vendredi 7 novembre 2008

Emménagement

Ce n'est qu'après avoir posé mes pieds sur la moquette rouge que j'ai compris. Elle a pris mon manteau et l'a accroché dans la penderie. M'a légèrement touchée le bras pour m'inviter à entrer dans la cuisine. Nous nous sommes assises à la table orange, elle a ouvert un placard, hop, deux verres; un petit coup d'épaule déjà habitué l'a refermé. Elle m'a regardée avec ses beaux yeux, a souri, a dit qu'elle était heureuse en nous versant le vin qu'elle avait acheté pour ma venue. J'ai fait le tour de son appartement.


Son appartement.
Son...
L'espace de sa vie qui démarre...
L'amour qui emménage...


Nous avons fumé plusieurs cigarettes sur la minuscule terrasse. Nous avons parlé, un peu. Nous avons observé le silence. Il y a toujours eu des silences entre nous. Plus jeunes, nous ne savions pas nous parler, disant que nous n'avions rien à nous dire, mentant sans cesse. Ou nous racontant tout l'inverse de ce que nous aurions dû nous dire. Nous avons passé vingt ans de nos vies côte à côte. l'une sans l'autre.


Et c'est en posant mes pieds sur la moquette rouge que j'ai compris qu'on ne rattraperait jamais le temps perdu. Le silence qui nous lie se balance au rytme de mon manteau sur un cintre dans la penderie de ma soeur. L'amour que nous ne nous sommes jamais permis plus tôt et qui n'en est encore qu'à ses balbutiements flotte en l'air dans nos haleines bleues, au moment de l'expiration du tabac, quand les mots n'ont plus de sens. Nous sommes deux femmes pour qui les mots sont importants. Nous parlons beaucoup. Nous parlons profond. Nous sommes des foreuses d'âmes. Nous n'avons pas peur.


A moins que...
Je ne mente...
Je mens...


Tu es la personne que j'aime le plus au monde. Je t'aime et t'ignore. Les secrets de ton coeur, ses battements me sont inconnus. Je connais tes colères explosives, ta pudeur et ta détermination, je connais ton courage. Mais j'ignore tout de toi. Et pourtant je t'aime.


Je n'ai jamais autant aimé quelqu'un que je ne comprends pas. Pour toujours tu es ma soeur et jamais nous ne serons proches toutes les deux. Nous ne l'avons jamais été et le temps ne se rattrape pas. Nous faisons de notre mieux. Et nous continuerons ainsi le reste de nos vies. Nous tentons de mieux nous connaître. Sans vraiment le savoir, nous avons conscience que nous nous ignorerons toujours un petit peu, un tout petit peu...


C'est à travers mes pieds sur ta moquette rouge, le coeur serré que je t'ai dit en même temps bonjour ( ma bouche) et au revoir (mon coeur).








Ma soeur.