lundi 9 octobre 2017

Les choses de la vie

La journée n'est pas finie. Je vais devoir expliquer à mon fils que Jean Rochefort est mort. Et puis non, je ne lui expliquerai rien. Si, c'est le cycle de la vie mon fils. Et ça rend triste, parfois la mort d'une personne qu'on ne connaît pas. Ce sentiment ne s'explique pas. C'est comme casser un verre auquel on tient. Perdre une chose qui a toujours été là, un meuble de famille dont on est obligé de se séparer. Il a toujours été là. Et puis un jour il n'est plus là. C'est comme la marque d'un tableau sur un mur. Il reste une trace.
Je vais devoir expliquer à mon fils que les tableaux accrochés au mur laissent toujours des traces. C'est bien ces traces. On ne devrait jamais repeindre par-dessus. On devrait en repeindre les bords en couleurs vives, afin qu'ils conservent leurs contours dans cette absence. Les sentiments sont comme ces traces plus colorées aux murs, ces empreintes laissées par les tableaux une fois qu'ils ont été décrochés.
La journée n'est pas finie. Je ne vais rien lui expliquer. On ira au parc. On goûtera, je regarderai son petit corps grimper, courir, sauter, se cogner, sa bouche au chocolat et ses genoux pleins de terre, ses yeux noirs, je regarderai la vie à l’œuvre dans son corps et je penserai que tous les vieux naissent enfants et se pètent la gueule sur la terre et grimpent aux arbres et dévalent les pentes en se tordant de rire et de peur. Puis ils grandissent, parfois ils portent la moustache, les voix se font graves, les sourires plus doux et plus tendres. Puis ils vieillissent, la peau change, les poils se font durs, les rides se forment, les joies sont plus profondes et intimes. On intériorise. Et puis un jour on a 87 ans. 
Je ne vais rien lui expliquer maintenant.
La journée n'est pas finie.

Courage, Fuyons!

Ah non putain, c'est pas possible!!!
Ben si. La moustache fanée et le rire en éclats parfois reniflants, et la voix, et le chuintement d'arrière gorge et les yeux tombants. Et la mèche romantique.
J'ai repensé à mon grand-père, celui qui vit encore et dont je cause très peu. Il a la même moustache chatouillante. Le même âge.
J'aime votre fantaisie, votre corps raide et libre cependant. Votre érudition. Votre regard aussi tendre qu'inquiétant. Jeune, vous n'étiez pas le plus beau. Comme vos deux compères. Et pourtant. Comme quoi, une moustache, une voix grave et tout s'arrange. J'aime vos films de copains, pas de doute, vous allez tous au paradis auquel, pour vous j'ai envie de croire.
Vous pèseriez combien dans une fumée de cigarettes?
Vous êtes mort cette nuit.
Je pense à mon grand-père. Celui dont je cause très peu. Parce qu'il me dérange un peu, ce grand-père. Trop de silences enfouis, rentrés. Il a beaucoup maigri. Il se fait du souci. Il a votre âge. Enfin, vous me comprenez. L'âge qu'hier encore vous aviez. Avant de vous éteindre.
Je me fais du souci.