vendredi 18 janvier 2019

Mon petit poi(d)s, Dialogue in

Pas plus gros qu'un petit pois, 
mon petit poids, 
tu m'as pesé dans la poitrine et dans le ventre depuis presque six ans, et si je t'enlève, ça ne me soulage pas une seconde, ça m'arrache un cri, 
ça m'étripe littéralement.
Tu pèses ton petit poids, 
mon petit pois, 
mais je ne te sens plus, où es tu?
J'ai honte de l'endroit où j'ai posé la poupée Ashanti, en attendant de lui trouver une meilleure place.
Incapable de la toucher
Quand elle était toute petite et que je la portais en écharpe, ta sœur me la fourrait dans la bouche la poupée Ashanti, pensant que c'était ma tétine, mon doudou... 
Le pouvoir des tout-petits
Pas plus gros qu'un petit pois, 
mon petit poids,
je crois que je commence à trouver le chemin pour nous.

Mon tout petit poi(d)s, comme par hasard,
mon sang ce matin...
avait la couleur du ciel
En fusion


mercredi 16 janvier 2019

Un truc à faire

Viens t'asseoir à côté de moi chéri-e
Je ne sais même pas si tu es un garçon 
Ou bien une fille
J'ai un truc à faire
Un truc pas facile
Je ne suis pas prête, alors je diffère, je digresse, je diverge, je fais de la soupe avec plein de légumes chiants à éplucher, histoire de ralentir le rythme tu vois.

La vue est magnifique sur ton banc chéri-e, je suis contente de venir te voir
J'ai un truc à faire
Je te serre dans mes bras chéri-e
Je t'ai trouvé un nom chéri-e, et 
Comme je ne sais pas si tu es une fille
Ou bien un garçon, 
J'ai trouvé que celui là était bien.
Tu veux que je te raconte?

Je ne suis pas prête chéri-e, alors je ne réponds pas mon amour, parce que le jour où je le ferai, et bien...
Je ne suis pas prête.
J'ai commencé par retirer la chaîne avec la poupée Ashanti qu'on m'avait offert après ta disparition.
Je ne l'ai pas quittée depuis le curetage. 
Les cinq pauvres minutes, tu te rappelles?
Je ne sais pas ce que je vais en faire. 
Comme une envie de la remettre à mon cou

Chéri-e, je ne sais pas quoi faire, alors je te serre dans mes bras et je me berce
Et pourtant,
J'ai un truc à faire
Un truc important
Mais...

Chéri-e, une fois que j'aurais fait ce truc, je ne pourrai plus remonter la colline et venir m'asseoir sur le banc avec toi, te prendre dans ma poche, t'enrouler dans mon écharpe et te tenir au creux de ma main, alors tu vois,
Je ne suis pas prête.
On va commencer par le commencement
Je vais te dire
Ton nom...

Jo, 
mon fils, 
ma fille, 
mon Limaçon, 
ma petite bille, 
mon amour

J'ai un truc à faire, je reviendrai bientôt.



lundi 14 janvier 2019

S'en foutre, Dialogue in

Comment ça t'as pas de travail?
Tu t'en fous?
T'as reçu la lettre?
Je m'en fous
Un peu plus de place
Je m'en fous
Un peu plus de sens
Tu t'en fous?

Sans mentir, il y a tant de choses essentielles, parmi un tas de fange infecte, des tonnes et des tonnes de merdes à trier dans nos vies, et ça se fait pas en deux ou trois jours, et il ne s'agit pas que de vouloir, franchement ça se saurait si la seule volonté produisait des effets, la preuve, tout ce que tu veux tu ne l'as pas forcément et c'est pas faute de le vouloir très fort, à t'en faire exploser la panse de soucis ou la tête.
Tu t'en fous?

Oui.
Je m'en fous.

De plus en plus, je m'en fous, de tout ce qui me semblait important, sinon indispensable pour vivre, je vieillis je crois, et ne compte pas sur moi pour te sortir tout le tralala des valeurs simples et de la sobriété, même si, j'admets...
De plus en plus, je m'en fous, de tout ce qui ne résonne pas avec cet espace de terre en moi, je m'en fous de tout ce qui m'éloigne du genre humain, de tout ce qui n'est pas essentiel à ce que je considère être proche du bonheur et de la joie. 

L'amour
Tu t'en fous?

Presque. 
Parce que je perçois que l'amour prend des directions multiples, des affections différentes quand elles ne sont pas divergentes les unes des autres. Parce que oui, tu peux considérer que je m'en fous quand je te dis que le seul amour dont je puisse être assurée est celui que je donne et non celui que je reçois, alors, vu comme ça, oui
Je m'en fous
J'aime recevoir de l'amour, autrement ce serait mentir. Mais pas que. Le don d'amour est précieux et résonne, vanité des vanités, dans les battements de mon cœur, maintenant et pour toujours j'espère. 
C'est cette multiplicité d'amour que j'aime, l'amour pour les miens, celui si particulier que j'adresse à mes morts, si différent de celui que j'envoie à mes vivants, qui eux-mêmes s'éloignent les uns des autres parce que la texture de mon amour pour eux est différente pour chacun d'eux, comme  un plat particulier. 
Impossible de s'en foutre.
Voilà.
De ça, oui. 

Je ne suis pas quelqu'un d'intelligent, ai-je reconnu devant un bon verre de vin cette semaine. 
Je m'en fous.
J'ai autre chose, je crois, cette capacité d'amour qui m'accompagne et tisse les liens qui me nouent à mes vivants comme à mes morts et me permet, faute de savoir, d'établir des relations durables et profondes, vivantes et disponibles.
J'ai autre chose, je crois, cette formidable faim d'altérité qui m'attache au savoir, à la connaissance, à la  compréhension, au doute, à la question et aux réponses, au changement comme à la permanence, aux mots comme au silence, aux racines comme aux branches.
Tout le reste, c'est vrai, je crois
Je m'en fous.



dimanche 6 janvier 2019

Après la nuit, avant le jour, dialogue in

Une larme coulait sur sa joue un peu rougie par l'aveu à demi-mot qu'elle nous fit, ça a explosé dans ma tête, cette sororité inversée.
Elle se fait jouir toute seule, en convoquant des fantasmes orgiaques.
Une larme coulait dans ma matrice, à l'entendre, ce vide en elle de ne vivre sa jouissance qu'ainsi, depuis l'enfance, elle se masturbait en classe avec ses livres d'école, cachée derrière sa table, jusqu'à ce que qu'on lui dise que non, il valait mieux pas.
Elle a de beaux yeux bleus doux cette sœur inconnue, et cette autre avec sa voix de velours à gros grain, et celle-ci cheveux coupés et regard d'ombre, et une autre encore, aux gestes timides et au courage d'airain.
Elle a pleuré de ne jouir que seule.
Dans le silence de la grande salle, quelle vie se vivait au fond de chacune d'elles, guidées pas la voix de Sophie, comment découvraient-elles leurs corps nus devant le miroir, comment comment se faisaient-elles l'amour en pensée, au rythme lent et profond de nos respirations mélangées, comment comment?
En retenant votre inspir, contractez votre périnée, ressentez.
Une fleur qui s'ouvre, un pépin de raisin qui éclate sous la pression d'une dent, la tête de l'escargot hors de la coquille, le jeu de l'évanouissement, une main en coupe sous ma chatte qui s'y appuie.
Je me suis sentie bander.
Sur la crête du sommeil guidé, de cette sorte d'hypnose dans laquelle le corps s'extasie d'exister, une larme, celle de ne jouir qu'accompagnée.
En soufflant, émettez un son. 
Quelle sororité dans cet air expulsé de nos bouches, dans ces sons, dans ces murmures de femmes, comme si nos âmes s'échappaient par nos bouches, petites lucioles ardentes, pleines de tout ce que nous sommes- inspire- et de tout ce que nous ne sommes pas -expire.
Je n'ai pas reconnu ma propre voix dans l'air qui a chuinté  de mon corps, 
Un murmure d'amour grave et sombre, je bandais toujours.
J'ai contemplé mon corps nu dans le miroir, longtemps puis j'ai revêtu la petite robe noire des vacances, les fines bretelles et les traces de sel sur les seins et les hanches. Rien d'autre.
Nous avons rejoint la grande salle, je suis redescendue de cette crête de sommeil. Nous avons ouvert nos yeux et j'ai découvert mes sœurs au sortir de leur érotisme, au réveil, joues rouges et regards évanouis, pensées en retour vers la grande salle, un troupeau de pensées à rassembler en vitesse avant de redescendre dans la plaine, parmi les vivants.
Joli, valeureux, naturel, ceci est mon corps.
J'ai regardé la joue rougie de ma sœur qui ne jouit que seule. 
Ma sœur inversée, moi qui ne jouit qu'accompagnée.
En cercle, en-fin, nous avons partagé une dernière humanité, avant de tremper nos lèvres dans ce vin bienvenu pour le retour au monde, les fantasmes de nous autres femmes, de ces histoires qui nous font bander et jouir de nous-mêmes. Pudeur et sourires, yeux baissés et voix de même. Proches et lointaines.
Je veux faire l'amour dans les champs
Dans les clairières, dans les taxis
Je veux faire l'amour partout
Même sur les toits de Paris
*
 
En être un.
Mon fantasme, le voilà.

*Fauve, Les hautes lumières

vendredi 4 janvier 2019

Café à pleine bouche

Tanguant doucement, je ne sais plus lequel de nous deux allait prendre ce bateau, ou vivait dessus, doucement, doucement, le roulis très léger, la mer était noire en plein matin, comme dans un rêve, peut-être en était-ce un d'ailleurs, aux innocents les mains pleines dit-on, ça tanguait doucement, comme il y a dix ans déjà, dans le ventre de ma grosse femme, mon voilier, c'était parfait tu vois, comme un rêve. 
Poudre de café moulu répandue sur le lit, la faute au roulis du bateau, il s'en fourre une pleine poignée dans la bouche, avant qu'elle la lui prenne à pleine bouche, la sienne. Un baiser entier, plein de poudre de café moulu, à s'en étouffer, un baiser à faire reculer l'autre, à genoux sur le lit parsemé de la poudre odorante, jusqu'à la tête, ça tanguait doucement, impossible de se tenir droit, tu vois, les mouvements saccadés des corps en déséquilibre, lui ôter ce qu'il porte et en lui goûtant la peau, laisser un sillon de poudre noire, celle qui traînait sur sa langue après le baiser. Se rêver un corps parfait, lourd et chaud sous une chemise bleue interminable qu'il lui ôte par le haut, un tissu qui n'en finirait pas de la dévêtir, d'un bleu comme celui, bien réel de la robe au hamac et la mer était noire en plein jour, en plein soleil, et la pièce était blanche, n'étaient les fines particules de café sur les deux corps.
Il s'en fourre une pleine poignée dans la bouche. Qu'à la sienne pleine elle embrasse.
Sous une interminable chemise bleue, le doux roulis et la mer était noire en pleine lumière.

Attends...

lundi 24 décembre 2018

L'autre anniversaire

Il en est ainsi des hasards de la vie, de sa beauté, de ces bizarreries, de ces accidents, qu'elle nous apporte ce qu'il y a dix ans elle nous ôtait, l'amour d'une vie, je me souviendrai toute ma vie du souffle qui quitta la bouche de mon Il, dans trois heures, cela fera dix ans, comme je me souviendrai toute ma vie du souffle qui entra dans la bouche de ma fille quand, il y a eu trois ans hier, elle m'est apparue.

Elle est encore un peu petite pour gravir la côte qui mène à la falaise, un peu petite encore pour grimper sur le banc, je m'y suis assise tranquille, il était vide ce matin, c'est normal, l'Il n'est mort qu'en fin d'après-midi, ce n'était pas l'heure, je suppose qu'il a dû s'absenter.

Alors vois-tu, aujourd'hui c'est un autre anniversaire que je célèbre sur ce banc, façon de parler, c'est l'anniversaire de la mort de mon Il, et sur ce banc, j'ai envie de rendre hommage à cette autre famille, la famille qu'on se construit au fil d'une vie, en l'espace de dix ans ou bien de dix secondes, la galerie des visages aimés depuis de longues années ou depuis quelques jours, depuis la mort de mon Il ou depuis la naissance de ma fille.

Le bestiaire aimé de ceux qui s'asseyent avec moi sur le banc, en l'absence de mon cher vieux, sinon il ne pourrait contenir tout le monde, les bisons, les canards, les poules, les loups, les dindons, les poussins, les oiseaux, les biches, les ours, tout ça fait un paquet de monde et j'aime cette bestialité qui caractérise la famille que j'ai choisie, j'y accueille cependant un papillon de sang, ma propre mère que souvent je néglige, les rivalités sont fortes entre les familles choisies et les familles de sang, rivalités bâties à partir de l'opposition entre le choix et la nature, entre la génétique et le désir, l'amour pour un frère, une sœur, une mère ne va pas toujours de soi, l'amour pour un ami, pour un complice est total et souvent éternel. 

Assise sur ce banc, le papillon posé sur mon épaule, je me suis souvenue que mon Il était aussi le père choisi de ma mère et que cet amour non plus n'est pas simple. 
J'ai roulé une cigarette et j'ai fumé en silence pour rendre hommage à mon Il et pour sourire au Limaçon endormi. 

Mon cœur est vaste comme un banc depuis dix ans.


lundi 17 décembre 2018

L'amer noir

Elle me bouffe à pleines dents, cette agressivité, sous ses morsures je fonds comme ce cœur de brioche, comme s'il allait en sortir du lait frais ou du beurre, comme si de beurre j'étais faite. 
Qu'elle est pleine cette agressivité, dans quel recoin, ou cachette ou grotte se réfugie-t-elle tandis que le temps passe à me pétrir comme de la pâte à brioche, à fondre sous la langue, une douceur à pleurer, pendant ce temps là, se toucher doucement à la faveur de la nuit et des engueulades homériques des deux du dessus, mais comment on peut avoir envie de vivre ça, comment on eut avoir envie de passer sa nuit à hurler "Mais pourquoi tu me fais ça?"... 
Je la bouffe à pleines dents, la brioche fondante et j'y mêle l'amer noir de ces débris de chocolat, très noir et l'âpreté d'un thé, l’astringence nécessaire pendant que s'effiloche dans ma gorge la matière molle et beurrée de la brioche enveloppée de l'amer noir.
Ça se passait dans la nuit ou tôt très tôt le matin, ils ont fait tomber des trucs, elle criait sa colère, très fort, me faisant vaguement émerger du sommeil, puis la porte a claqué, elle lui criait "Pars pas putain!" pendant qu'il dévalait l'escalier, elle est sortie sur le palier, puis sur le balcon, elle criait, elle pleurait et le nombre de mots qui sortaient de sa bouche puaient la colère, le désespoir et la grossièreté, les mots le suivaient s'enfuyant dans le parc assombri, le pourchassant comme une malédiction tandis qu'elle pleurait en hurlant "Pourquoi tu me fais ça..."
Elle me bouffe à pleines dents, notre folie d'amour, comment ça peut être possible qu'on reste en criant "pourquoi tu me fais ça...", comment c'est possible que l'amie ne puisse pas partir tant qu'il est là, comment c'est possible de renoncer à ce qu'on est, par habitude, par paresse, par terreur ou par peur du vide, comment c'est possible de ne plus goûter la saveur beurrée du cœur de brioche, comment ça peut être possible d'oublier tout de ses jambes, de son sexe, de ses yeux, de son cul, de son cou, comment ça peut être possible de ne se cogner qu'à l'amer noir?
Pour conjurer ses cris, j'ai tenté de me fondre dans la mollesse tiède et douce de mes cuisses, j'oubliais pas mais je pouvais pas, ça fait déjà un moment qu'elle m'occupe l'anesthésie, je m'en occupe, pour pas me demander à moi-même "pourquoi tu me fais ça...", j'ai convoqué tous ceux qui m'ont fait tomber amoureuse pour une pour deux pour trois, ils se sont relayés à mon chevet, étouffant de leurs voix souffleuses et de mes caresses l'amer noir du dessus.
J'ai pensé aux deux du dessus, à leur rencontre comment ça a pu être possible, je me doute en même temps, c'est si beau l'amour, on est beau dans les yeux de l'autre, il nous fait bander ou suinter mortel, on se découvre une valeur nouvelle, on passe de la terre à la lune et un battement de cils et on tutoie Dieu le temps d'un baiser; lui, je l'ai toujours connu au-dessus, elle je ne l'ai jamais vue. Lui jouait tard le soir avec ses potes sur la play ou quoi que ce soit d'autre, en fumant des pétards comme des sapeurs, il faisait des karaokés aussi, c'était rigolo de les entendre en pleine nuit, parfait, pas amer du tout, même si voyou. 
Ils font l'amour comme ils s'engueulent, dans une sorte de passion triste et coléreuse. 
Je n'ai pas pu me rendormir, il est revenu et tout a recommencé, elle cassait des trucs en lui criant dessus et en pleurant. Ils n'ont pas fait l'amour.
Les débris de l'amer noir ont fondu sous ma langue.
Je crois qu'elle est enceinte.