mardi 21 janvier 2020

À l'abri de nos hivers

C'est tout au fond des entrailles que ça se joue.

Au fond des grottes sans fond, au flanc des montagnes. 

Je crois que je me couvrirai de neige, et que j'attendrai le dégel. 
À l'abri de nos hivers. 

Sous l'abri des fourrures d'ours, des grognements de roches ensevelies, sous le sommeil renversé des chauve-souris. 

J'irai sommeiller à l'abri de nos hivers. 

Le soleil se meurt pour ce soir et tous les soirs, prenant des teintes fauve et eau trouble.
Le froid se faisant vampire, mord la peau plus profondément que tes dents le feront jamais.

Ça grandit sec et dru sous les doigts poisseux de gouache de toutes ces mômes. Semaine après semaine, si tu pouvais voir ça, ce fin fond de grotte secrète, tu serais passionné. 

Ça jaillit du fin fond des entrailles ces couleurs fauve et eau trouble. 

Tant qu'à éclore, autant le faire sur les contreforts de la montagne, à l'abri de nos hivers. 

Et dormir au fond des grottes fauves d'un sommeil renversé de chauve-souris, attendant le dégel et le lever des soleils.

À l'abri de nos hivers, les doigts poisseux de gouache. 


mercredi 15 janvier 2020

A genoux

Je sais bien que ça ne va pas.

Tu crois que je ne vois rien?

Où es-tu passé, où s'est planquée ta si dévorante vitalité?

Je sais bien que ça fait 20 ans pour moi et plus pour toi, on rentrait à la fac, on avait les crocs grave. Et maintenant?

Je crois pas que je vais arrêter. Je lâcherai pas tant que je serai pas à genoux, et c'est à genoux que tu finiras, mais alors mon gars, quel bonheur d'être à genoux pour se sortir le cul du merdier. 

Je crois que je vais continuer, même si ça doit nous mettre à genoux, je sais que tu te rends compte de la chance que t'as. Même si t'as plus la même énergie, je sais je sais, t'en as une autre, et elle vaut la peine que tu te donneras pour elle.

Je sais bien que ça a déjà été mieux.

Tu crois que je ne comprends pas?

On a déjà vécu ça je crois, et tous les jours je me demande où je suis passée, où s'est planquée ma si débordante vitalité.

Je sais bien que ça fait longtemps pour moi et plus encore pour toi, on déambulait nez en l'air, on avait les crocs grave.
Et maintenant?

Je crois que je vais arrêter. Marre de pas sentir mes jambes.
Je vais lâcher parce que je me sens trop à genoux et jusqu'à ce que je me plante sur mes pieds, j'appuierai mes doigts sur mes yeux, mais alors mon gars, quel bonheur de s'aveugler un peu pour s'étourdir à nouveau de lumière crue.

Je crois que je vais arrêter, même si ça doit nous mettre à genoux, je sais que tu te rends compte de la chance que t'as. D'ailleurs j'ai plus la même énergie, je sais je sais, j'en ai une autre, et elle vaut la peine que je sacrifie mes genoux pour elle.



Upside down

Sans doute qu'il y a des milliards de trucs plus utiles à faire.

Des milliards de trucs à faire, genre il fallait se préparer pour le départ.

Et moi, m'enfuir sous les couvertures, les mains entre les jambes, sans déconner.

Des milliards de trucs à devoir, genre il faudrait se hâter, sans rire, de rendre ce monde un peu meilleur, ou un peu moins pire au pire.

Et moi, m'enfouir cul-par-dessus tête sur les touches du clavier, la danse d'encre juste avant, ça glisse doucement, sans blague.

Un peu upside down, au bord des rails, j'aime sacrément les vaches qui regardent passer les trains, j'aime sacrément plus les braises que les flammes, j'aime sacrément les colliers de pâquerettes et les mamies qui tricotent, sans regret.

Des milliards de trucs à voir, genre t'as le portable qui fume comme une forge, qui siffle comme une bouilloire à l'ancienne.

Et moi, m'enfiler des cafés comme j'enfilerais des perles, , sans mentir.

Des milliards de trucs à réparer à plusieurs, genre  je te fais pas un dessin, mais c'est l'avenir qui est en jeu, rien que ça.

Et moi, m'enfumer les vertèbres en allongeant les clopes sur la table de travail, sans reproche.

Un peu upside down ce matin, je crois qu'ils ont tous une longueur d'avance ces trains, j'aime sacrément le silence, j'aime sacrément quand la chatte se blottit ronronnante sous mon poncho, j'aime sacrément couler en douce dans cette vie, j'aime sacrément avoir une langueur d'avance, sans rire.

©Kanghee Kim

lundi 13 janvier 2020

Allume moi comme une barricade

C'est pas une barricade, c'est mon cul que t'escalades, quand je pense à tes écailles, caïman, à arracher de ta peau, dos à dos, je prends des allures de bayou, de mangrove, une fois pénétrée, on en sort plus.

C'est pas une barricade, c'est mon cul que t'enfouis au milieu des bois à mettre en feu, quand je pense à ta langue, caméléon, j'ai envie de fabriquer des allumettes, qu'on se les taille dans le bois dont on fait les pipes, qu'on s'amadoue, qu'on se frotte, qu'on s'étincelle, qu'on s'enfume.

C'est pas une barricade, c'est mon cul que t'enjambes, retourné comme une tortue sans défense, vois comme elle bat des pattes arrières, ça tient plus qu'à un fil, quand je pense à ta peau, crocodile, je limone mon corps et j'inonde les berges alentour, imprévisible mousson sur l'asphalte des villes.

C'est pas une barricade, c'est mon cul que t'empoignes pour le hisser haut, y foutre le feu pour barrer le passage, quand je pense à ta queue, iguane, le souffle me manque, mes poumons ne fonctionnent plus, je m'étire dans ma boue soufrée, je fais la morte.

C'est pas une barricade, c'est mon cul que t'embrases.

Poésie de rue, photographiée par T.Briet, janvier 2020

Forgive me I forgot

On avait dit qu'on oublierait jamais, jamais les antichambres de la mort, jamais les massacres et les viols de masse en temps de guerre, jamais les plumes souillées des oiseaux et les pailles en plastique, jamais les crânes rasées des femmes de 45, jamais les ventres gonflés des enfants affamés, jamais les bidonvilles, jamais les jeunes morts d'avoir été danser en Floride, jamais les coulées de boue si rouge qu'on dirait des torrents de sang, jamais les tours immenses de cheveux, de lunettes, de vêtements, on avait dit qu'on oublierait jamais.

J'ai oublié mes clés, mon code de carte bleue et même la date du jour.

J'ai pas oublié en revanche le regard hagard de ma grand-mère et sa question revenue dix fois en une demie heure, qu'est-ce que tu veux boire, rien ça va, j'ai pas oublié sa date de naissance et son parfum qui s'estompe et fait désormais place à une autre odeur, antichambre de la mort.

J'ai pas oublié le picotement de l'air d'hiver sur mon cou quand je suis sortie sans écharpe la dernière fois, j'ai oublié quand. Ni le chant des étoiles qui s'installent pour relayer les cigales fatiguées de tant de soleil, j'ai pas oublié comment on plante un couteau dans la terre, comme si c'était une cible, comme dans les sept mercenaires, j'ai pas oublié mes efforts d'enfant pour y parvenir à tous les coups, j'ai pas oublié mes premières chaleurs dans les bras de ce garçon ni ses baisers brûlants, j'ai pas oublié les battements de mon cœur. 

On avait dit qu'on oublierait jamais et j'ai oublié comment on écrit ornithorynque, j'ai dû le chercher dans le dictionnaire ce mot pour l’épeler à mon fils qui commence à écrire et qui voulait un mot difficile. Jamais plus ornithorynque, esperluette ou cacochyme, jamais plus de plus que parfait du subjonctif, jamais plus de déclinaisons latines, pour ce que ça change, ce n'est pas vrai, ça change tout une esperluette.

On avait dit qu'on oublierait jamais les enfants cachés dans des placards, les caves, au fond des canots ou dans les trains d’atterrissage des avions, jamais les fosses communes et les tombes anonymes.

J'ai oublié mes clés, mon numéro de Sécu et même la date du jour.

J'ai pas oublié en revanche le bruit des talons aiguilles de ma mère ce jour d'école où tous les garçons sont officiellement tombés amoureux de la maîtresse, j'ai pas oublié la boite à musique, ni la pièce à charbon chez mes arrière-grand-parents. Ni le sable sur mes cuisses frotté dans la voiture, j'ai pas oublié la longue route au petit matin, j'ai pas oublié les moustiques, j'ai pas oublié de remercier en silence pour les larmes dans mon cou et l'aveu magnifique, c'est la première fois que je suis heureux tu comprends, ni le front buté, j'ai pas oublié comment je m'appelle.

J'ai pas oublié comment s'ouvre une boite de conserve, ni comment mettre un pied devant l'autre. 
J'ai pas oublié la suite Bergamasque numéro 3, ni le bruit de la neige qui tombe sur la neige, j'ai pas oublié l'odeur des lauriers roses, ni l'amplitude de sa main sur ma chatte et son corps plaqué dans mon dos, ni les réveils à 6h pour préparer des crêpes et foutre le bordel dans la cuisine avec mon grand-père, j'ai pas oublié de mettre de la fleur d'oranger.

On avait dit qu'on oublierait jamais les forêts passés au napalm, ni l'extinction du dodo, on avait dit qu'on oublierait jamais les millions d'esclaves et Little Big Horn, on avait dit qu'on oublierait jamais Hiroshima et Tchernobyl, jamais l'église d'Ouradour, jamais le permafrost, jamais les morts de la Seine.

J'ai oublié mes clés, le mot de passe de la messagerie et même la date du jour.

J'ai pas oublié en revanche le chemin qui mène jusqu'à  mon cœur, ni les bourrasques, j'ai pas oublié de rapporter des os de seiche pour les oiseaux de ma grand-mère, ni le poids du rouge-gorge dans ma main, ni celui de la mort dans mon ventre, j'ai pas oublié le goût du cresson et la fraicheur de l'eau, ni la voix de Léonard Cohen, j'ai pas oublié les mouvements compacts de la foule, ni les mouvements compacts de nos corps, j'ai pas oublié le quai de gare, ni la piscine Joséphine Baker, j'ai pas oublié la poussière des ateliers SNCF sous mes pieds, j'ai pas oublié comment on fait une tresse plaquée, ni la taille du nid des cigognes, ni les conjonctions de coordination, j'ai pas oublié la fin du poème, the gods wait to delight in you,

J'ai oublié mes clés, et même la date du jour.


mercredi 8 janvier 2020

Comme il faut

J'avais promis.
C'est con les promesses, ça se tient jamais comme il faut.
Encore un bout de phrase à la con.

Comme il faut. 
Ça ne veut rien dire.

Il faut quoi?

Je crois que je ne sais pas être comme il faut.

Il faut moins de cons et plus de doux. Voilà.
Il faut moins d'enfants morts et surtout pas à 9000 mètres d'altitude, mort de froid et d’asphyxie par -50° et 9000 mètres, seul, tout seul au-dessus du sol.
Il faut pas d'enfants morts. Point.

Il faut un monde à la taille des enfants, c'est-à-dire immense, sans frontières, où les dragons existent pour les porter rejoindre les bienveillantes, les sorcières gardiennes des âmes et des princesses-abeilles.
Il faut un monde où l'eau se boit et non s'évapore en pure perte.
Il faut, il faut...

Mais ce monde comme il faut ne sait que fabriquer des enfants morts dans les trains d’atterrissage des avions.
Pardon.

J'avais promis. C'était con.

Promis d'écrire tous les jours, avoir un rythme comme il faut.

A l'envers, j'ai le cœur dans mon cerveau et mon cerveau qui bat comme un cœur.

Je crois que je ne peux pas être comme il faut.

Il faut moins de brutes et plus de fruits de pissenlit dans la lumière du couchant.
Il faut des étreintes étroites et des poèmes dessinés dans l'argile fraîche.
Il faut vivre dans un chœur à ciel ouvert et créer l'harmonie de nos souffles.
Il faut, il faut...

J'avais promis. C'était con.

J'avais promis mais les promesses dans un monde comme il faut n'engagent que ceux qui y croient.

Je crois que je ne veux pas être comme il faut.

Des fois, je parle toute seule.
Chaque mot écrit provient de ceux que j'entends crépiter sous ma peau, que je sens couler de mes yeux ou de mon nez.
Je ne connais pas ce langage et pourtant que je le parle.
Comme une invocation magique, je l'échappe de ma surface et il flotte longtemps dans l'air enfumé que je tisse inlassablement pour rester amarrée.

Il faut quoi?
Comme il faut, ça me va pas.

Sens dessus-dessous, 2007
©Marion Moire 



C'est pas possible comme tu me manques, j'ai oublié le goût de tes doigts, je ne sais même plus si je les ai goutés, j'en sais rien, c'est pas possible comme tu me manques et comme le temps est un salopard, c'est pas possible que ça fasse déjà sept ans, sept ans, mais rien n'a bougé en moi, rien n'a arpenté de chemins escarpés, rien n'a gravi de montagnes sur la peau des genoux, rien n'a bougé, c'est pas possible comme tu me manques, comme j'ai pas oublié ce grain de beauté sous l’œil, comme j'entends encore la voix profonde de ce message téléphonique, c'est pas possible comme tu me manques, je sais même plus pourquoi, c'est peut-être moi qui me manque à travers mon manque de toi, j'en sais rien, et en même temps, j'aime ça que tu me manques, j'aime que tu soies si protéiforme dans ma caverne et que tes ombres s'élaborent en dansant sur les murs avec la mienne et que je te confonde entre tous ces toi qui me manquent, c'est pas possible comme tu me manques, j'ai pas oublié ton odeur ni ta voix ni ta toux rauque ni tes cigarettes, tu m'en as remplie pendant si longtemps que je crois que j'oublierai jamais, c'est pas possible comme tu me manques et comme les journées s'étirent en pâte à guimauve, plus malaxée tu meurs, non ne meurs pas, j'ai rien dit, reste encore un peu accroché dans la laine de mon écharpe, on dira que je me suis trainée dans une herbe sèche, on dira ce qu'on voudra je m'en fous en vrai, je te retiens dans mes fibres, je passe mon nez sur mon épaule et j'ai l'impression que tu es là, tous autant que vous êtes.

La chemise à rayures, 2006
©Marion Moire