mercredi 11 décembre 2019

Re-trancher, Dialogue in

Qu'est-il arrivé mon cœur?
Un coup qui pousse vers les retranchements. 
Retrancher c'est soustraire, c'est
Trancher deux fois, ou un peu plus d'une, 
Soustraire c'est...
Fais chier
Qu'est-il arrivé mon cœur?
Une onde ouverte
Une plaie béante
Un truc qui suinte
Sans tison pour cautériser
Un truc dément
Fallait trancher
Fais chier
J'aimais bien comme tu bougeais
Un truc bandant
Qu'est-il arrivé mon cœur?
Un truc d'animal
Un deux trois
Un peu moins
Non
Plus loin
Qu'est-il arrivé mon cœur?
Jamais aimé les soustractions
Il n'existe rien en maths pour dire qu'on bouge plus
Ni en avant
Ni en arrière
Ni n'ajoute
Ni ne retranche
Reste là, oui là
Je fourbis mes bras
Fais chier
Qu'est-il arrivé mon cœur?
My arms
J'aimais bien comme tu les prenais
Ce geste additionné
A tous les autres
Un truc pour moi
Une attraction
Fallait soustraire
S'y ? Si!
Fais chier
Stop!
Attends que je me
Re-tranche
J'sais pas où
Bouge plus

Albino Sword Swallower at a Carnival, 1970
©Diane Arbus 








mardi 10 décembre 2019

Vintage

Je dois les aimer un peu élimés, un peu usés vers l'extérieur des semelles. 

Je dois les aimer la démarche souple et le corps dense. 

Je dois les aimer avec leurs airs d'envergure en retraite, tu peux pas savoir comme je les aime un peu râpés, un peu râpeux, un peu détachés. Moins de prise sur la vie et des preuves à donner désormais accessoires.

Je dois les aimer libres de corps et d'esprit, tu peux pas savoir comme je les aime affranchis. 

Je dois les aimer au fond des bacs de fringues oubliées, je dois aimer leur odeur de cuir et de laine, fuck le neuf, je dois aimer leur texture compacte et douce. 

Je dois les aimer la démarche dense et le corps moins souple. 

Je dois les aimer un peu abîmés, un peu esseulés, un peu tannés, un peu recollés sur les bords, tu peux pas savoir comme je les aime tels qu'ils sont. 

Un peu désabusés, parfois émerveillés. 

J'suis une meuf vintage.

Jeff Bridges 2009, ©Greg Gorman



lundi 9 décembre 2019

oiseau d'enfer, oiseau de paradis

Il y avait l'oiseau d'enfer et l'oiseau de paradis au faîte du grand chêne, une mélodie difficile à traduire quand on ne parle que le langage grossier des deux-jambes, une alliance douloureuse de trilles, de virago guttural, de coups d'ailes en foudre, l'oiseau de paradis, et de longs trémolos et d'à-pics vertigineux et sifflants, on comprenait rien, l'oiseau d'enfer.

Ils sont les gardiens, les veilleurs. 

Sur la poudreuse de lune dans le noir du soir, ils glissent des mots d'oiseaux au fond des rétines, les font ruisseler d'enfer, de paradis, au choix, même quand tu choisis pas. 

Ils chantent leurs chants d'amours, leurs chants de morts, leurs chants de naissances , j'espère qu'ils en chanteront une ce soir, une spéciale, puis deux puis trois, parce que j'aimerais célébrer ces trois choses ce soir, ces trois chaos intimes que mes doigts ont tapé tout seuls, sans que je m'en rende compte, c'est toi l'oiseau de paradis?
Chante un chant d'amour et envoie-le loin dans les chevelures de sorcières des chênes...
Chante un chant de mort et transperce la terre jusqu'aux racines de l'arbre torsadé, dis à ce tout petit amour que sa maman pense souvent...
Chante un chant de naissance et siffle sur le ventre de ma très chère amie, c'est l'heure...

Sur la plus haute branche, j'attends l'oiseau et je polis mes petits cailloux, qu'ils soient doux dans ma poche, qu'ils soient doux dans ma bouche, suce mes plumes oiseau d'enfer, ça va devenir un roman cette histoire, un bijou sauvage, un caillou poli dans la boîte à secrets des enfants, où voisinent les dents de lait des petits avec tous les trésors glanés ça et là, cette vie glorieuse, te voilà oiseau de paradis.

Il y avait un rouge-gorge assommé dans une cuisine. 
Il n'a rien pesé dans ma main, au moment où il a choisi de s'envoler.

L'ordre des oiseaux, Georges Braque (1882-1963)

mercredi 4 décembre 2019

En absurdie

Je t'ai dit que tu me manquais, et que c'était aussi absurde qu'une tâche de sang sur une robe blanche, ou une chemise. Je crois pas te l'avoir dit.
Absurdie quotidienne.
Je t'ai dit que je me touche plus depuis que je ne te touche plus, et que c'est aussi incongru qu'une banane dans une baignoire. Je suis sûre de ne pas.
Absurdie des jours.

Je t'ai dit qu'on vivait des temps absurdes, en des latitudes absurdes, avec des obligations absurdes et des heures absurdes. Je pense pas te l'avoir dit.

Comme je crois pas non plus t'avoir dit que je me manquais tout en étant bien, que j'avais parlé avec ma sœur pendant deux heures en essayant de lui faire entendre que non elle n'était pas folle, mais peut-être plutôt absurde et qu'il n'y avait aucun mal à ça, je te jure, ça n'a rien de fou d'être absurde, c'est peut-être le seul moyen que t'as trouvé pour être toi sans te foutre en l'air, mais un jour crois-moi, tes pieds toucheront terre, j'espère et s'y enfonceront pour que tu puisses prendre racine, je crois que je vais boire un petite verre.

Je t'ai dit que j'ai pas bu de vin... ah si tiens. Voilà que ma mémoire se barre en absurdie. 
C'est malin.
Je t'ai dit que je rêvais beaucoup de plein de trucs absurdes, de cheveux qui poussent, de carreaux lavés, de serpents.
Absurdie des nuits.
Je t'ai dit que je ne pensais pas à toi tous les jours et que je considérais ça comme une petite victoire, une pincée de sel pour absorber la tâche de sang sur ma chemise.

Comme je crois pas non plus t'avoir dit que je considérais que cette tâche, c'était en réalité mon propre sang qui en était la cause.
Absurdie mensuelle.
Fais pas attention.
Si. Fais attention.

Je t'ai pas dit que j'attendais la fin de journée pour souffler, pas tous les jours, je peux pas, mais quand je peux, j'aime bien, j'aime bien ce calme absurde, je suis sûre que ma sœur n'est pas folle, mais juste malheureuse jusqu'à l'absurde, je suis sûre que tu es heureux quelque part, pas complètement mais un tiens vaut mieux que deux tu l'auras,sans doute sans doute, je suis sûre que je suis à ma place, même si là, je me sens aussi absurde qu'une banane dans une baignoire, je suis sûre qu'il n'y a rien qu'un peu de sang sur ma chemise blanche.

La Reine Margot 1994

dimanche 1 décembre 2019

Zina

Tu viens, on va manger des pois chiches, on va manger pour pas cher et ce sera bon quand même, on va dégouliner de sauce tomate sur nos mentons, on va se brûler la langue, on va sourire dans la cuisine, le nez suspendu au-dessus de la casserole pour guetter le moment où il faudra couper le feu.

Tu viens, on va se réveiller de cette sieste d'hiver, celle qui dure aussi longtemps que celle des gosses, on va trouver le moyen d'émerger de ce rêve étrange et lourd, on court sur un tarmac vide, mais l'avion est déjà parti, on va se réveiller le corps englué, comment se sortir de là, on va cuisiner, voilà, c'est dérisoire, c'est tout ce que ça veut, mais on va dire qu'éplucher les oignons ça va donner une explication rationnelle à un état qui ne l'est pas trop.

On va passer les larmes d'oignons au microscope aussi. 

Tu viens, on va écouter "Zina" et on va penser à tout ce qu'il y a de beau dans ce merdier. On va tenter d'oublier qu'Amazon de sa race vend des boules de Noël avec des photos d'Auschwitz, on va soulever les murs suintant de larmes des CRA d'où on exfiltre des jeunes tout jeunes en pleine nuit, on va souffler sur les mains bleues de ces petits qui sont dehors faute de dedans, on va écouter "Zina" en humant l'odeur des pois chiches, on en mettra une grosse gamelle de côté pour emmener sous le pont de l'Echangeur, on va écouter "Zina" sur le chemin. 

On va tenter de s'écouter battre le cœur et de se caler dessus. 

On cuisinera encore, pour pleurer dans les épluchures d'oignons, pour transformer nos chagrins intimes en plats de pois chiches à la tomate, on va tâcher de se rappeler ce que "Zina" veut dire, et d'ainsi nommer la vie. 

Larmes d'oignons
In Topographie des larmes
©Rose-Lynn Fischer


vendredi 29 novembre 2019

Faire silence, Dialogue In

C'est curieux ce besoin
Faire silence
Et puis non
On est trop
Toi et moi
Et toi et moi
On est trop
À se parler
Dans ta tête
Ou bien la mienne 
Trop de trucs
Pas assez d'essence
Dans le moteur
Du monde qui tourne
À l'envers
Les yeux habités des bébés 
Parfois je les entends
Faire silence 
Qu'est-ce qu'il y a de mal à ça ?
Je veux je veux je veux
Retrouver le temps d'avant
Le langage
Le temps organique
Des langues muettes 
Des gestes vivants
Des chats sauvages
Et des grillons comme seule musique
Faire silence 
Paisible adresse
Lancée aux éclats de lune
Au fond d'un verre d'eau

Abandonned buildings
©Christian Richter





mercredi 27 novembre 2019

On reste là

Voilà. On reste là.

Ils l'ont dit ceux qui ne parlent pas le même langage. Ils l'ont dit avec leurs mots. Avec leurs codes. Il a fallu qu'on traduise et qu'on reformule. Qu'on passe outre leurs 5 millions de pertes. 

T'en verras rien Pasqualino. 

Mais voilà. On reste là. 

T'en verras rien parce que ce soir j'ai appris que tu étais mort. 
Ceux qui ne parlent pas le même langage n'ont sans doute jamais trouvé un Pasqualino mort au matin et c'est ce qui nous différencie à jamais et pour toujours. 

Notre monde à nous nous voit nous affliger de la mort d'un chevreau qui n'aurait pas grandi plus mais qu'on aurait voulu voir rester là. Avec nous. Voilà.

Parce que ce soir, on a traduit qu'on restait là et que ça leur coûte 5 millions d'euros, deux bâtiments de 7 étages et... 

... Et que ça nous promet un fragment de temps supplémentaire pour un bout de terre où d'autres chevreaux viendront peut-être faire la joie des gamins du quartier, comme tu as fait leur joie, Pasqualino.

Voilà. On reste là. 
On est contents. Mais avec un peu les boules aussi puisque tu n'y es plus.
Qu'est-ce qu'ils y entendent à notre langage de rien, à nos gorges serrées, à tout ce qu'on braille par fierté, à tout ce qu'on tait par pudeur ? 
Rien du tout.

On reste là. Voilà.

Don Pasqualino, juin 2018
©Sylvie Biscioni