lundi 4 décembre 2017

Avec des si

Je me demande avec combien de si j'arriverais à tout faire rentrer dans une bouteille. Elle serait bien jolie, la couleur légèrement fumée, avec un sacré culot.
Je sais ce que j'y ferais rentrer dans cette bouteille. 
Mon Sindonémo, mon beau bateau. Le refuge de mes plus belles heures de sommeil, entre ciel et mer. J'y ferais rentrer sa houle tranquille et ample, et les abdos qu'avait imprimé sur mon ventre ce roulis de chaque jour. J'y ferais rentrer mon mal de terre, j'avais jamais vu ça...
Ma rue des douaniers et le chat qui dort sur les tuiles et le chantier et les sacs de ciment que je voyais par la lucarne de la salle de bains. J'y ferais rentrer la mezzanine et le jus d'orange pressé. Le riz long et la plainte des moustiques.
Mon Poulailler en travaux. La laine de verre sur les poutres et le pistolet à clous. Une partie de cache-cache nue sous la neige avec juste une chapka, fallait speeder pour me trouver. Une casquette de contrôleur SNCF et une vieille Panda 4x4. Des flancs de montagne rouges et un parfum de oud dont je conserve la bouteille vide.
Mon studio tout petit. Ma rue de l'alouette. Mes guirlandes, mes cartes postales et mes carnets. Mon four de nain et mon orchidée jaune à l'odeur de citron.
Mon amphi et les têtes de mes copains qui se relevaient hilares et blafardes du Poppers inhalé en douce et Quisas tu nous fileras tes cours, on a rien capté. Les révisions lues à voix hautes avec tous les accents de France et de Navarre et de bien plus loin encore.
Mon fond de jardin et le trou pour pisser debout, les haricots à rame, les pieds de tomates et les tortues. Le seau bleu et le couteau pointu. Les cendres des Gauloises et l'eau de Cologne. La brosse en plastique ronde.
J'y ferais rentrer Flaubert, Djian, Carver, et Sepulveda. J'y ferais rentrer un fou rire devant Danse avec les loups, une pluie de larmes et des caillots de sang devant Dumbo, des nuits sans sommeil contre le corps de mes enfants, une langue passée sur mon œil ouvert, ma langue passée sur son corps un soir d'orage, ses cris brutaux entre mes jambes et mes dents imprimées sur ses épaules, ses yeux plissés en un sourire de bison triste, ces chemises et ces tee-shirts que je passais sur mes épaules, ces discussions sans fin avec ce Cher, ces mails échangés que j'ai depuis perdus.
J'y ferais rentrer Burton, Ivory et Almodovar. Ces yeux embués de ma poule dans nos grandes occasions.
J'y ferais rentrer mes cabanes en forêt, mon doigt coupé à la machette, les bogues des châtaignes et la harde de sangliers, une lettre retrouvée, des petits mots pour moi la petite, le silence et les longues conversations. L'espoir, l'attente, la déception, le désespoir, l'amour, le bonheur tout simple et le bonheur tout compliqué. La révolte et la nausée. La fatigue et le courage.
J'y ferais rentrer la mer Méditerranée et les épines de pin, le chant des cigales, le cri des mouettes, l'écoulement de la rivière glacée et une séance photo un peu particulière. 
Avec des si, on met Paris en bouteille.