jeudi 14 décembre 2017

Injonctions contradictoires

Il faut laisser libre cours à ta nature, à ta spontanéité, à ta capacité de découverte
Ne te roule pas par terre, tu vas te salir voyons!
Sois gentille
Ne te laisse pas faire, attaque putain!
Il va falloir que tu apprennes à partager
Laisse ça, c'est à moi!
Protège toi
Prends des risques! 

Je n'ai pas le souvenir d'en avoir bavé, du moins pas trop, dans cette cour d'école à l'ancienne, goudronnée et tilleuls, encore que... 
J'ai le souvenir d'un tout petit baiser derrière les toilettes, au fond de la cour, Jérôme il s'appelait, et comme il s'était fait charrié parce que j'étais la fille de la maîtresse.
Rien à foutre, elle est gentille et j'aime lui tenir la main.
Il n'y avait rien de compliqué, dans cette cour d'école, à part ce sentiment ambivalent de ne pas appartenir à la caste des autres élèves, qui rentraient chez eux déjeuner, je restais à l'école. Ma mère était la plus belle maîtresse du monde. Tous les garçons étaient amoureux d'elle, j'ai le souvenir d'un qui avait dévalisé le coffret à bijoux de sa mère pour offrir des boucles d'oreilles à la mienne, Damien il s'appelait.

Fais-moi plaisir,
Fous moi la paix!
Débrouille-toi
Mais demande moi quand tu ne sais pas!
Ce qui compte c'est la transparence
Toute vérité n'est pas bonne à dire!
Faut savoir penser collectif
L'enfer c'est les autres!

Ça va faire un peu vieux con mais je n'ai pas le souvenir d'en avoir bavé, du moins pas trop, avant que la technologie ne m'attrape, quand je savais encore laisser les autres dans leur espace, dans leur vie, quand je pouvais les imaginer, les rêver et non les suivre, les commenter, les espionner presque. Les désirer, dans tous les cas, les relier à moi de manière artificielle, ça fait un peu vieux con, et c'est là que je vois que je vieillis, parce que j'ai la nostalgie de cette cour d'école goudronnée avec des tilleuls et des chiottes au fond de la cour, portes en bois, toiles d'araignées, la totale, et on se retenait comme des malades en hiver ou par temps de pluie pour ne pas sortir de la classe, et on chouravait des craies et on allait commettre un petit graffiti derrière les portes en bois, un truc du genre "Jérôme + Quisas = amour", un truc qui fait rougir les uns et marrer les autres, rien de méchant.

Y a des trucs, faut pas rigoler avec
T'as pas d'humour ou quoi?
Ce que j'aime bien chez toi, c'est ton ouverture
Quoi non?! ce que tu peux être fermée bordel!
Vraiment vous devriez être plus mordante 
Je tiens à vous féliciter pour votre approche bienveillante
Nous sommes une équipe, un homme une voix!
De toutes façons c'est moi qui décide!
Tu fumes toujours? tu sais que c'est mauvais?
Allez d'accord, encore un petit, pour la route hein!
Faut pas se faire mal dans la vie
Il faut souffrir pour être belle
Faites ce que je dis
Ne dites pas ce que je fais

Je n'ai pas le souvenir d'en avoir bavé, du moins pas trop. mais sans doute ai-je la mémoire qui flanche, j'me souviens plus très bien. La puissance du corps et de l'esprit, et j'ai appris cette semaine que les grecs, ça fait vieux con, que les grecs disais-je avaient presque dix mots pour exprimer l'amour, et j'ai trouvé ça chouette, on néglige le pouvoir des mots justes, de la langue juste. Tout est plus simple quand la langue est juste.

Un pour tous, tous pour un
Chacun sa merde! 
Le problème avec vous Quisas, c'est que vous êtes de parti pris
Choisis ton camp, camarade!
C'est déjà une gageure de faire avec ses propres contradictions, c'est déjà une gloire de se supporter avec ses incohérences. Aimer ses imperfections, non pour s'aimer soi-même mais parce qu'elles existent, malgré nous. Je n'ai pas le souvenir d'en avoir bavé, du moins pas trop, en leur laissant de la place dans mon cerveau, en leur laissant la parole.

J'aimerais foutre mon téléphone au feu
Pourquoi ça n'appelle pas?
La sainte trinité, la mère, la femme et 
La putain
Mon dieu que c'est réducteur
Je me sens d'attaque pour une bonne baston
J'aimerais avoir la paix
Être seule
Entourée
Cultiver mon jardin secret
Combien de vues?
Faire la ronde dans une cour d'école
Ne jamais y retourner
Me dorer la pilule
Me geler les fesses
Pleurer
De rire

Retrouver la langue juste. En finir avec les injonctions contradictoires.









lundi 4 décembre 2017

Avec des si

Je me demande avec combien de si j'arriverais à tout faire rentrer dans une bouteille. Elle serait bien jolie, la couleur légèrement fumée, avec un sacré culot.
Je sais ce que j'y ferais rentrer dans cette bouteille. 
Mon Sindonémo, mon beau bateau. Le refuge de mes plus belles heures de sommeil, entre ciel et mer. J'y ferais rentrer sa houle tranquille et ample, et les abdos qu'avait imprimé sur mon ventre ce roulis de chaque jour. J'y ferais rentrer mon mal de terre, j'avais jamais vu ça...
Ma rue des douaniers et le chat qui dort sur les tuiles et le chantier et les sacs de ciment que je voyais par la lucarne de la salle de bains. J'y ferais rentrer la mezzanine et le jus d'orange pressé. Le riz long et la plainte des moustiques.
Mon Poulailler en travaux. La laine de verre sur les poutres et le pistolet à clous. Une partie de cache-cache nue sous la neige avec juste une chapka, fallait speeder pour me trouver. Une casquette de contrôleur SNCF et une vieille Panda 4x4. Des flancs de montagne rouges et un parfum de oud dont je conserve la bouteille vide.
Mon studio tout petit. Ma rue de l'alouette. Mes guirlandes, mes cartes postales et mes carnets. Mon four de nain et mon orchidée jaune à l'odeur de citron.
Mon amphi et les têtes de mes copains qui se relevaient hilares et blafardes du Poppers inhalé en douce et Quisas tu nous fileras tes cours, on a rien capté. Les révisions lues à voix hautes avec tous les accents de France et de Navarre et de bien plus loin encore.
Mon fond de jardin et le trou pour pisser debout, les haricots à rame, les pieds de tomates et les tortues. Le seau bleu et le couteau pointu. Les cendres des Gauloises et l'eau de Cologne. La brosse en plastique ronde.
J'y ferais rentrer Flaubert, Djian, Carver, et Sepulveda. J'y ferais rentrer un fou rire devant Danse avec les loups, une pluie de larmes et des caillots de sang devant Dumbo, des nuits sans sommeil contre le corps de mes enfants, une langue passée sur mon œil ouvert, ma langue passée sur son corps un soir d'orage, ses cris brutaux entre mes jambes et mes dents imprimées sur ses épaules, ses yeux plissés en un sourire de bison triste, ces chemises et ces tee-shirts que je passais sur mes épaules, ces discussions sans fin avec ce Cher, ces mails échangés que j'ai depuis perdus.
J'y ferais rentrer Burton, Ivory et Almodovar. Ces yeux embués de ma poule dans nos grandes occasions.
J'y ferais rentrer mes cabanes en forêt, mon doigt coupé à la machette, les bogues des châtaignes et la harde de sangliers, une lettre retrouvée, des petits mots pour moi la petite, le silence et les longues conversations. L'espoir, l'attente, la déception, le désespoir, l'amour, le bonheur tout simple et le bonheur tout compliqué. La révolte et la nausée. La fatigue et le courage.
J'y ferais rentrer la mer Méditerranée et les épines de pin, le chant des cigales, le cri des mouettes, l'écoulement de la rivière glacée et une séance photo un peu particulière. 
Avec des si, on met Paris en bouteille.