vendredi 18 mai 2018

L'attente des dragons

Lentement balloté par les flots, le frêle esquif s'était éloigné, à mille miles de toute terre habitée, rien devant rien derrière, que l'eau et l'infinité de l'horizon pour seule compagnie. Le gris d'en haut dilué dans le gris d'en bas, et le frêle esquif au milieu. 
Il paraît qu'après la mer se jette dans le vide, hanté par les dragons affamés. 
Dans un coup de vent, le frêle esquif s'est engouffré dans l'embouchure, s'est fait happé par la vague profonde et puissante, plus rien que le gris d'en haut dilué dans le gris du bas, et d'après ce que les histoires chantent aux oreilles des marins, derrière la mer se terrent les dragons et jamais les esquifs, surtout frêles, ne sont retrouvés. 
Le vent s'était levé, déchirant les flots et les cieux, engloutissant le frêle esquif sous sa houle, balançant l'armature qui s'abandonna sans résistance à la force qui en prenait possession. Entre deux bourrasques, sentir dans l'accalmie les craquements du petit bâtiment, penser à sa terre, à ses falaises piquées de nids d'oiseaux, à ses plantes. 
Le vent reprenait son souffle et puissamment envoya le frêle esquif voltiger, avaler des paquets de mer et de sel vivant. Les lames de fond écrasant le pont aussi violemment qu'une caresse, le vent envoyant son haleine chaude sur le mât, gonflant les toiles aussi intensément qu'un murmure, toute frontière dissoute dans le gris d'en haut mêlé au gris du bas. Apportant aux narines une odeur familière et lointaine, comme oubliée au fond d'un coffre. 
Au bout de la dernière bourrasque, les voiles s’affaissèrent lentement, comme étourdies, couvrant le frêle esquif de leur tissu humide, à travers leurs déchirures, le ciel avait changé de teinte. Le noir du haut se détachant du gris du bas. 
Lentement balloté par les flots, le frêle esquif avait comblé la distance qui le séparait de toute terre habitée. Au loin la terre, les falaises piquées de nids d'oiseaux, les plantes.
Et découvrir que la terre est ronde.

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