lundi 14 octobre 2019

Les Sauvages

Forêts paisibles, Forêts paisibles
On avance en bande, on se met pas en rang, on parle fort, on lève les mentons et on montre les dents, on parle mal, on tient pas en place, on tient la place, on s'épile pas, les chattes ni les bras, on est hirsute, on éructe, on avance tête en avant et front baissés, on s'invective, on t'emmerde, on roule à tombeau ouvert, on aspire l'air autour de nous et on est mal accueilli, on tire les langues et les sonnettes d'alarme, on est noir, on est arabe, on est blanc, on est asiatique, on t'emmerde, on vit côte à côte, on trie les merdes en bas de nos immeubles, on vit avec les rats, on se prend dans les bras, on se bat, entre nous, contre tout, on serre les dents, on ferme les poings, on sert à rien, on en a rien à foutre.

Jamais un vain désir ne trouble ici nos cœurs
On est sauvages, on est indociles, on nique la discipline, on aime nos vieux et nos petits, on les comprend pas, on a pas d'histoire mais on a de la géographie, on sent la paille, le shit et l'amour, on est la terre que tu nous prélèves jour après jour pour abriter tes colons de banlieue, on en fout partout, on a le feu, on fait bloc, on a la beauté, et tu n'y es pour rien, on t'emmerde, on est la grâce, on rêve, on souffre, on est seuls, on est ensemble, on s'entretue, on te fait peur, on est enfermés, on hurle dans nos cages, on jette des cailloux, on rentre pas dans le moule, on étouffe.


S'ils sont sensibles, s'ils sont sensibles
 On s'enfuira dans les forêts paisibles et on construira des mondes et non pas un seul comme seul toi sait le faire, on sera perdus un bon moment, à baver de peur, à braver la peur, mais on s'enfuira au bord de la mer et on construira des rafiots de fortune, pour repêcher tous ceux qui te fuient, on sera des sauvages, on prendra soin les uns des autres, on aura de la compassion, on ceindra nos fronts des baisers de ceux qu'on aime, et on te marchera dessus, sans plus, on te renversera, parce que tu nous as pas sauvés quand les nôtres se noyaient, quand les nôtres se faisaient tirer dessus, quand les nôtres prenaient tes bombes sur la gueule, on s'enfuira dans les forêts paisibles, on marchera pieds nus, on côtoiera les bêtes sauvages, elles nous apprendront ce qu'on doit savoir pour vivre heureux, on protègera les vivants, on vivra enfin, on sera sauvages, on sera indociles, on avancera en bande, on ne se mettra pas en rang, on s'enfuira dans les forêts.
Paisibles.

Fortune, ce n'est pas au prix de tes faveurs...



vendredi 11 octobre 2019

Viens et puis va

La main, la main, la main qui glisse, on dirait que c'était une connerie de se tenir la main sous cette pluie, c'était une connerie cette tête sur les genoux, c'est pas pratique pour conduire, au moins il faisait pas moche dehors, je viens et puis je m'en vais tu sais, c'est fatiguant les aller-retours mais jusqu'à présent je m'en sors plutôt pas trop mal, malgré le cœur au bord des lèvres en permanence, il y a plusieurs façons d'éprouver son courage.

Les jambes, les jambes qui tremblent, c'était peut-être une connerie cette route, c'était peut-être prétentieux de s'en croire capable, et pourtant ça s'est fait finalement, et bien fait même, tu sais pourquoi je doute quand même, et même si j'ai des preuves que je peux ? Comme un courage trop grand pour moi, on me dirait revenue en arrière quand toute petite je chaussais les talons aiguilles de ma mère.

Je t'ai donné de tes nouvelles ? 

Tu m'as donné de mes nouvelles ?

Viens, et on verra. 
Je viens et puis je m'en vais tu sais. 

Viens. Et va. 
J'aime tes va-et-vients. 
Viens et va. 
On tient des mains et des jambes. 


BO. I'm a fool to want you, Billie Holiday

jeudi 10 octobre 2019

Par effraction, Dialogue in

Il y en a qui entrent par la porte
D'autres par la fenêtre
Il y en a qui forcent le passage
D'autres qui ont besoin d'aide
Il y en a qui sur la pointe des pieds
D'autres qui font entrer des flots de lumière
Il y en a qui font leur trou
D'autres qui referment derrière eux
Il y en a qui s'introduisent
D'autres qui restent sur le seuil

Comme une naissance, l'entrée dans ce monde n'est jamais certaine, n'est jamais simple, il s'agit d'un rite de passage que d'ouvrir une porte, que de pénétrer dans un endroit, qu'il soit physique ou immatériel, la peur de l'effondrement ne fais pas tout.

Il y en a qui font des entrées fracassantes
D'autres qu'ont ne remarque qu'à l'instant où ils partent
Il y en a qui laissent les clés sur la serrure
D'autres qui verrouillent tout
Il y en a qui ferment les yeux
D'autres qui ouvrent leurs frontières
Il y en a qui donnent
D'autres qui prennent   
Il y en a qui ont le feu
D'autres qui soufflent en vain

Ce monde, vaste tissu où s'entrecroisent les mille fils, et plus encore des vies qui y vivent, les mille fils, laine, soie, coton, lin, coloré, chatoyant, feutré, ce monde n'est qu'un immense métier à tisser dont le bruit à lui seul devrait couvrir tous les cris des nouveaux-nés, les avaler dans son ample va-et-vient, absorber leur fil singulier et l'ajouter, brin d'or à l'ensemble, à chaque naissance, un fil particulier vient s'assembler, comme les mille grains de poussière accrochant la lumière derrière un rideau qu'on viendrait d'arracher de la fenêtre.

On n'entre pas dans un monde meilleur sans effraction.
A moins de laisser les portes ouvertes...



mercredi 9 octobre 2019

Chocolat 100%

J'ai envie d'un baiser, comme j'ai parfois envie de croquer un morceau de chocolat 100 %.
Je l'anticipe déjà sur mes lèvres, je salive sur ma peau. 
Chair de poule. 

J'ai envie d'un baiser comme d'embruns sur mon visage et puis une tasse fumante entre mes mains. 

J'ai envie d'un baiser de cinéma avec la caméra qui tourne autour, emportant la scène dans ce tourbillon de la vie qui fait...
Voilà. Envie de sourire pour rien. 

J'ai envie d'un baiser sans demander et de retrouver ce vieux thermomètre à mercure. Il s'était finalement cassé et nous avions observé les billes de mercure liquide rouler sur le sol. 

J'ai envie d'un baiser. Une attirance de nos lèvres comme ces billes de mercure qui s'étaient rejointes pour n'en former qu'une. 
Ou alors s'éloignaient-elles ? 
On s'en fout. J'ai envie d'un baiser. 

Pas de le donner. 
De le recevoir. 

J'ai envie d'un baiser la tête entre les mains, pouces sur mes joues, qui me tiennent étroite et lèvres qui me happent, prennent mon souffle. 

J'ai envie d'un baiser que je ne pourrais pas refuser. 

Un baiser qu'on m'offrirait sans me le dire, j'ai envie d'un baiser casseur de temps et d'espace. 

J'ai envie d'un baiser instantané et sans fin. Sans dessein. 

J'ai envie d'un baiser de sous-bois, de pleine marée d'équinoxe, de foudre en été, un baiser feutré de neige au petit matin. 

J'ai envie d'un baiser dévorant et délicat. 

Je suis faite pour ce baiser au goût de chocolat 100 %. 
J'ai envie de croquer ce baiser... 



mercredi 2 octobre 2019

La bouche

Parfois elle sourit, des fois elle parle de la vie, des luttes ou d'amour. 

La voir ainsi, nue, sans aucune attache au corps, la voir toute seule, et j'ai imaginé sa vie, ses rituels, ses mouvements les plus infimes. 

Je l'ai imaginée enfantine, aux différents âges de la vie, je lui invente des plis, des pincements, des relâchements, je lui prête la voix qui l'habite, un filet de chuchotements comme autant de perles suspendues à un fil poétique, ligne de pêche sans hameçon qui n'aurait rien d'autre à faire que de se laisser couler au fond des eaux et de chanter les abysses.

Parfois elle embrasse. Elle lêche. Aussi. 
Des fois elle mord, je crois. 
Elle souffre de sécheresse, pas toujours.

Elle est très belle. 

Parfois elle se gonfle, des fois elle enfle et rougit. Sourit toujours à la fin. 

Elle s'éveille amollie d'avoir dormi profond. Ce n'est pas si fréquent. Un peu paumée, dans les rêves à peine évaporés. De quelle histoire s'agissait-il ? Perdue. 

Elle se pince, se mouille un peu, se rend présentable comme on se donne un petit coup de peigne, comme on aère une chambre.
Gros baillement, elle s'oxygene. 

Parfois elle se tait. Des fois elle parle toute seule. Puis elle rit ou s'étrangle.
Selon ce qui vient. 

Ce soir, elle embrasse et murmure.

BO. Levantine, Michiel Borstlap 

dimanche 29 septembre 2019

Je ne vois pas ce qui pourrait me ranimer à ce stade, tu sais qu'un môme a fait un vol de 12 étages dans la ville où vivent les miens, et l'inertie qui m'a collé les pieds dans une dalle de béton armé.

L'envie de dévorer mes enfants vivants pour conjurer le sort et ne pas, ne plus penser à cette autre maman, que rien qu'à l'écrire, j'ai les yeux qui brûlent et la bouche sèche comme un désert. 

Tu crois que c'est normal cet excès de vie quand la peur de la mort me rôde autour ?
Tu crois que c'est normal de pleurer sachant tes enfants vivants alors qu'un autre n'est plus ? 

Parce que c'est bien de cela dont il est question, ouvrir toutes grandes les fenêtres, même si la pluie, même si la chute. 

Ouvrir les fenêtres n'a plus du tout la même signification depuis 3 jours. 
Et les ouvrir tout de même. 

Rager contre la vie cette chienne qui envole les petits à leurs mères et la chérir en même temps si fort de te laisser les tiens intacts

Sentir un excès de vie dans son ventre, alors que la désolation rôde partout tout le temps, ne reste qu'un doudou devant une fenêtre. 

Espérer les hautes lumières quand la nuit tombe des fenêtres avec nos petits...

BO. Les Hautes Lumières, Fauve 

vendredi 27 septembre 2019

La chic fille

La chic fille préfère écrire nue dans sa salle de bain plutôt que de faire ce qu'elle a à faire. 

La chic fille qui suit ses intuitions impérieuses, comme submergée par une vague, une lame de fond, parce que telle musique qui passe, elle arrête tout, sort de la douche, pas finie, trempée et se passe une serviette, fout de l'eau partout et... 

La chic fille préfère se mettre des doigts plutôt que de résoudre sa compta. 

La chic fille du matin et la chic fille du soir. 

La chic fille de ses amis, la chic fille de ses parents, la chic fille du bout des lèvres. 

La chic fille qui pète de trouille quand elle n'a rien à craindre. 
La chic fille s'en fout quand elle n'a rien à perdre. 

La chic fille en manque. 
La chic fille qu'on appelle Yoda. 

La chic fille qui s'occupe la bouche avec son mégot et ses mots gros. 

La chic fille traduit son impuissance et sa rage pareil que sa douceur et son amour. 

La chic fille qui coupe parfois sa vie en tranches, sa chic vie comme du jambon italien, fines fines les tranches. 

La chic fille avance sans s'en rendre compte. 
La chic fille qui doute de pouvoir conduire un camion après l'avoir fait pendant 500 kilomètres. 

La chic fille aime les morsures et le cœur des hommes. 
La chic fille qui pleine de brûlures et d'odeur de pommes. 

La chic fille et ses enfants. 
La chic fille et les enfants du Monde. 
La chic fille et ses folles histoires, et ses marches solitaires au fond des bois. 
La chic fille et sa jeunesse déjà pleine de ce qu'elle allait vivre. 
La chic fille et sa sœur tabassée. 

La chic fille et ses trous d'âme, ses puits profonds. 
La chic fille a la pornographie intime. 

La chic fille du matin et la chic fille du soir. 

La chic fille qui préfère faire l'amour partout tout le temps toujours, pour chasser les pluies noires du dedans. 

La chic fille aux mains qui guident les plus petites. 
La chic fille aux bras ouverts. 

L'eau de la douche s'est évaporée le temps d'une musique qui passe. 

Repeat. 
La chic fille sous la douche avec son matin, son soir, ses doigts, ses enfants, sa forêt, ses pluies noires, sa sœur, ses oiseaux, son camion, sa pornographie, son cahier, son mégot. 

Autant de gouttes à laisser sécher à l'air libre je crois.