dimanche 5 octobre 2014

Les ailes du désir

M’a mordu la lèvre, je n’avais pas compris que ça n’était qu’un rêve et qu’en rêve, je le convoquais, lui et d’autres, pour bouffer mon corps endormi. Chacun son rêve en fait, ça faisait une vie entière que je n’avais pas rêvé. Le ça, tu sais, le ça dont je noircissais mes pages, dont je blanchissais mes écrans, dont peut-être je rougissais tes joues, on en sait rien, dont peut-être je remuais tes tripes, on en sait rien.
Et puis toute cette envie, tu sais, non. Comment pourrais-tu savoir, je ne dis rien. Ce sont les ailes du désir. Qui me portent sous la bourrasque. Ça passe comme la trace d’une morsure. Ça laisse une marque chaude au creux de mon ventre, une trainée brûlante dans mon cou.
La marque d’une infinie tristesse qui me dérive vers le large, comme sur un radeau, seule comme j’ai pu l’être, comme je savais l’être. Alors les rêves morts se ramassent à la pelle, et je me fais bouffer le corps par des fantômes la nuit.
Parce que vois-tu, ce qu’il y a c’est que je vis. Simplement. Et que sous les ailes du désir il existe un monde de tranquillité. Sous les ailes du désir, la bourrasque ne passe jamais. Jamais. Ou presque.
Mais j’ai eu envie de toi, que je ne désire pas. J’ai eu envie de me faire bouffer le corps par mes fantômes. Par des ombres croisées. Je ne prends plus les transports en commun. Pourquoi ça ?
Perdue sous les ailes du désir, parfois de rage, j’en arrache des plumes en les escaladant. Parce que surfer dans la bourrasque tu sais… évidemment tu sais.
Tout le monde devrait savoir. Le souffle du boulet de canon sur le cuir chevelu, rasant au passage une mèche grosse comme une autoroute. J’aime bien quand le baiser claque sur me joue. Je suis mesquine. Je reste sous les ailes. Bien à l’abri. Et la nuit, je me fais bouffer le corps.
Je ne prends plus les transports en commun. C’est con.

mercredi 24 septembre 2014

En-Boitée

Les touts petits graviers s’étaient logés dans les endroits les plus improbables, là où la lumière ne permettait pas de les repérer et ils échappaient sans problème aux poils du balai qui n’était passé qu’une fois, au petit matin, après que les lieux eussent été vidés de leur fièvre, ne survivait qu’une odeur pleine et chaude, lourde de la moiteur des corps désormais refroidie. Sur ce sol en dalles éculées, les semelles avaient frotté au rythme entêtant de la musique. Un peu passé, mais pleine si pleine de ses jeans serrés, de ces petits seins d’adolescentes, de ces odeurs de gel, de parfums bon marché, de gourmettes gravées aux prénoms. Cet air saturé. Bon Dieu ! Nous avions le droit de fumer à l’époque. On ne distinguait rien, des ombres éclairées de temps en temps, les mouvements saccadés, hachés menu. Mon corps en images détachées.
Le balai n’en a rien à foutre, une fois les lieux vidés de toute présence, comme si ce lieu mort n’avait pas englouti dans ces entrailles plusieurs centaines de paires de jambes, de paires de fesses, de pieds chauffés à blanc, de sexes en chasse. La sortie entre copains. Les expertises du fond de la salle, la pesée estimative. Parfois, sous les semelles, pendant la queue, un caillou se loge dans les crans de caoutchouc. Il va rouler plus loin, une fois que les chaussures et leur propriétaire ont pénétré dans l’enceinte et s’éclatent tête en arrière, le corps haché menu de lumière, à la recherche de l’autre qui léchera la goutte de sueur qui dégouline le long du cou. L’ivresse, l’alcool qui fait chauffer le moteur du corps. Ce petit maigrichon là-bas devient un audacieux, un marrant, un sexy, pourquoi pas ? Rien n’est impossible dans le noir quand nous ne sommes que des ombres ondoyantes et qui débordent du trop-plein de notre jeunesse.
C’est toujours les vieux qui passent le balai, pensais-je alors que je saisissais le mien.