et à taper mes phrases, je me sens un peu pleine de vide ou vide de plein, je sais jamais faire la différence, je sens la vie que tu -pronom pluriel- vis  qui s'écoule comme un flux, comme une coulée de boue qui emporte une part de ce que tu -pronom pluriel- nous avons été, mais si dans mes nuits je rêve encore que tu -pronom pluriel- m'emmènes danser, jusqu'au matin, et pendant ce temps, le temps s'abolit et les frontières et les âges et toutes les conneries et toute la vie, c'est l'avantage des rêves, ça sert à ça, que la vie ne puisse jamais nous mettre à genoux, et alors dans le noir de la salle surchauffée, je sens tes mains au pluriel et tes souffles au pluriel et  je m'demande c'que j'fous ici, et ça c'est trois secondes avant le réveil, et j'aime bien cette impression que tu -pronom pluriel- m'as faite, comme si t'avais pas renoncé à la beauté du monde, ou de celle des hommes, j'aimais bien ça, ce rêve, comme une danse, comme une transe, je sais jamais faire, mais ça j'aime, faire l'effort permanent et sublime du corps en mouvement, en roulement chauffé à blanc sur un sol liquide et l'envol, plus rien n'existe, plus rien de rien, quand je te tiens du bout des doigts, pour te ramener contre moi...
J'avais écrit sur le désir, et sur la mer, j'avais écrit sur le flux et le reflux, lent des vagues, sur les langues d'écume mourantes sur le sable.
Dans mes nuits je rêve encore que tu m'emmènes danser. Jusqu'au matin. 

*#FAUVE , Infirmière

La vieille en devenir et l'enfant qui vient, Dialogue in

Ta petite tête ma petite, oscille de droite à gauche dans mon cou,
Petit chat
Tu te blottis, tu te tortilles, tu te dandines dans mon cou
Petit animal
Tu geins, tu couines, tu ronronnes
Ta petite tête ma petite
Tu confonds la brosse à cheveux et la brosse à dents
Petite humaine
Tu prends possession du monde, tu ne marches plus
Tu cours
Tu dis bonjour, pas de réponse
Petite blessée
Tu brailles quand tu es heureuse, quand tu ne l'es pas
Ta petite tête ma petite
Tu es impudique et secrète, tu es l'ébauche de ce que tu vas devenir ma petite, tu es la femme dont j'ai rêvé cette nuit et dont j'ai été jalouse, 
De toi ma petite, 
Je t'ai vu grande jeune fille, je me suis vue vieille, ça m'a fait un peu 
Chier je t'avoue 
Alors je me regarde dans le miroir
Ta petite tête ma petite 
Me dis-je
Je me frotte dans ton cou
Petit chat
Je me saoule de ton odeur, je te respire, je m'abreuve de tes cheveux
Petit animal
Je réponds à tes appels, à tes miaulements
Je rends possession du monde, je ne cours plus
Je marche et je
Te regarde grandir 
Ta petite tête ma petite


mardi 20 novembre 2018

Soixante ans en arrière

Elle serre le poing, comme ça pour voir. Il ne se ferme plus. Ankylose, un mal de la vieillesse, comme il y en a d'autres. Le genou enflé, la cheville. Besoin d'une canne. Une poignée moulée spécialement pour sa main tordue, pour ne pas se créer une douleur supplémentaire. un peu de mal à fermer les petits boutons de son pull-over. 

Elle a porté des blouses à fleurs toute sa vie, de ces robes-tabliers que mettaient les femmes de son époque. De ses robes à boutons et à poches, au tissu imprimé, un condensé d'années soixante, qu'elle porte toujours, les couleurs sont fanées, un peu comme elle, et son pas est plus lourd, claudiquant.

Si tu pouvais faire un bond dans le temps de soixante ans en arrière, tu verrais dans le miroir, des cheveux noirs à la Blanche-Neige, coiffés comme à l'époque, rouleaux sans doute, ou était-ce un mouvement naturel? Et tu verrais par la fenêtre, un vélo enfourché en vitesse, des chaussures cirées et en route, un train, l'atelier de couture, les crayons dans les cheveux pour les retenir, le bruit, les voix, l'insouciance sérieuse de ces femmes à l'atelier de couture, des petites mains, comme on les appelait.

Ses cheveux, désormais très courts et ainsi d'aussi loin que je me souvienne, sont raides et se sont ombrés de gris pâle, le visage s'est affaissé, ses yeux reviennent à la vie depuis que ses oreilles entendent à nouveau. 

Elle ne peut plus serrer le poing. Alors elle serre les dents. Elle a beaucoup serré les dents dans sa vie. Quand il lui a fallu quitter son travail sur l'injonction du docteur, parce que son fils avait besoin de sa mère, tant était grande son agitation. Quand il lui a fallu prendre soin de ses parents après avoir pris soin de ses enfants, et voir l'âge s'emparer peu a peu de son corps. Quand il lui a fallu, au long d'une vie entière, accumuler des trésors de patience et de frustration pour vivre cette vie à elle, sans qu'elle lui appartienne pleinement.

Elle a sorti un tas de photos du temps d'avant, avant les enfants, avant les parents, avant tout. D'une boite en fer, de celles qu'utilisaient les femmes de cette époque, pour tout y mettre, les biscuits, les morceaux de sucre, les boutons tombés, les pièces de menue monnaie, les coupures de journaux, dans le cas présent, des photos, des trésors du temps d'avant;

Elle m'a fait faire un bond de plus de soixante ans en arrière, et coupe de cheveux mise à part, cette ressemblance affolante, c'est comme si je me voyais en maillot de bain vintage, en haut du rocher des vacances de ma grand-mère, fière et conquérante de cette vie à venir, de cette vie à croquer tantôt du bout des dents, tantôt à pleines bouchées goulues, les poings serrés autour de la taille.

Je serre les poings, comme ça pour voir, pour elle qui ne peut plus désormais. 
Tant qu'à faire.

lundi 19 novembre 2018

Le point ou la virgule

J'expérimente, tu sais, l'écriture forcée. 
Celle qui ne coule pas de source, celle qui fait mal quand elle sort. 
Je réapprends le point. A finir mes phrases. 

Ça me fait penser à toi, quand tu me dis parfois ne plus être capable d'écrire un mot, au clair de la lune, ça me donne envie de te prêter ma plume, mais l'oiseau c'est toi et j'aurais bien besoin que tu me prêtes la tienne ce soir, et que tu m'apprennes le point, moi qui ne suis que virgule, et phrase sans respiration, au rythme de mes pensées bruissantes. 

Elle est là, je crois, la différence entre l'écrivain et l'auteur. 
Entre celui qui écrit et celui qui façonne son récit, lui donne un rythme, décide qui, du point ou de la virgule, qui construit, qui utilise les matériaux adéquats.

Comme la différence entre le jeu de peindre et l'art de peindre. 
Le second aux artistes et le premier à tous les autres.

Elle est là, je crois, la différence entre le joueur et le peintre.
Entre celui qui laisse libre sa main, hors de sa pensée et de son intention, qui voit peu à peu apparaître sa trace vivante et celui qui dirige sa main, ses yeux, son corps, entièrement dans ses couleurs et matières à former, à voir et aimer.

J'ai compris tu sais, la différence entre le point et la virgule. Qui commence là où l'autre s'arrête.
Trouver cela terriblement joli comme histoire. 

Chacun son atelier, toi et moi.
Toi tu m'apprendras le point avec le cahier. 
Je t'apprendrai la virgule dans l'espace de ta feuille. 

L'art aux artistes, le jeu à tous les autres.

Les feuilles attendent. Les pages sont blanches encore.


samedi 17 novembre 2018

En haut du plongeoir

On dira ce qu'on voudra de cette journée
La nausée
On en reparlera de la couleur des gilets
Jaunes, verts
On parlera même des sans-gilets
Sans-culottes de notre siècle,
Notre pauvre siècle
On dira ce qu'on en voudra
Un mort
On en reparlera
La nausée de la vague
Quand on lâche les gens comme on lâche
Les chiens

On me dira ce qu'on voudra, je ne crois pas que celle qui est morte et celle qui l'a tuée avaient prévu cette journée dans leur programme, mais je crois qu'il faut se préparer à se défaire de plus en plus des programmes de vie, à prendre la vie comme on entre dans un courant d'eau froide, mais peut-être je pense ça parce que c'est l'hiver qui est tombé en trois jours, brumeux et froids, mais la vie comme un courant d'eau froide, on peut le voir de plein de manières différentes, comme un froid mortel ou un froid vivifiant, je décide que ça dépendra des jours et ce jour où les gens se sont lâchés comme on lâche les chiens me fait peur mais ne m'impressionne pas, je choisis mon camp, j'irai, sans-culotte de mon siècle, me battre pour mes aînés et mes enfants et contre toutes les formes d'égoïsme et comme cette vie est froide, putain, un coup à mourir bêtement, de froid comme ça, mais à tout prendre, je préfère ça que le supplice qu'on inflige à certains crustacés paraît-il, plongés dans l'eau froide puis lentement cuits, ils s'endorment, ça m'afflige mais ne m'impressionne pas, et nous autres pauvres de nous qui sommes peu à peu plongés dans un bain d'indifférence, qu'on refroidirait peu à peu, jusqu'à nous faire geler de l'intérieur, et pour moi c'est hors de question, on dira ce qu'on voudra de cette journée, elle m'a dégoutée mais pas impressionnée, pauvre de nous, et tu crois qu'en face, ils vont laisser faire, laisser passer, le problème que ça pose c'est qu'à un moment il faudra être pire que le camp d'en face, voilà qui donne à réfléchir, qui fait lever un sourcil circonspect avant que de plonger tête la première dans l'onde glacée, le choix entre deux maux cardinaux, la violence brute et usée des pauvres gens et celle perverse et sûre d'elle des autres, le combat est rude, et le plongeoir foutrement haut.
On en reparlera. 
J'attends que passent nausée et affliction.

jeudi 15 novembre 2018

SINDONEMO, Part V

Les héros, il en faut paraît-il, sont fatigués, dans le fond de leurs verres, un peu de mousse, s'étiolent tous les rêves de la journée, les cauchemars, il en est qui ne dorment pas toujours, qui ne dorment toujours pas, alors qu'entre chienne et loup, le jour se lève aussi, encore et donnez leur un bateau bordel où grimper, donnez leur une mer à traverser, c'est un SOS en Méditerranée, pour sûr cette mer tiendrait dans le fond mousseux de leurs verres, qu'ils portent encore aux lèvres, distraitement, pendant que les immeubles s'écroulent sur les corps des pauvres, SOS Marseille, pesamment, ils jettent une pièce sur le comptoir ou sur la table, remontent les fermetures éclairs des blousons et sortent, une hésitation, on a bien encore le temps d'une bière, brune de préférence, ils sont fatigués avant que le jour se lève, la nuit cette catastrophe qui ne les laisse pas dormir, si ça se trouve ils sont morts, il en va ainsi des deuxièmes verres, dans l'ombre d'un bar comme les autres, comme partout et comme nulle part, à l'heure où les vies ordinaires se teintent de légende, où le moindre bout de plage devient refuge noir au bord de la mer pour enterrer des livres qu'on découvrira en 2492, comme un trésor enfoui, un truc de pirates, d'ici là les héros seront morts, la mousse aura séché au fond des verres et se sera cristallisée, fossile d'une vie légendaire au bords des lèvres des cadavres des héros fatigués. Il en est qui ne dorment toujours pas. 

Son nom signifie Dévouement et quel drôle de nom pour un bateau, finalement, ça ne lui va pas si mal, tel qu'il est prêt, ce pas si frêle esquif de légende à accoster aux ports des héros ordinaires, de ceux qui ne dorment toujours pas, il se dit que c'est pratique pour les quarts de veille, à observer, à l'ancienne, le scintillement des étoiles sur l'onde, il aurait pu s'appeler SOS mais... 
C'est de l'espéranto, une langue parfaite pour écrire les légendes que plus personne ne lit, ni n'écrit , le Sindonémo est un voilier. 
Les lumières des néons des bars entre chien et louve sont ses phares, et en silence il traverse les pensées fatiguées et ordinaires de ceux qui ne dorment pas et leur souffle des envies d'évasion maritimes, avant que vienne le temps de repousser les verres et de fermer les blousons.

mercredi 14 novembre 2018

J'irai tout doucement tu verras, à ta rencontre, sur la pointe des pieds, à pas de loup, histoire de ne laisser aucune trace et je mens en disant cela, j'espère en laisser une grande, aussi petite soit-elle, je ne ferai aucun bruit, avec de la chance, tu ne te réveilleras même pas de ta vie, de ta mer noire, de tes poules, un petit caquètement dans le sommeil peut-être, une paupière qui se soulève dans le demi-jour, à l'abri des réveils mécaniques et ordonnés, des réveils d'injonction, non ce sera très doux tu verras, ma présence dans l'ombre du siège conducteur, ce sera presque comme si j'étais pas là, à peine percevras-tu la respiration d'un sommeil et tu ne te demanderas sans doute pas d'où il provient, tu prendras mon souffle pour le tien, les battements sourds, tu ne t'en inquièteras pas, c'est de la fiction tout ça, tout ce que je t'écris, c'est un conte, un rêve éveillée que je suis et que je te raconte parce qu'on a dit d'accord, et qu'on aime lire et écrire, tu liras les lettres de flamme paupières entre-fermées et tu imagineras n'avoir pas bien tiré les rideaux ou t'être garé dans le mauvais sens, dans le sens du soleil levant, j'irai tout doucement tu verras te souffler sur la nuque, te donner la chair de poule de mon haleine, tu te diras que le froid arrive et tu remueras légèrement, un grognement peut-être, tu ne réveilleras même pas de ta vie, de ta douce Nikita, je serai sans bruit en présence pourtant, ma main posée sur ta tête posée sur mes cuisses posées sur le sol d'une forêt non loin de Sarajevo paraît-il, je serai un grain de sable dans une babouche, un éclat de douceur sur ta peau endormie, tout doucement tu verras, un petit morceau de soleil couchant prisonnier à l'intérieur d'une goutte d'eau surgie d'on ne sait où, peut-être d'une douche de camping au crépuscule, j'irai tout doucement tu verras, me rappeler à ta mémoire, doucement, sans que tu ne te réveilles, murmurer à ton oreille les livres les chansons ma voix, doucement j'espère, pour ne pas te réveiller de ta vie, mais te faire entendre mon souffle, sur ta peau, et je mens en disant cela, j'espère.

Putain de cerf-volant, Dialogue in

Idéfix, ici!
Putain de cerf-volant,
Il suivait son idée *
Et comme le vent était fort
Puis d'un coup
Plus rien.
Cette idée qui me fixait, putain
Et qui s'envolait n'importe comment, au milieu d'autres
Heureusement
Tu te fous de moi ou quoi?
Grave
J'en ai eu des jeux avec les cordes, les
Canes à pêche
Dans les branches
Les lacets de chaussures
Emmêlés
Les élastiques
Dans la cour d'école
Une championne
c'est vrai
Les scoubidous
Les bracelets brésiliens
Les cordes de guitare
Jamais
Idéfix, ici!
Fais chier ce putain de cerf-volant
A s'envoler
Comme si c'était son rôle
T'es con
Puis les cordes, les 
Autres
Cordes
Autour de mes doigts,
De mes poignets
Parfois
Apprendre des tas de nœuds
Sindonémo
Mon beau bateau
Avoir encore de beaux restes
Pour les nœuds?
A défaire
En double pour ne pas perdre mes chaussures
A brides
Sur les chevilles
A refaire
Ça n'en finit jamais
Les nœuds?
Je m'attache
Encordée
Tout autour de 
Mon corps, de
Mon cœur
J'ai trouvé un carton
D'innombrables pelotes de laine
Sensible araignée
Je tricote mon enveloppe de fils,
D'assemblage des noeuds de la vie
J'attends que le vent reprenne son 
Souffle
Moi à l'oreille
Murmure la moi
Ton idée fixe
Qu'on avance
Qu'on le libère enfin
Ce putain de cerf-volant




* Il suivait son idée.
C'était une idée fixe.
Il était surpris de ne pas avancer.
Jacques Prévert.




mardi 13 novembre 2018

Le panthéon des menues choses

Il est parti. Au panthéon des menues choses de ma vie.
La petite bille s'est légèrement poussée dans la poche du grand-père.
Ils étaient contents que je vienne les voir, le vieux et le limaçon.
J'ai eu du mal à grimper en haut de la falaise, une lassitude, un je ne sais quoi d'un peu lourd dans ma poche et ce ne peut être ce si petit caillou qui me pèse autant, si?
Et sans prononcer aucune parole, il a tendu vers moi sa main ancienne, comme jaunie, comme défraîchie, sa main épaisse, à l'annulaire serré par son alliance, son oeil bleu m'a demandé des nouvelles que je n'ai pas eu le coeur de lui donner, trop de poids dans la vieillesse de celle qui reste, assise sur sa chaise et ses douleurs, à attendre le moment, qui ne vient pas vu que ce n'est pas l'heure.
Le Limaçon a passé sa tête par-dessus le rabat de la poche, a sorti une cigarette pour le grand-père, ils ont l'air d'avoir de ces rituels tous les deux, que ça m'en a provoqué un sourire aigre-doux, satisfait et jaloux. Il m'en a donné une aussi, avec un gentil sourire. J'ai secoué la tête "merci mon chéri", sans rien dire, il a eu l'air un peu déçu. Le Limaçon me boude, il est triste que je ne soies pas avec lui, le grand-père est gentil pourtant et attentionné, le rabat de la poche le recouvre quand il fait froid, l'abrite quand il pleut, le protège du soleil. La poche est un monde à part entière, un panthéon, comme le banc et la falaise aux oiseaux. Du regard, j'ai imploré le Limaçon de venir dans ma main. Il est retourné se cacher dans la poche et le grand-père a allumé sa cigarette et la mienne d'un seul coup d’allumette, le vent s’éteint quand le grand-père fume, c'est l'avantage quand on est mort et qu'on reste sur un banc, les éléments se calment quand il le faut et s'agitent de même. Quand tu viens m'a-t-il fait entendre sans bruit, les oiseaux arrivent, parce que c'est toi. Pour le petit, se sont les albatros, et pour toi les flamants en vol avec les étourneaux, ils sont cons les oiseaux dans la mort, ils s'accordent avec n'importe qui, et pour moi il n'y en a pas, mais par contre, j'aime les embruns.
Alors je suis restée longtemps sur le banc, assise à côté de mon Il, sans parler ni penser ni respirer, juste à fumer, regarder les embruns et le vol des oiseaux et les mouvements du vent, à espérer que le Limaçon viendrait se nicher au creux de mon écharpe, comme c'est notre rituel. J'ai joué avec le petit caillou d'ocre. Et je l'ai posé sur le banc, à portée de mon Il, même pas une demi-encablure. Le caillou est parti dans la poche à rabat. 
Le Limaçon a poussé un cri de joie silencieux. Un cri qui a déchiré le vol des oiseaux et remis le vent en marche.
Je suis partie. Du panthéon des menues choses de ma vie.

Spasmodie

J'ai de ces envies que c'est pas orthodoxe, j'ai de ces envies de mon nez collé dans la mousse de ton entrejambe, j'ai de ces envies de mes mains clouées à mon dos, j'ai de ces envies de ta langue sur ma peau, j'ai de ces envies de feulement dans mon oreille, j' ai de ces envies d'avoir envie de glisser sous toi comme une anguille, j'ai de ces envies de fuite et de rattrapage, j'ai de ces envies d'yeux fermés, très fort, j'ai de ces envies d'animal mangé cru, j'ai de ces envies de spasmes incontrôlés, j'ai de ces envies de tremblements de feuille au vent, j'ai de ces envies de serrer les dents pour ne pas te mordre, j'ai de ces envies que tu m'écrases de tout ton poids, j'ai de ces envies de jouir dans ta main, j'ai de ces envies de tremper tous tes sièges, j'ai de ces envies de ton souffle à mon cou, j'ai de ces envies de tes yeux sur mon cul, j'ai de ces envies de te bouffer tout nu, j'ai de ces envies de cette tendre fureur, j'ai de ces envies que c'est pas orthodoxe.

lundi 12 novembre 2018

Cet air que tu me donnes

Allez, hop hop hop!
Eteins la lumière!
Passe!
A autre chose
Le vent souffle sur le monde, des immeubles s'effondrent, l'oiseau migre
Bordel de dieu
Allez, hop hop hop!
Parlons peu, parlons
Cul
Allez...
Je vois que t'es pas d'humeur
Et pourtant, c'est quand même bien l'un des sujets qui nous clive le moins
Toutes les deux.
Allez, hop hop hop!
Change
De disque,
De fringues, 
De point de vue,
D'énergie. Hop hop hop!
Tu cours pas vite
Va te faire foutre
Mais au moins, tu sais bouger pour des trucs qui en valent la peine
Suivre les oiseaux du regard
Et les beaux garçons aux yeux de mer d'hiver
Marcher sur mes
Deux jambes, en balance
Change de chaussures
Et marche chérie, vu que je n'aime pas courir

Je ne suis pas faite pour courir, non c'est certain, ni après les voleurs, ni après rien, moi je marche tu vois, sur mes deux jambes parce que j'en ai pas trois, ni quatre et que celles que j'ai me vont bien, même si elles me font chier à refuser de courser les petits cons, mais à vrai dire les petits cons m'ont jamais intéressée, je les préfère moins jeunes et moins cons, je les préfère poètes et interdits, je les préfère silencieux et rieurs, je les préfère donneurs et tendres, observateurs et bavards, je les préfère tendus et relâchés, tout ça en même temps, je les préfère pudiques et exubérants, je les préfère en vol, je les préfère solidement amarrés, je les préfère en hibernation et en montée de sève, tout ça en même temps, t'avais envie qu'on parle
Cul?
Vite fait
Voilà
C'était histoire de changer
D'air
De cet air que tu 
Me donnes.





dimanche 11 novembre 2018

Mise au point inutile

S'il faut refaire le point cinq minutes sur un certain nombre de choses, allons-y mon petit, en cadence et en chœur, l'histoire des petits cailloux de mon sac perdu aurait pu être jolie, l'un d'eux aurait dû se transformer en bague, à mon majeur droit, il était joli ce petit caillou, je l'ai trouvé un jour d'août sur une plage camarguaise, alors que mes doigts caressaient le sable, à l'abri du vent qui soufflait fort ce jour là, un joli petit caillou couleur d'ocre et strié de brun, comme de minuscules points gris qui emperlaient sa surface, comme de minuscules signes d'une vie qui m'était bien antérieure et qui s'était trouvé là, au creux de ma main, à la faveur d'un heureux hasard qui m'avait conduit, à  six heures du matin, à prendre la route vers une chemise rouge, j'avais une robe bleue, je n'aimerais pas qu'on me la vole, comme je n'ai pas aimé qu'on me vole ce sac, avec ce petit caillou à l'intérieur dont j'avais l'intention d'orner ma main droite, on ne vole pas les bagues fabriquées avec des cailloux tu crois? 
S'il faut refaire le point cinq minutes, je me demanderais si le fait de savoir ce petit caillou reparti dans la nature, à la faveur d'un malheureux hasard, me chagrine plus que de raison. Tu sais, je suis dans le vrai quand je dis que les choses insignifiantes n'ont de valeur que celle qu'on leur donne, toutes ces menues choses aussi précieuses qu'un minuscule caillou ocre, plus valeureuses à mes yeux et à mon coeur que l'argent qui le côtoyait dans mon porte-monnaie, et qu'aurait bien pu faire le petit con du dessin de mon fils, à part le chiffonner et l'abandonner dans un coin? Dans ce sac ne vivait aucune richesse qui puisse être convoitable par quiconque, si peu d'argent, un compte en banque en rade, pas de téléphone...
Mais la vérité, c'est qu'on est toujours le riche de quelqu'un, et le film de Guédiguian s'est imposé à moi, on est toujours le riche de quelqu'un, même quand on est pauvre, et que le petit con, à la faveur d'un malheureux hasard est devenu mon pauvre à moi, dans tous les sens du terme.
Pauvre petit con, qui zone dehors sous la pluie au lieu d'être en un lieu fait pour toi, où ton confort serait assuré. Pauvre de toi, qui braque des sacs de piscine et qui constatant ton erreur, va braquer un sac plein de papiers et de cailloux. Pauvre de toi, qui testais peut-être ta vaillance en t'emparant de ces choses par la ruse (pour moi) ou par la force (la dame au sac de piscine), histoire, je ne sais pas moi, de faire partie de la bande, de ramener un tribut j'en sais rien, j'invente, c'est le problème avec les histoires qu'on ne peut lire et relire pour les comprendre et en faire quelque chose. Pauvre de toi, si pauvre qu'il te faille voler dans un quartier où le seuil de pauvreté atteint des profondeurs abyssales. On est toujours le riche de quelqu'un. Je n'aime pas être ta riche mon petit gars. Mais c'est vrai que je le suis, sans doute plus que toi. Et je ne parle pas que d'argent. Je suis riche de mon voyage à six heures du matin, de ces deux heures et demi de route vers une chemise rouge, une plage balayée par le vent, et un petit caillou ocre strié de brun. Je suis riche des traces noires de mon fils, qui m'avait demandé de garder son dessin dans mon porte-monnaie pour me disait-il alors "promener son petit monstre". "Tout ce qui brille n'est pas d'or", je ne sais plus où j'ai lu ça mais c'est une phrase importante à saisir pour comprendre qu'il est des choses qui n'ont de valeur que celle qu'on leur donne. 
Je suis riche des histoires que tu m'as dérobé en t'emparant brutalement de mon sac. L'argent se protège et se remplace, petit, sache-le. Toujours. Il n'en va pas de même pour les menues choses, ce sont elles qui peu à peu alourdissent le poids des vols, comme une tonne de marrons, de celles qu'accumulent les enfants dans leurs poches, comme un inénarrable et misérable trésor.

mercredi 7 novembre 2018

A l'arraché, dialogue in

Du vol, je ne connais que celui des oiseaux, gracieux  encombré, bruissant et qui fait lever le nez en l'air
À la tire
Reviens p'tit con! je lui ai crié en lui courant après.
C'était con
Du vol, je ne connais que celui des oiseaux,
Des avions en papier
Jamais su les faire
Il courait vite ce petit con!
Un jeune oiseau.
A l'arraché on dit.
C'est vrai que ça arrache, et on me dira sans doute que j'ai eu de la chance
Ouais ouais
Mais bon, dans mon petit sac,
Version tepu, comme ils disent
Pas tant que ça
De menues choses, presque rien
Les trucs importants ne l'étaient pas vraiment,
Tout ce mal qu'il s'est donné pour rien 
Ce petit con
Du vol, je ne connais que celui des oiseaux,
Des abeilles et des libellules
Ils m'ont demandé la liste de toutes ces menues choses
Putain, mais j'en sais rien! je leur ai répondu
Des bouts de papier,
Des tas de bouts de papier,
Avec mon écriture
Ça compte pas, alors je leur ai pas dit
Que les trucs importants j'ai mentionné, que les trucs de grand
La CB
Et qu'est-ce que j'en ai à foutre, y a vraiment rien 
A en tirer
Petit con
Le passeport
Périmé depuis trois ans
Les clés,
La maison, ça ...
C'est le porte clés qui m'a fait chier
Les boucles de ma soeur, la bague de mon père
Du vol, je ne connais que celui des oiseaux,
Des feuilles mortes dans le vent d'automne
Caractérisé
Et il y connaît quoi le petit con ?
Qui avant moi, a arraché à une vieille dame son sac
De piscine
Bilan des courses:
Un maillot de bain
Une serviette 
Un petit sac version tepu
Tout ça à la poubelle
Mais qu'est-ce qu'il y connaît en vol d'oiseaux, d'avions en papier, d'abeilles de libellules et de feuilles au vent 
Ce petit con?
Au fond d'une poubelle, 
Dans un fourré peut-être,
Un tas de  bout de papier, des tickets de métro, une paire de boucles dorées, une bague de mon père, un vieux mètre ruban, un porte clé en forme de poisson, un dessin de mon fils.
Je te fais grâce des trente balles.
Petit con

lundi 5 novembre 2018

Ronde d'automne, Dialogue in

Et pourquoi elles ne tombent pas?
Ces putains de feuilles mortes,
Même pas mouillée
Même pas mal
La route
Faut y dessiner des boucles avec les doigts
Des huit
Comme au tango
Même pas mouillée
Ma route
Tu sens?
Elles tremblent dans le vent frais
Comme toi poulette
Fais pas chier
Ce que j'aimerais quand même bien
Comprendre
Comment ça se fait?
Quoi?
Qu'elles soient pas encore tombées
Dans mes mains, 
A ma botte
Ces putains de feuilles 
Que le sol,
Je marche en dessinant des huit
Soit pas plus mouillé que ça
C'est du tango, t'y connais rien
Je m'en souviens
De mains dans le dos, de tourbillons
Les huit
Avant
Huit arrière
Mon préféré, 
Ça glissait tout seul
Le parquet y a pas mieux
Sauf s'il est mouillé.
Qu'est-ce que tu racontes?
Rien.
Je me demandais juste pour les feuilles mortes.
J'aime bien
Dessiner des huit avec mes jambes quand elles
Sont toutes mouillées sur le sol.

 


samedi 3 novembre 2018

Comme un vol d'étourneaux

Je crois n'avoir jamais vu autant d'animaux morts, écrasés, éventrés, qu'au bord de cette route de retour, les trois endormis à l'arrière de la voiture, un hérisson percuté, aussitôt disparu dans mon rétroviseur et les têtes des éoliennes disparaissaient dans le brouillard, par moment la pale descendant se devinait à travers la nappe épaisse, et un autre animal à terre, j'ai même vu un écureuil roux et je me suis demandé si j'en avais jamais vu un vivant de toute mon existence sans réussir à trouver de réponse définitive à cette question qui se bousculait dans mon crâne au milieu de milliers d'autres fragments de pensées, c'est pour ça que j'aime conduire dans l'ombre et le silence, dans la brume, j'aime laisser dériver mes pensées et quand je marche seule dans les bois aussi, j'ai vu plein de buses perchées sur les poteaux, immobiles gardiennes de je ne sais quoi et des nuées d'étourneaux, en vol plus dense qu'un banc de poissons et tout aussi harmonieux dans leurs changements de trajectoire et de même mes pensées prenaient un virage en rang serré, les trois endormis à l'arrière, la bouche ouverte de mon garçon, la main adoucie de l'Amoureux ne serrait plus celle de la petite aux yeux entrouverts et néanmoins partis au fond d'elle-même, j'avais décalé le rétroviseur histoire de leur jeter un œil de temps en temps, quand la vision de la mort stupide et vide de sens des animaux me mettait trop à mal, je retournais à leurs visages tranquilles et dans le silence de leurs respirations inaudibles, je suivais le vol de mes pensées dérivantes, et je crois n'avoir jamais vu autant de misère et de mauvaises nouvelles au monde de toute mon existence et je pensais tristement à cette petite fille plus âgée que mon fils d'à peine un an, exsangue, dans un pays lointain au nom joyeux, le Yémen, et je pensais à cette horrible et stupide femme arborant un tee-shirt nostalgique des camps de la mort marketé de la graphie Disney, lors d'un rassemblement à la mémoire de Mussolini, un autre hérisson mort, mais il avait l'air bien gros pour un hérisson et qu'était-ce donc, le vol de mes pensées obliquait vers une autre aire, bien loin, plus loin, vers un autre pays inconnu de moi, où paraît-il, on peut souffler et se reposer sur les bords d'une mer qui n'aurait de noir que le nom, et vers une phrase de l'Amoureux, je voudrais qu'on se fasse une promesse, m'a-t-il dit alors que nous revenions d'une promenade en amoureux, la première depuis de longs mois, les enfants dormaient dans la maison, le pluie avait cessé et un pâle soleil paressait sur l'estuaire et la marée descendante, j'ai ramassé quelques coquillages pendant que nous parlions de nous, de nos dix années de partage, de nos enfants, de nos rapports et de notre amour et des chemins qui bifurquent, comme les vols d'étourneaux quand le froid s'installe,  nous parlions du compagnonnage du couple et de tendresse, nous parlions de désir et d'individualités, et je ne veux pas vieillir malheureux m'avait-il dit, avec ses 17 ans de plus  que moi et son désir de m'aimer toujours, pour que que nous sommes, avec ce que nous sommes, y compris ce que nous ne pourrions satisfaire l'un l'autre et que nous pourrions trouver sur une autre route, toujours compagnons dans ce monde qui entrave au lieu de lier les êtres, un chevreuil a galopé l'espace d'une demi-seconde dans mes phares alors que je pensais à cette phrase, je voudrais qu'on se fasse une promesse, celle de ne jamais être malheureux ensemble, car je ne veux pas vieillir malheureux, et je me souviens avoir alors eu le cœur débordant d'amour pour l'Amoureux qui enfin me reconnaissait, j'avais écrit un message migrateur plus tôt dans la journée, sans avoir de réponse et je me disais en conduisant dans le brouillard et en tâchant de reconnecter tous les fils de mes pensées dérivantes que les routes sont ce qu'elles sont et qu'elles se croisent et s'éloignent, mais toujours sur la même terre, il n'est rien de moins éloigné de moi qu'une petite fille mourante à peine plus âgée que mon fils ou qu'une horrible et stupide femme nostalgique d'une horreur dont elle ne saurait avoir idée, trop certaine qu'elle est d'être dans le bon camp, la pauvre folle, le camp des vainqueurs aux mains ensanglantées et aux yeux vides de ce vide abyssal de l'indifférence à la souffrance d'autrui, pourvu qu'ils vivent dans un pays aussi éloigné d'elle que pourrait l'être le Yémen, il n'est rien de moins éloigné de moi qu'un fasciste fraîchement porté au pouvoir par le peuple même qu'il se propose d'écraser sous sa botte, ou que celles et ceux nombreux qui leur font obstacle, que cette colonne humaine qui marche vers les états-unis ou que ce singe moine, retrouvé après 80 an d'absence dans les bois d'Amazonie, caché des hommes jusqu'à ce que l’œuvre implacable des barbares lui fasse son affaire, misère, me disais-je, je crois n'avoir jamais vu autant d'animaux morts que sur cette route, et jamais autant de bêtise rassemblée, plus dense encore que le plus dense des vols d'étourneaux, et je me demandais si les étourneaux partaient eux aussi souffler sur les rives de la Mer Noire, là-bas, j'ai jeté un coup d’œil dans le rétroviseur, vers les trois endormis à l'arrière et leur quiétude a éparpillé la nuée des mes pensées dérivantes aussi surement qu'un coup de fusil éparpille stupidement les oiseaux en vol. 
A certains messages, il ne peut y avoir de réponse.