dimanche 22 septembre 2019

Ou alors le jour.

Je les avais bien plantés au fond de mes oreilles, pour m'extraire, pour m'isoler au fond de moi-même, pour ne pas sentir le souffle de la multitude colorée et grouillante.

Je les avais pourtant bien planquées au fond de mes poches, mais non, je suis con, j'en avais même pas des poches. 

Ou alors le jour je mens. 
Je mens et j'attends des trains. 

En attendant la pluie qui s'annonce par ce vent du sud. 

Je les avais bien calés sur des pages inutiles, pour m'alourdir de leur poids de plume en vol, pour sortir du fond de moi-même, pour envoler la multitude de papillons de nuit qui habitent mes jours. 
Mais non, je suis con, les papillons de nuit, justement... 

Ou alors le jour je mens. 
Je mens et j'espère des trains. 

Je les avais bien croisés sur ma poitrine, pour m'étreindre et me protéger de cette foule compacte, pour recueillir mon souffle défaillant.

Et si c'était le jour et pas la nuit, la zone où je mens ?
Et si c'était en attendant la pluie après des mois de sécheresse, la zone incertaine, l'espace du basculement?

Voilà que les nuages se déchirent à nouveau et revient un coin de bleu. 
Même le ciel ment. Mais uniquement le jour. 

Ils s'étaient pourtant gorgés de gris et de vent lourd, pour allaiter les arbres malades, pour couvrir les plaies sableuses du sol qui nous supporte. 

Je les avais bien levés, pour attendre que les gouttes les trompent et les démaquillent de toute cette poudre que les papillons de nuit déposent sur mes paupières en plein jour.

Ou alors le jour je mens. 
Je mens et je monte dans un train.

BO. La nuit je mens, Alain Bashung 

mercredi 18 septembre 2019

La question du bonheur

Et toi, tu es heureux, elle lui demandait en gardant ses lèvres closes. 
La question muette qu'elle posait toujours, avec ses yeux, avec ses mains qui ramenaient ses mèches derrière ses oreilles, ça avait un goût de nouveau ce mouvement, la sensation de ses cheveux sur son dos, alors qu'elle les avait eu courts, très très courts pendant quinze ans.

Mais ça n'a rien à voir, il répondait sans avoir la moindre idée de de la question. 
Il gardait ses lèvres closes et ses yeux baissés. 
Le bout des chaussures doit avoir un magnétisme particulier, un charme infernal pour que tu le fixes aussi intensément. 
Il faudrait y réfléchir à la nuit, une fois qu'elle aura coloré les questions sans réponses. 
Il faudrait sentir pousser les cheveux jusque sous les fesses pour pouvoir se les enrouler autour des coudes en matant le bout de ses chaussures. 

Et toi, tu es heureux ? 
Comment ? 

C'est tout l'intérêt des questions sans réponses. Surtout quand on les pose en silence, lèvres closes et yeux aigus.
Et si on se la pose au féminin, on entre dans un continent inondé de bouts de chaussures et de mèches passées derrière les oreilles et de lèvres avalées l'une par l'autre. 

Il y a un continent de petits gestes qui accompagnent la question du bonheur comme des gamins pots-de-colle.

Mais ça n'a rien à voir, me répondrais-tu en silence sans que je t'aies une seule fois posé la question.

Parce que je préfère me tapoter les dents avec l'ongle de mon pouce, pendant que tu te mâches l'intérieur des joues.

La question du bonheur ne se pose qu'en silence, comme se vit sa réponse. Dans une tête qui se baisse doucement, comme un brin de tabac se retire du bout de la langue, d'une légère pince pouce-index. 

La question qui se capte au bout d'une paire de chaussures. 


BO. Rush across the road, Joe Jackson 

mardi 17 septembre 2019

À genoux

Je me régale à t'imaginer 
En terrasse 

T'as déjà vu des jardins en terrasse ?
Des kilomètres à gravir et tu me vois pas faire tout ce chemin à genoux. Si ?

Moi tu vois, mes genoux j'ai envie de me les garder bien ronds bien mignons pour pouvoir les croiser peinard le soir
En terrasse 

Je me vois pas me les traîner sur les tapis, dans les bureaux ou les ascenseurs, je préfère les mettre ailleurs, dans les jardins sensauvagés, au niveau de mon enfant pour le regarder faire ses lacets tout seul, je préfère me les garder pour l'érotisme entre tes jambes. Incroyable tout ce qu'on peut faire avec ses genoux. 

Ceux qu'on 
Terrasse 
Qu'on met 
À genoux

Alors je lis Puissance de la douceur et je comprends que la douceur est imparable, aussi tranquille qu'un jardin en terrasse, patiemment construit, une pierre sèche après l' autre, planté d'oliviers et d'amandiers, on aime bien ce type de brassage par chez moi. 

Oui voilà. Douce et patiente. 

Si tu veux, on ira croiser nos genoux en terrasse et on se mettra à genoux l'un devant l'autre. Pour la douceur. 

"Je me régale à t'imaginer terrasser l'increvable connerie". 

Entre l'increvable connerie 
Et l'imparable douceur

Je croise 
Mes genoux

BO. À genoux, Claire Diterzi 




mercredi 11 septembre 2019

Trace d'escargot

La lente ascension des escargots sur les murs laisse les traces séchées de son passage.

La pluie se fait attendre. Pas le froid qui fige dans la pierre la longue langue du chemin des escargots. 

Si je marche dans les rues, probable qu'on suive mes traces, comme si j'étais un escargot.
Ce serait bien un système pour qu'on retrouve son chemin, ou qu'on puisse se suivre, cette trace transparente, comme un repère, une balise de bave.

Il paraît que la Trace gît en chacun d'entre nous, n'attendant que la possibilité d'éclore, comme l'escargot attendrait la pluie.

Qui d'ailleurs se fait attendre. 

Moi, j'ai tellement faim que j'en salive, plus qu'un molosse à certaines heures. 

L'opportunité des 333 dimensions

Puisqu'il n'y a que l'amour qui nous rende à nous-mêmes*, je me demande alors combien de moi-même j'ai pu être.

La multiplicité des amours est si vaste, si dense qu'il n'y aurait qu'une multitude fondue en une, dans une jolie valse lente, propre à se caresser les cheveux, comme le faisait la main tant aimée de mon grand père, propre à soutenir un corps d'enfant dans ses bras repliés, propre à étreindre de derrière un amour qui s'éloigne en silence. 
Une multitude fondue en une. 

Masse liquide des amours qui se fondent dans le creuset vivant d'un être. 

L'amour, c'est l'opportunité d'un arbre dans le paysage*
Je valse donc doucement dans une forêt.

Combien ai-je pu être ? 
Quelle est cette moi qui aime en 333 dimensions ? 

Puisqu'il n'y a que l'amour qui nous rende à nous-mêmes, de quelle nature est cette prise sur l'être qui nécessite que l'amour nous la rende, comme on se rapporterait un objet précieux et dérisoire, perdu depuis l'enfance ?

Où se cachent nos êtres quand l'amour les déserte ? 

Bon nombre de moi s'égayent alors au gré des troncs. 
L'opportunité d'un arbre dans le paysage. 

Je ne sais pas reconnaître le charme dans une forêt de bois. 
Je crois savoir le distinguer dans une forêt d'amour. 
Je crois que tu pourrais m'appeler Danse avec les arbres, si chaque arbre est un amour, une opportunité offerte à mon paysage. 

J'oublie un bon nombre de moi-même. 
J'ai la rumeur des derniers arbres à avoir conquis la forêt. Encore dans la brume. Des branches en tenailles. Une ramure de fragments sombres. 
Une moi-même inconnue qui me sera alors rendue. Faire délicatement sa connaissance au bord de la route fut un ravissement. 

Le temps passe et je me sens trop tôt hors de danger. 

Y a-t-il autant de nous-mêmes qu'il y a d'amour à vivre, à jouer, à écrire ou à lire, à baiser, à dépérir, à soutenir, à planter ou à envoler, combien y a-t-il d'amour en nous-mêmes, que nous méritons de nous rendre ? 

Je pense l'amour en 333 dimensions. 
L'opportunité d'un paysage dans un arbre. 

*Camus, L'envers ou l'endroit. 

BO. In the mood for love soundtrack, yumeji's theme 

dimanche 8 septembre 2019

Entre mes doigts

Je regarde mes mains. 
Les sillons plus profonds, la peau plus sèche. 
Entre l'index et le majeur qui écrivent, une tâche jaune, qui ne disparaît plus. 
Ongles coupés courts. À cause de la peinture. 

J'ouvre mes mains. Les retourne. 
J'ai toujours les petites fossettes qu'ont les tout petits enfants à la base des doigts. 
Mes mains ne sont pas grandes. Du tout. 
Pas des mains musicales. Du tout. 
Entre le majeur et l'index qui n'écrivent pas, une tâche jaune, qui commence à apparaître.

De chaque côté, deux bagues. Majeur et annulaire. 

Droite. Sept anneaux entremêlés comme autant de jours arrondis. On appelle ce bijou un semainier et si je l'ôte, ma main récupère de la légèreté, mais insoutenable.
Une bague pénible pour pétrir les pâtes à pizza, pour mélanger à la main. 
Sa voisine date des années 60, bague de fiançailles d'une mère morte avant que l'Amoureux puisse en garder souvenir. Or et tout petit diamant, une jolie bague au charme désuet, ni très ancienne, pas encore vintage, un bijou indéfinissable et couleur de la tâche jaune entre mes doigts.

Gauche. Un caillou de plage noir collé sur un anneau ajustable. Un caillou noir de ma plage, dont le vernis laisse apparaître des impressions vert-de-gris. Un totem fait bijou. 
Puis l'alliance, si fine qu'elle pourrait rompre à n'importe quel moment. Même pas une vraie alliance d'ailleurs, un simple anneau d'argent qui rappelle un rameau d'olivier. 

Je regarde mes mains et je les trouve bien chouettes de me tenir mon stylo, mes clopes, mon couteau de travail, mon volant de voiture, celui de mon camion. Bien chouettes quand elles épluchent avec habileté les pommes tombées et les champignons, quand elles cueillent et frottent les plantes que je trouve entre mes doigts, quand elles écrivent ou font l'amour, quand elles caressent ou tiennent les bouquins ouverts. 

Je passe mon nez à l'intérieur de mes paumes. Elles conservent certaines odeurs entre mes doigts. Huile de callophyle pour les cheveux, odeur de noix. Nicotine, odeur de moi. Citron, odeur du jour. 

Je leur serrerais bien la main à mes mains. 
Une étreinte reconnaissante à déposer entre mes doigts. 

BO. Gymnopedie n°1, Erik Satie 

En cabane

Tu m'entreras dans la cabane
Si d'aventure je ne sais où dormir
Tu m'entreras dans la cabane
Tout au fond des rivières où tu t'en vas courir
Tu m'entreras dans la cabane
Au bord de la nuit tu m'entendras sourire
Tu m'entreras dans la cabane
Si d'aventure je ne sais où dormir